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mercredi 24 février 2016

Le mariage de plaisir, Tahar Ben Jelloun

Jacques Majorelle (1886-1962), Jeune noire alanguie

Quatrième de couverture
  Dans l’islam, il est permis à un homme qui part en voyage de contracter un mariage à durée déterminée pour ne pas être tenté de fréquenter les prostituées. On le nomme «mariage de plaisir».
  C’est dans ces conditions qu’Amir, un commerçant prospère de Fès, épouse temporairement Nabou, une Peule de Dakar, où il vient s’approvisionner chaque année en marchandises. Mais voilà qu’Amir se découvre amoureux de Nabou et lui propose de la ramener à Fès avec lui. Nabou accepte, devient sa seconde épouse et donne bientôt naissance à des jumeaux. L’un blanc, l’autre noir. Elle doit affronter dès lors la terrible jalousie de la première épouse blanche et le racisme quotidien.
  Quelques décennies après, les jumeaux, devenus adultes, ont suivi des chemins très différents. Le Blanc est parfaitement intégré. Le Noir vit beaucoup moins bien sa condition et ne parvient pas à offrir à son fils Salim un meilleur horizon. Salim sera bientôt, à son tour, victime de sa couleur de peau.

  Tahar Ben Jelloun est né à Fès en 1944. Il a obtenu le prix Goncourt en 1987 pour La nuit sacrée. Il est l'auteur aux Éditions Gallimard de romans, parmi lesquels Partir et Le bonheur conjugal, de récits et de recueils de poèmes. Gallimard

Extrait
  Ce matin, l'air était doux. Un peu de fumée laissait des traces dans la blancheur de l'horizon. C'était le moment où les potiers et les boulangers allumaient les fours.
   Vu de loin, Fès ressemblait à un grand bol blanc couvrant d'autres bols. Fès subjuguait tous ceux qui la découvraient pour la première fois. Les toits et les terrasses communiquaient entre eux et dessinaient en s'enchevêtrant une arabesque qui entraînait la rêverie des visiteurs venus des contrées les plus lointaines. Elle avait son odeur, sa fragrance propre, un effluve indéfinissable portant la mémoire de tous les parfums déversés sur le sol depuis 808, date de sa fondation par Moulay Idriss Ier, descendant directement du prophète Mohammad.
  L'esprit de la ville s'étendait au-delà de ses frontières. Fès rayonnait et faisait entendre sa musique dans tout le pays. C'en était presque gênant pour les habitants des villes avoisinantes. Fès était le tombeau du Temps, la source enchantée de l'Esprit, le refuge des repentis et le divan des poètes qui tissaient de leurs vers les ruelles sombres et étroites. C'était aussi le centre du commerce, de l'échange, de l'arbitrage et de toutes les enchères pour l'or et la soie. Chaque chose était à sa place. C'était cela le secret de cette cité. Aux juifs, l'or, les fils d'or, les matelas remplis de laine brute. Ils avaient leur quartier, le Mellah au seuil de la médina. Un peu de condescendance de la part des Fassis musulmans, mais pas de rejet et encore moins de violence. Pas de mariage mixte non plus. Toute la ville se souvient de l'épisode qui avait failli ruiner la coexistence des deux communautés, lorsque Mourad, fils du professeur de théologie Laraki, voulut se marier avec Sarah, la fille du rabbin. Le scandale avait fait beaucoup de bruit. Les deux amoureux durent s'exiler en terre étrangère, en France ou en Belgique. La consigne avait été donnée des deux côtés d'oublier ces enfants que la folie avait égarés. On faisait comme s'ils n'avaient jamais existé. Curieusement cet épisode avait rapproché les deux familles en créant des liens. Les mères se voyaient en cachette dans l'espoir d'obtenir quelque information sur leurs enfants. Le temps ayant passé, Mourad et Sarah débarquèrent un jour sans prévenir avec un bébé dans les bras. Ce fut cette naissance qui réconcilia les enfants avec leur famille respective. Mais au font, il restait un sentiment de regret qui s'exprimait par des soupirs ou des regards désapprobateurs.

dimanche 26 août 2012

Le bonheur conjugal, Tahar Ben Jelloun

« La défaite commence à partir du moment où l'adversaire parvient à vous faire douter de
vous-même jusqu'à ce que vous vous sentiez coupable et soyez prêt à agir selon sa volonté, 
à vous plier à ses exigences. »

Quatrième de couverture
  Casablanca, début des années 2000. Un peintre, au sommet de sa gloire, se retrouve du jour au lendemain cloué dans un fauteuil roulant, paralysé par une attaque cérébrale. Sa carrière est brisée et sa vie brillante, faite d'expositions, de voyages et de liberté, foudroyée.
  Muré dans la maladie, il rumine sa défaite, persuadé que son mariage est responsable de son effondrement. Aussi décide-t-il, pour échapper à la dépression qui le guette, d'écrire en secret un livre qui racontera l'enfer de son couple. Un travail d'auto-analyse qui l'aidera à trouver le courage de se libérer de sa relation perverse et destructrice. Mais sa femme découvre le manuscrit caché dans un coffre de l'atelier et décide de livrer sa version des faits, répondant point par point aux accusations de son mari.
  Qu'est-ce que le bonheur conjugal dans une société où le mariage est une institution ? Souvent rien d'autre qu'une façade, une illusion entretenue par lâcheté ou respect des convenances. C'est ce que raconte ce roman en confrontant deux versants d'une même histoire.

Tahar Ben Jelloun est né à Fès en 1944. Il a obtenu le prix Goncourt en 1987 pour La Nuit sacrée. Il est l’auteur aux Éditions Gallimard de romans — parmi lesquels Partir, Sur ma mère et Au pays — de récits — Jean Genet, menteur sublime et Par le feu — et d’un recueil de poèmes : Que la blessure se ferme.

Extrait
  Vers minuit, après avoir fait tous les efforts possibles pour dissimuler à sa femme cette hostilité, il la retrouva cachée dans un coin, qui pleurait. Il sécha ses larmes et la consola. Avait-elle entendu les médisances de sa tante, ou était-ce le fait de quitter ses parents pour partir fonder une famille avec lui qui la bouleversait soudain ? Le peintre songea au mariage de sa sœur où tout le monde pleurait parce que son mari était venu l’enlever définitivement. C’était il y avait longtemps à Fès, un mariage dans le pur respect de ces traditions que vénérait sa tante. Les familles s’unissaient entre elles. Tout se réglait à demi-mot ; chacun connaissait par cœur son rôle et la pièce ne pouvait pas être ratée puisque tout était prévu, le rituel se déroulait sans embûches, les familles étaient entre elles, pas de mauvaise surprise, pas de discours déplacé ou de faute de goût. Au moindre faut pas, il y avait toujours quelqu’un pour intervenir et rétablir l’équilibre de la fête.
  Aujourd’hui, il savait très bien pourquoi ce soir-là sa femme s’était mise à pleurer et n’avait pu lui répondre. L’attitude des deux familles avait ravivé un sentiment de rejet qu’elle croyait avoir dépassé depuis qu’elle vivait avec le peintre. Les souvenirs des insupportables humiliations dont elle avait été victime dans son enfance parce qu’elle était de condition modeste lui revenaient, comme une blessure secrète qui se rouvrait d’un coup.
  Il se dit qu’il aurait dû mieux la défendre. Préparer le terrain avant le mariage. Lui dire qu’il l’aimait quelle que soit l’opinion de leurs familles, dont il se contrefichait. Il aurait pu facilement lui prouver que leur amour était plus fort que n’importe quel incident de parcours. Mais il n’avait pas pris cette précaution, pensant que son amour était si évident,  visible, et qu’il ferait taire les mauvaises langues. Ce mariage, c’était comme crier son amour sur les toits, hurler à qui voulait l’entendre son attachement à cette fille du bled, et dire publiquement sa fierté d’avoir défié toute une classe sociale.
  Seul dans les rues, les poings dans les poches, il remâchait leurs histoires et cherchait en vain le moyen de faire cesser leurs disputes, et retrouver l’essence même de l’amour qu’ils se portaient.
Gallimard

* Roger Bezombes (1913- 1994) Les désenchantées, 1939, Salon d’Automne de 1940
 Huile sur bois – 167 x 150 Narbonne, Musée d’art et d’histoire  Photo : Musée de Narbonne *
* Né à Paris en 1913, Roger Bezombes fut un peintre très fécond aux multiples talents, réalisant aussi bien des peintures murales et décorations monumentales que des cartons de tapisseries ou illustrations de livres. Sa prodigieuse activité fut récompensée par de nombreux prix. Nombre de ses œuvres ont figuré dans des expositions internationales et sont maintenant dans des musées. Après avoir obtenu le Prix de Rome en 1936, il est lauréat de la Bourse Nationale de l'Etat grâce à laquelle il va pouvoir voyager à travers le Maghreb, sur les traces de Delacroix. Il embarque pour le Maroc le 3 septembre 1937 où il parcourut de nombreuses villes pendant plusieurs mois. Il fut tellement séduit et ébloui par ce pays qu'il exposa dès 1938 de nombreuses toiles et gouaches provenant de son séjour marocain. Source : Drouot

dimanche 3 juin 2012

Mots d'amour...

Frederick Goodall (1822-1904), Copt Mother and Child
« Ma mère ne parle pas d'amour. 
Ce mot, elle ne le prononce que pour ses enfants, elle dit je meurs pour toi, 
toi l'iris de mes yeux, l'arc-en-ciel de ma vie, je meurs pour toi. »
Tahar Ben Jelloun, Sur ma mère

dimanche 15 mai 2011

Sur ma mère, Tahar Ben Jelloun

Marguerite Delorme (1876-1946), Portrait de la marocaine aux bijoux. Pastel rehaussé
***

Quatrième de couverture
  « La mémoire défaillante de ma mère l'a replongée, pendant les derniers mois de sa vie, dans son enfance. Redevenue soudain une petite fille, puis une très jeune fille tôt mariée, elle s'est mise à me parler, à se confier, convoquant les morts et les vivants.
  L'amour filial, fort et passionnel, est souvent enrobé de pudeur et de non-dits. En racontant son passé, ma mère s'est libérée d'une vie où elle fut rarement heureuse. Pendant des journées entières, je l'ai écoutée, j'ai suivi ses incohérences, j'ai souffert et en même temps je l'ai découverte.
  Sur ma mère a été écrit à partir des fragments de souvenirs qu'elle m'a livrés. Ils m'ont permis de reconstituer sa vie dans la vieille médina de Fès des années trente et quarante, d'imaginer ses moments de joie, de deviner ses frustrations. Chaque fois, j'ai inventé ses émotions et j'ai dû lire ou plutôt traduire ses silences.
  Sur ma mère est un vrai roman car il est le récit d'une vie dont je ne connaissais rien, ou presque. » Tahar Ben Jelloun

Biographie
  Après avoir fréquenté une école primaire bilingue arabo-francophone, il étudie au lycée français de Tanger jusqu'à l'âge de dix-huit ans, puis fait des études de philosophie à l'université Mohammed-V de Rabat, où il écrit ses premiers poèmes — recueillis dans Hommes sous linceul de silence (1971).
  Il enseigne ensuite la philosophie au Maroc. Mais, en 1971, suite à l'arabisation de l'enseignement de la philosophie, il doit partir pour la France, n'étant pas formé pour la pédagogie en arabe. Il s'installe à Paris pour poursuivre ses études de psychologie.
  À partir de 1972, il écrit de nombreux articles pour le quotidien Le Monde.
  En 1975, il obtient un doctorat de psychiatrie sociale. Son écriture profitera d'ailleurs de son expérience de psychothérapeute (La Réclusion solitaire, 1976).
  En 1985, il publie le roman L'Enfant de sable qui le rend célèbre. Il obtient le prix Goncourt en 1987 pour La Nuit sacrée, une suite à L'Enfant de sable.
  Tahar Ben Jelloun vit actuellement à Paris avec sa femme et ses enfants (Merième, Ismane, Yanis et Amine), pour qui il a écrit plusieurs ouvrages pédagogiques (Le Racisme expliqué à ma fille, 1997). Il est aujourd'hui régulièrement sollicité pour des interventions dans des écoles et Universités Marocaines, françaises et européennes. Wikipédia

Extraits
  "L'après sbohi, après la deuxième nuit, ma mère, comme toutes les jeunes mariées, a été mise à l'épreuve par sa belle mère: un porteur livra trois aloses, ce poisson migrateur qui remonte le Sebou au printemps, un poisson aux mille et une arrêtes, au goût particulier et connu surtout pour être difficile à préparer.
  Ma mère retroussa ses manches et s'installa à la cuisine où personne ne devait l'aider. Elle a passé toute la matinée à nettoyer les trois poissons et ensuite les a fait mariner dans une sauce faite de coriandre, de cumin, de piment rouge doux et d'un autre légèrement piquant, d'un peu d'ail, de sel et de poivre. Une partie du poisson en tajine, et une autre frite dans une huile légère.
  Vers une heure de l'après-midi, les deux plats furent mis dans un tbak et envoyés à la belle-famille. Le tout accompagné d'un grand plateau de dattes dites " dattes ignorées" et d'une corbeille de fruits de saison.
  Ce jour-là, ma mère ne mangea pas. Pas d'appétit. Elle attendait le retour des plats. Vers la fin de l'après-midi, une négafat entra à la maison en chantant l'appel du Prophète suivi de youyous. Les plats étaient revenus avec des cadeaux. Enfin, ma mère avait réussi son examen."

José Cruz Herrera (1890-1972), La Madre
   "Il y aura des rêves entêtés, obsédants, cruels. Je la reverrai jeune et belle, je la reverrai enceinte de moi dans la chaleur de l'été fassi, je la reverrai à Sidi Harazem, alors que je suis encore bébé, accroché à ses seins, je la verrai au printemps d'Ifrane chez ma tante, légère, heureuse, insouciante. Ces rêves, je les attends et je serai triste au réveil, parce que ma mère ne sera pas là. Je serai l'enfant inconsolé, celui que l'école ennuie et qui préfère l'intimité des femmes et les fêtes des après-midi à la maison. J'irai me réfugier dans le sous-sol, entre les jarres des provisions, et je lui ferai peur. Je sortirai de là en criant ma joie d'avoir réussi à l'effrayer. Je l'apercevrai dans la foule et elle ne me reconnaîtra pas. Je me réveillerai en sursaut et j'appellerai au secours. J'irai sur la terrasse de notre première maison à Tanger et je regarderai la mer à ses côtés. Je lui parlerai et elle ne m'entendra pas. Je lui dirai qu'elle me manque et elle laissera le vent démêler sa chevelure et lui cacher les yeux. Elle n'essaiera pas de refuser le vent. Elle se retournera et partira en voyage, avec le vent." Folio

Tahar Ben Jelloun parle de son roman
«Trois opérations : Voir, opération de l’œil. Observer, opération de l’esprit. Contempler, opération de l’âme. Quiconque arrive à cette troisième opération entre dans le domaine de l’art.» Emile Bernard