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dimanche 19 décembre 2010

L’arbre de Noël, Charles Dickens

Viggo Johansen (1851–1935), Un Noël joyeux
***
  Je viens de passer la soirée avec une joyeuse compagnie d’enfants réunis autour de ce charmant jouet venu d’Allemagne qu’est un arbre de Noël. Cet arbre, planté au milieu d’une large table ronde et s’élevant au-dessus de leurs têtes, était magnifiquement illuminé par une multitude de petites bougies et tout garni d’objets étincelants. Il y avait des poupées aux joues roses qui se cachaient derrière les feuilles vertes ; il y avait des montres, de vraies montres, ou du moins avec les aiguilles mobiles, de ces montres qu’on peut remonter continuellement ; il y avait de petites tables vernies, de petites chaises, de petits lits, de petites armoires et autres meubles en miniature, fabriqués à Wolverhampton, qui semblaient préparés pour le nouveau ménage d’une fée ; il y avait de petits hommes à la face réjouie, beaucoup plus agréables à voir que bien des hommes réels, – car si vous leur ôtiez la tête, vous les trouviez pleins de dragées ; – il y avait des violons et des tambours ; il y avait des tambourins, des livres, des boîtes à ouvrage, des boîtes de peinture, des boîtes de bonbons, toutes sortes de boîtes ; il y avait, pour les filles aînées de la maison, des bijoux bien plus brillants que des bijoux en or et en diamants des grandes demoiselles ; il y avait des corbeilles et des pelotes à épingles ; il y avait des fusils, des sabres et des drapeaux ; il y avait des sorcières en carton, qui se tenaient par la main pour danser la ronde du sabbat ; il y avait des totons, des sabots, des toupies, des étuis à aiguilles, des essuie-plumes, des flacons de sels, des carnets de bal, des porte-briquets, des fruits naturels artificiellement convertis en fruits d’or, et des imitations de pommes, de poires et de noix, contenant des surprises ; bref, comme le disait tout bas devant moi un charmant enfant à un autre charmant enfant, son meilleur ami : « Il y avait de tout, et plus encore. » En admirant cette collection si variée d’objets de toutes formes qui pendaient à l’arbre comme des fruits magiques et fascinaient les regards de tous ces frais visages, dont quelques-uns pouvaient à peine se mettre au niveau de la table et dont quelques autres exprimaient leur timide étonnement sur le sein d’une jolie mère, d’une jeune tante ou d’une fraîche nourrice, j’éprouvai de nouveau toutes les sensations de ma propre enfance et me laissai aller à l’idée que rien dans la vie réelle ne vaut peut-être les douces illusions de l’âge des arbres de Noël et de tant d’autres arbres enchantés. [...]

Charles Dickens, extrait de Contes fantastiques de Noël

mercredi 8 septembre 2010

La danse des sept voiles

Paul Antoine de La Boulaye (1849 – 1926), Salomé

 Mais il arriva du fond de la salle un bourdonnement de surprise et d'admiration. Une jeune fille venait d'entrer.
  Sous un voile bleuâtre lui cachant la poitrine et la tête, on distinguait les arcs de ses yeux, les calcédoines de ses oreilles, la blancheur de sa peau. Un carré de soie gorge-pigeon, en couvrant les épaules, tenait aux reins par une ceinture d'orfèvrerie. Ses caleçons noirs étaient semés de mandragores, et d'une manière indolente elle faisait claquer de petites pantoufles en duvet de colibri.
  Sur le haut de l'estrade, elle retira son voile. C'était Hérodias, comme autrefois dans sa jeunesse. Puis, elle se mit à danser.
  Ses pieds passaient l'un devant l'autre, au rythme de la flûte et d'une paire de crotales. Ses bras arrondis appelaient quelqu'un, qui s'enfuyait toujours. Elle le poursuivait, plus légère qu'un papillon, comme une Psyché curieuse, comme une âme vagabonde, et semblait prête à s'envoler.
  Les sons funèbres de la gingras* remplacèrent les crotales. L'accablement avait suivi l'espoir. Ses attitudes exprimaient des soupirs, et toute sa personne une telle langueur qu'on ne savait pas si elle pleurait un dieu, ou se mourait dans sa caresse. Les paupières entre-closes, elle se tordait la taille, balançait son ventre avec des ondulations de houle, faisait trembler ses deux seins, et son visage demeurait immobile, et ses pieds n'arrêtaient pas.
* Flûte phénicienne.
Gustave Flaubert, Trois contes, Hérodias

Rita Hayworth dans
Salomé, un film de William Dieterle de 1953

mardi 24 août 2010

Saison de l'Amour

Sir Lawrence Alma Tadema (1836-1912), The Honeymoon

La vraie saison de l'Amour est celle où nous sommes sûrs
d'être les seuls à savoir aimer vraiment,
sûrs que personne n'a jamais aimé avant nous et que
personne ne pourra jamais aimer comme nous, après nous.

Johann Wolfgang Von Goethe

mardi 3 août 2010

La beauté de l'amour

George Frederick Watts (1817-1904), Emdymion
***
  Les plus belles choses du monde: les soies du marcassin, les marrons luisants dans leurs bogue crevée, les braises ardentes, les livres de Tchouang-tseu, de Montaigne, de Kenkô, de Musil, les sources des ruisseaux, les yeux des chevaux, l'aube. 
  Mais rien ne peut rivaliser en beauté avec les deux corps de la femme et de l'homme face à face qui soudain découvrent à leur plus grande surprise qu'ils s'aiment déjà alors qu'ils ne se connaissent ni d'Eve ni d'Adam et qu'ils ignorent jusqu'à leur nom.
   C'est un incroyable silence sur leurs traits.
  Une suée lumineuse les revêt, une immobilité les attache, leurs regards les insèrent dans une proximité qui est sans rivale. Une matière luisante les recouvre par laquelle ils commencent à irradier comme des astres nocturnes.

Pascal Quignard, La vie secrète

jeudi 10 juin 2010

Chaque baiser...

Jean-Léon Gérôme (1824-1904). Pygmalion et Galate
***
Chaque baiser appelle un autre baiser. Ah! Dans ces premiers temps où l'on aime, les baisers naissent si naturellement!
Ils foisonnent si pressés les uns contre les autres; et l'on aurait autant de peine à compter les baisers qu'on s'est donnés pendant une heure que les fleurs d'un champ du mois de mai.
Marcel Proust, Du côté de chez Swann

jeudi 27 mai 2010

L'Apparition

Gustave Moreau (1826-1898), L'Apparition
***
Dans l'odeur perverse des parfums, dans l'atmosphère surchauffée de cette église, Salomé, le bras gauche étendu, en un geste de commandement, le bras droit replié, tenant, à la hauteur du visage, un grand lotus, s'avance lentement sur les pointes, aux accords d'une guitare dont une femme accroupie pince les cordes.

La face recueillie, solennelle, presque auguste, elle commence la lubrique danse qui doit réveiller les sens assoupis du vieil Hérode ; ses seins ondulent et, au frottement de ses colliers qui tourbillonnent, leurs bouts se dressent ; sur la moiteur de sa peau les diamants, attachés, scintillent ; ses bracelets, ses ceintures, ses bagues, crachent des étincelles ; sur sa robe triomphale, couturée de perles, ramagée d'argent, lamée d'or, la cuirasse des orfèvreries dont chaque maille est une pierre, entre en combustion, croise des serpenteaux de feu, grouille sur la chair mate, sur la peau rose thé, ainsi que des insectes splendides aux élytres éblouissants, marbrés de carmin, ponctués de jaune aurore, diaprés de bleu d'acier, tigrés de vert paon.

Concentrée, les yeux fixes, semblable à une somnambule, elle ne voit ni le Tétrarque qui frémit, ni sa mère, la féroce Hérodias, qui la surveille, ni l'hermaphrodite ou l'eunuque qui se tient, le sabre au poing, en bas du trône, une terrible figure, voilée jusqu'aux joues, et dont la mamelle de châtré pend, de même qu'une gourde, sous sa tunique bariolée d'orange. [...]

D'un geste d'épouvante, Salomé repousse la terrifiante vision qui la cloue, immobile, sur les pointes ; ses yeux se dilatent, sa main étreint convulsivement sa gorge.

Elle est presque nue ; dans l'ardeur de la danse, les voiles se sont défaits, les brocarts ont croulé ; elle n'est plus vêtue que de matières orfévries et de minéraux lucides ; un gorgerin lui serre de même qu'un corselet la taille, et, ainsi qu'une agrafe superbe, un merveilleux joyau darde des éclairs dans la rainure de ses deux seins ; plus bas, aux hanches, une ceinture l'entoure, cache le haut de ses cuisses que bat une gigantesque pendeloque où coule une rivière d'escarboucle et d'émeraudes ; enfin, sur le corps resté nu, entre le gorgerin et la ceinture, le ventre bombe, creusé d'un nombril dont le trou semble un cachet gravé d'onyx, aux tons laiteux, aux teintes de rosé d'ongle.

Sous les traits ardents échappés de la tête du Précurseur, toutes les facettes des joailleries s'embrasent ; les pierres s'animent, dessinent le corps de la femme en traits incandescents ; la piquent au cou, aux jambes, aux bras, de points de feu, vermeils comme des charbons, violets comme des jets de gaz, bleus comme des flammes d'alcool, blancs comme des rayons d'astre.

Joris-Karl HuysmansA Rebours, extrait, chapitre V

vendredi 14 mai 2010

Du fond de l'Orient...

Jean-Léon Gérôme (1824-1904), Veiled circassian beauty
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Du fond de l'orient le vent se lève, et l'exilé, là-bas,
Lui rend grâce de porter son salut vers l'ouest.
A ce souffle d'amour la charge est bien légère,
Du message éperdu d'un corps en mal de cœur.

Ibn Zaydûn
Pour l'amour de la Princesse

mardi 4 mai 2010

Un rayon de soleil...

Raphaël (1483-1520), Jeanne d'Aragon
(C) RMN / Daniel Arnaudet / Christian Jean. Musée du Louvre, Paris
***
Un rayon de soleil répandait une douce lumière sur ses cheveux dorés et vaporeux, son cou innocent, ses épaules obliques et sa poitrine calme, délicate. […] Il me semblait que je la connaissais depuis très longtemps et que je n’avais rien su ni vécu avant de la connaître… « Et voilà que je suis assis devant elle, » pensais-je, « que j’ai fait sa connaissance… quel bonheur, mon Dieu ! ». Je faillis sauter de ma chaise dans mon transport, mais je ne fis que remuer un peu les pieds, comme un enfant qui se régale.
Ivan Tourgéniev, Premier Amour
Illustration, Raphaël (1483-1520), Jeanne d'Aragon (C) RMN / Hervé Lewandowski. Musée du Louvre, Paris

lundi 26 avril 2010

Cueillette, Charles Cros

Ecole française (Vers 1575), La Femme entre les deux âges
(C) MBA, Rennes, Dist. RMN / Patrick Merret
Cliquez sur la photo pour voir la vidéo d'Art d'Art!
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C'était un vrai petit voyou,
Elle venait on ne sait d'où,
Moi, je l'aimais comme une bête.
Oh! la jeunesse, quelle fête!

Un baiser derrière son cou
La fit rire et me rendit fou.
[...]

Charles Cros,
Extrait: Cueillette ( Le Collier de griffes)

lundi 19 avril 2010

Elle souriait à demi...

Gaston Casimir Saint-Pierre (1833-1916), Halima
Musée d'Art et d'Histoire, Narbonne
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 Elle était si bien peinte que ses joues rondes et lisses avaient l’éclat des poupées de cire. Ses yeux ombrés étaient plus grands que nature. Entre ses longs cils noirs, on voyait ses prunelles remuer sur de l’émail blanc, et elle souriait à demi, le regard baissé vers les hommes ivres.
Ses cheveux étaient pris dans un petit turban en gaze d’or, et sur son front retombait une couronne de sequin d’argent séparés par des perles de corail. Une quantité d’anneaux lourds et magnifiques étaient passés à ses oreilles, et plusieurs rangs de fleurs d’oranger, enfilées avec d’autres fleurs rouges, pendaient de sa coiffure sur les plaques de métal qui ornaient son cou.
Pierre Loti, extrait de Les trois dames de la Kasbah

vendredi 26 mars 2010

Un Hémisphère dans une chevelure, Charles Baudelaire

Sir John Everett Millais 1829-1896, The Bridesmaid
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Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air.
Si tu pouvais savoir tout ce que je vois! tout ce que je sens! tout ce que j'entends dans tes cheveux! Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique.
Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l'espace est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.
Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur.
Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraîchissantes.
Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco.
Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.
Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose

mercredi 24 mars 2010

La prisonnière...

Giovanni Boldini 1842-1931,
La marchesa Luisa Casati con penne di pavone
***
Comme les choses probablement les plus insignifiantes prennent soudain une valeur extraordinaire quand un être que nous aimons (ou à qui il ne manquait que cette duplicité pour que nous l’aimions) nous les cache ! En elle-même, la souffrance ne nous donne pas forcément des sentiments d’amour ou de haine pour la personne qui la cause : un chirurgien qui nous fait mal nous reste indifférent.

Mais une femme qui nous a dit pendant quelque temps que nous étions tout pour elle, sans qu’elle fût elle-même tout pour nous, une femme que nous avons plaisir à voir, à embrasser, à tenir sur nos genoux, nous nous étonnons si seulement nous éprouvons, à une brusque résistance, que nous ne disposons pas d’elle. La déception réveille alors parfois en nous le souvenir oublié d’une angoisse ancienne, que nous savons pourtant ne pas avoir été provoquée par cette femme, mais par d’autres dont les trahisons s’échelonnent sur notre passé ; et au reste, comment a-t-on le courage de souhaiter vivre, comment peut-on faire un mouvement pour se préserver de la mort, dans un monde où l’amour n’est provoqué que par le mensonge et consiste seulement dans notre besoin de voir nos souffrances apaisées par l’être qui nous a fait souffrir ?"
Extrait: Marcel Proust, La prisonnière
Proust, La prisonnière, Etres de fuite Lu par André Dussollier

samedi 13 mars 2010

L’Amant, Marguerite Duras

Kuligowski Edouard (né en 1946), "Le baiser" Château Landon
(C) Collection Centre Pompidou, Dist. RMN / Philippe Migeat
***

Quatrième de couverture: « Dans L’Amant, Marguerite Duras reprend sur le ton de la confidence les images et les thèmes qui hantent toute son œuvre. Ses lecteurs vont pouvoir ensuite descendre ce grand fleuve aux lenteurs asiatiques et suivre la romancière danstous les méandres du delta, dans la moiteur des rizières, dans les secrets ombreux où elle a développé l’incantation répétitive et obsédante de ses livres, de ses films, de son théâtre. Au sens propre, Duras est ici remontée à ses sources, à sa “ scène fondamentale ” : ce moment où, vers 1930, sur un bac traversant un bras du Mékong, un Chinois richissime s’approche d’une petite Blanche de quinze ans qu’il va aimer. Il faut lire les plus beaux morceaux de L’Amant à haute voix. On percevra mieux ainsi le rythme, la scansion, la respiration intime de la prose, qui sont les subtils secrets de l’écrivain. Dès les premières lignes du récit éclatent l’art et le savoir-faire de Duras, ses libertés, ses défis, les conquêtes de trente années pour parvenir à écrire cette langue allégée, neutre, rapide et lancinante à la fois capable de saisir toutes les nuances, d’aller à la vitesse exacte de la pensée et des images. Un extrême réalisme (on voit le fleuve, on entend les cris de Cholon derrière les persiennes dans la garçonnière du Chinois), et en même temps une sorte de rêve éveillé, de vie rêvée, un cauchemar de vie : cette prose à nulle autre pareille est d’une formidable efficacité. À la fois la modernité, la vraie, et des singularités qui sont hors du temps, des styles, de la mode. »
François Nourissier
Marguerite Duras (1914-1996) a obtenue le Prix Goncourt en 1984 pour ce roman

Extrait
 
« Il sent bon la cigarette anglaise, le parfum cher, il sent le miel, à force sa peau a pris l’odeur de la soie, celle fruitée du tussor de soie, celle de l’or, il est désirable. Je lui dis ce désir de lui. Il me dit d’attendre encore. Il me parle, il dit qu’il a su tout de suite, dès la traversée du fleuve, que je serais ainsi après mon premier amant, que j’aimerais l’amour, il dit qu’il sait déjà que lui je le tromperai et aussi que je tromperai tous les hommes avec qui je serai. Il dit que quant à lui il a été l’instrument de son propre malheur. Je suis heureuse de tout ce qu’il m’annonce et je le lui dis. Il devient brutal, son sentiment est désespéré, il se jette sur moi, il mange les seins d’enfant, il crie, il insulte. Je ferme les yeux sur le plaisir très fort. Je pense : il a l’habitude, c’est ce qu’il fait dans la vie, l’amour, seulement ça. Les mains sont expertes, merveilleuses, parfaites. J’ai beaucoup de chance, c’est clair, c’est comme un métier qu’il aurait, sans le savoir il aurait le savoir exact de ce qu’il faut faire, de ce qu’il faut dire… » Page 54

mardi 9 mars 2010

La danse des sept voiles

Franz von Stuck 1863-1928,
Salomé dansant la danse des sept voiles
~~~~~
[...]
"Moi, j'ai la lèvre humide, et je sais la science
De perdre au fond d'un lit l'antique conscience.
Je sèche tous les pleurs sur mes seins triomphants,
Et fais rire les vieux du rire des enfants.
Je remplace, pour qui me voit nue et sans voiles,
La lune, le soleil, le ciel et les étoiles !
Je suis, mon cher savant, si docte aux Voluptés,
Lorsque j'étouffe un homme en mes bras redoutés,
Ou lorsque j'abandonne aux morsures mon buste,
Timide et libertine, et fragile et robuste,
Que sur ces matelas qui se pâment d'émoi,
Les anges impuissants se damneraient pour moi ! "
[...]

Charles BAUDELAIRE,
Extrait de, Les métamorphoses du vampire

vendredi 5 mars 2010

La passion des origines... Tahar Ben Jelloun

Sir John Lavery 1856–1941, In Morocco 1913
°-°-°
La passion des origines
est un arbre
il te suit dans tes voyages
dans tes errances
quand tu es fatigué
tu t'appuies à son tronc
quand tu veux dormir
tu le secoues
et des rêves mûrs tombent dans ton
sommeil comme les fruits de l'enfance.
Les Pierres du Temps
et autres poèmes

mercredi 24 février 2010

Donne-moi mille baisers...

Frederic Leighton 1830–1896, Wedded
°-°-°
Donne-moi mille baisers,
et puis cent,
et puis mille autres,
puis cent autres encore.
Ensuite, lorsque nous nous
serons embrassés
des milliers de fois,
nous brouillerons les comptes
pour ne plus les reconnaître,
de peur qu'un esprit malin
ne puisse nous jeter le mauvais oeil.
.
Catulle

jeudi 18 février 2010

Le Serment d'amour...

Le Serment d'amour
***
Et si tu viens encore vers moi,
je t'étreindrai encore,
nous serons encore heureux,
comme dans ces rares moments furtifs
où je te volais un regard, une caresse
ou une pensée.
Ecris-moi tes pensée à toi, en ces journées,
ce sera comme de t'embrasser.
.
Cesare Pavese

samedi 6 février 2010

Contes de La Fontaine, illustrés par Fragonard

"Qui pense finement et s'exprime avec grâce,
Fait tout passer car tout passe."
¤-¤-¤
Mot de l'éditeur: Des merveilles d’impertinence et de liberté :Émancipés des contraintes de la rhétorique morale des Fables, les Contes, œuvre pour le moins galante, sont avant tout un exercice de superbe liberté. Jean de La Fontaine y joue avec les mots, le rythme et le style. Malgré la censure officielle qui les frappe, les Contes s'imposent rapidement comme l'une des principales sources de la culture galante du XVIIIe siècle. C’est en 1770 que Jean-Honoré Fragonard entreprend l’illustration des Contes et compose 57 dessins qu’il rehausse d’un lavis de bistre. Véritable chef-d’œuvre dans le domaine de l’illustration, ils sont conservés au Musée du Petit Palais depuis 1934 et ont attendu plus de deux cents ans avant d’être révélés au public.Dans cette édition, les œuvres de Fragonard, la typographie et la mise en page respectueuse du manuscrit original synthétisent l'esprit du XVIIIe siècle, expression pure de cette culture qui sut faire du plaisir un art et de l'art un plaisir. L’ouvrage comporte également deux Contes apocryphes, Le Contrat et Le Rossignol, inspirés de Boccace, illustrés également par Fragonard et introuvables dans les éditions modernes des Contes. José-Luis de Los Llanos, conservateur au musée du Petit Palais, a réalisé pour cet ouvrage une remarquable étude historique et critique de l’œuvre, Les Contes et Nouvelles de La Fontaine et l'art galant au XVIIIe siècle.

Malgré la censure officielle qui les frappe et surtout le reniement de La Fontaine malade et vieux qui craignait son exclusion de l’Académie Française (et de sa perspective de l’Enfer…), Les Contes s’imposèrent rapidement comme l’une des sources principales de la culture galante, notamment sous la Régence et le règne de Louis XV.
Au XVIIIe siècle, les Contes ont inspiré beaucoup d’artistes parmi les plus célèbres de l’époque. Fragonard, à l’heure où l’art galant brillait pourtant de ses derniers feux, en donna lui aussi sa propre interprétation. Ce fut un coup de maître, chef-d’œuvre incontesté dans ce domaine de l’illustration et chef-d’œuvre absolu du peintre.
La totalité des dessins de Fragonard pour cet ouvrage est reproduite dans l’édition de Diane de Selliers. Réalisés dans une technique mixte de lavis de bistre (encre brune) et de crayon, ces dessins synthétisent l’esprit du siècle, expression pure de cette culture qui sut faire du plaisir un art et de l’art un plaisir. Editions Diane de Selliers

¤-¤-¤ Le Bât.
Un peintre était, qui, jaloux de sa femme,
Allant aux champs, lui peignit un baudet
Sur le nombril, en guise de cachet.
Un sien confrère, amoureux de la dame,
La va trouver, et l’âne efface net,
Dieu sait comment ; puis un autre en remet
Au même endroit, ainsi que l’on peut croire.
A celui-ci, par faute de mémoire
Il mit un bât ; l’autre n’en avait point.

L’Époux revient, veut s’éclaircir du point :
« Voyez, mon fils, dit la bonne commère,
L’âne est témoin de ma fidélité.
- Diantre soit fait, dit l’époux en colère,
Et du témoin, et de qui l’a bâté ! »

Jean de La Fontaine

mercredi 3 février 2010

Je l'aimais...

Jean-Honoré Fragonard 1732-1806, The Shirt Withdrawn
###
Pourquoi ces larmes, ces cris, ce désespoir? de quoi puis-je me plaindre? ma vie, mon sang, ne bouillonnent-ils pas encore dans mes veines? tout l’avenir ne s’est-il pas ouvert devant moi? J’ai été trompée? … eh bien, n’est-il pas beau d’être trompé? n’est-ce pas la gloire des âmes pures? Que me parle-t-on de déshonneur! S’il fallait paraître devant le tribunal de l’honneur même, je dirais: Je l’aimais; ce mot suffirait pour ma défense. Que dirais-tu pour la tienne?
Extrait: Constance de Salm
Vingt-quatre heures d'une femme sensible, Lettre XL

vendredi 29 janvier 2010

Jeunes femmes de Mékinez, Pierre Loti

Young Women in Turkish Costume
*-*-*
Les femmes qui sont dans cette cour, éblouissante sous un rayon de soleil, ont des jupes de velours brodé d’or, des chemises de soie lamée d’or, des corsages ouverts presque entièrement doré ; aux bras, aux oreilles, aux chevilles, elles portent de lourds anneaux ornés de pierreries ; et les bonnets très pointus, leurs espèces de petits casques, sont formés avec des soies de couleurs éclatantes brodées d’or. Elles sont pâles, blanches, comme de la cire, avec des yeux noirs très cernés, et leurs bandeaux « à la juive », noirs aussi comme des plumes de corbeau, descendent tout plats le long de leurs joues.
La maîtresse de maison est la seule personne dans ce groupe qui ne soit pas absolument jeune ; les autres, qu’on nous présente comme des dames et qui doivent être mariées en effet, à en juger par le luxe de leurs vêtements, sont des enfants qui peuvent avoir en moyenne une dizaine d’années. (Chez les juifs de Fez et de Mékinez, c’est l’usage de marier les filles à dix ans et les garçons à quatorze). Toutes ces petites fées nous tendent la main, avec de gentils sourires ; l’accueil de la maîtresse de la maison est cordial et même distingué ; elle est la plus somptueuse de toutes ; sa jupe de velours cramoisi, son corsage de velours bleu de ciel, disparaissent sous des bordures en relief, et, dans les anneaux de ses oreilles, sont enfilées des perles fines et des émeraudes grosses comme des noisettes. Nous n’étions jamais entrés dans une maison juive, et toute cette richesse inattendue et inconnue nous semble un rêve, après la misère sordide et les puanteurs de la rue.
.
Extrait: Pierre Loti, Au Maroc
Éditions: Christian Pirot
«Trois opérations : Voir, opération de l’œil. Observer, opération de l’esprit. Contempler, opération de l’âme. Quiconque arrive à cette troisième opération entre dans le domaine de l’art.» Emile Bernard