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8 janvier 2013

VOLTAIRE : Mémoires

Comme le souligne Jacques Brenner dans la préface de ces « Mémoires de M. de Voltaire », il ne faut pas prendre son titre au pied de la lettre. Dans ces « mémoires » (dont le point de départ est l'année 1733 - alors que Voltaire avait un peu moins de 40 ans – pour s'achever en 1760, soit dix-huit ans avant sa mort), il n'est en effet pas question pour Voltaire (1694-1778) de raconter sa vie, du moins, le but n'est pas tant de parler de lui que de régler ses comptes.

Avec toute la malice qu'on connait à son auteur, ce texte est en effet une revanche que prend Voltaire sur le roi de Prusse, Frédéric II, avec lequel il entretint des rapports étroits – dont on peut parfois se demander jusqu'à quel point ils le furent – au point de rejoindre sa cour à Potsdam et s'y établir durant plus de deux ans (1750-1753).

Loin de s'effacer par humilité, Voltaire place consciencieusement la cible de ses attaques au cœur de ses mémoires, éclaire le lecteur sur les penchants machiavéliques de ce roi dont il se fit longtemps le courtisan privilégier. Au fil des pages, Voltaire prend un malin plaisir à tourner le monarque en dérision, insistant notamment sur son absence de talent (Frédéric II, en amoureux des arts, écrivait beaucoup de vers qu'il soumettait souvent à la critique de Voltaire) ou encore sur ses mœurs par le biais de quelques anecdotes relativement cocasses.

« (…) Quand sa majesté était habillée et bottée, le stoïque donnait quelques moments à la secte d'Épicure : il faisait venir deux ou trois favoris, soit lieutenants de son régiment, soit pages, soit heiduques ou jeunes cadets. On prenait du café. Celui à qui on jetait le mouchoir restait demi-quart d'heure tête à tête. Les choses n'allaient pas jusqu'aux dernières extrémités, attendu que le prince, du vivant de son père, avait été fort maltraité dans ses amours de passade, et non moins mal guéri. Il ne pouvait jouer le premier rôle ; il fallait se contenter des seconds. (...) »

Malicieux et intransigeant à l'égard des autres, lucide sur la nature humaine, lorsque Voltaire parle de lui-même, son esprit critique semble en revanche s'évanouir ; l'illustre écrivain philosophe n'a que peu de recul sur lui-même, n'hésitant pas, par exemple, à déplorer la cupidité ou l'avarice de telle personnalité, sans trop s'interroger sur son propre rapport à l'argent, pour le moins avide.

Sur le Cardinal de Fleury :
«  (…) J'avais eu l'honneur de le voir beaucoup chez Mme la maréchale de Villars, quand il n'était qu'ancien évêque de la petite vilaine ville de Fréjus, dont il s'était toujours intitulé évêque par l'indignation divine, comme on le voit dans quelques unes de ses lettres. Fréjus était une très laide femme qu'il avait répudiée le plus tôt qu'il avait pu. Le maréchal de Villeroi, qui ne savait pas que l'évêque avait été longtemps l'amant de la maréchale sa femme, le fit nommer par Louis XIV précepteur de Louis XV ; de précepteur il devint premier ministre, et ne manqua pas de contribuer à l'exil du maréchal, son bienfaiteur. C'était, à l'ingratitude près, un assez bon homme. Mais comme il n'avait aucun talent, il écartait tous ceux qui en avaient, dans quelque genre que ce pût être. (...) »

A travers la correspondance qui complète et donne un écho (parfois discordant) à ce pamphlet déguisé – et les précieuses notes qui l'accompagnent –, l'amitié qui lia le philosophe au souverain prussien apparaît à la fois banale et extraordinaire. Banale de par son évolution : des délices narcissiques des débuts (Voltaire, en bon courtisan, n'est pas à l'économie de louanges vis à vis de son interlocuteur qui le lui rend bien) aux mesquineries qui leur succèdent ; et extraordinaire de par l'éminence de ces grands personnages du siècle des Lumières.

4 novembre 2012

Pierre GAXOTTE : Le nouvel Ingénu

Sans prétention. C'est ainsi que Pierre Gaxotte (1895-1982) présentait ce petit livre, à sa sortie en 1972. Il faut dire que ce texte, l'historien l'avait rédigé dans une première mouture sous un prétexte plus ludique que littéraire. Comme Gaxotte le rappelle dans le quatrième de couverture, c'est en effet en guise de support à un concours d'erreurs sur le thème historique que que ce Nouvel Ingénu vit d'abord le jour en 1954, à la demande de Pierre Brisson alors directeur du Figaro. Une vingtaine d'années plus tard, Pierre Gaxotte s'amusait à remanier ce texte, et de la version d'origine, le petit jeu qui l'avait initialement motivé était expurgé, et l'histoire remise au goût du jour pour obtenir une sorte de conte satirique qui tranchait assez vivement avec l’œuvre d'historien de son auteur, spécialiste entre autre de l'Ancien Régime.

A lire la petite présentation au dos du livre, on découvre un vieux monsieur sémillant mais un peu honteux de se livrer à pareille farce, et pourtant, de farce il n'est à mon avis pas du tout question dans ce livre. Gaxotte a beau s'accuser de n'avoir aucune imagination, de ne pas être un romancier, et de piller Voltaire de manière éhontée, la fable qu'il nous livre est une délicieuse récréation pour quiconque se plait à entendre quelques fausses notes dans l'hymne permanent à la prodigieuse modernité.

Quelques années après les grands chamboulements de mai 68, Pierre Gaxotte nous offre le panorama haut en couleur d'un homme en retrait et sourd aux injonctions de ses contemporains. Pierre Gaxotte n'est pas un homme en colère, il laisse volontiers les vociférations et le tumulte à ceux qu'il raille, ceux dont la colère et l'indignation sont précisément le fonds de commerce. L'historien photographie la société moderne avec plus de malice que d'aigreur, une malice teintée de beaucoup de dérision mais aussi d'une certaine forme de bienveillance, même si ses mots ou ceux qu'il prête à certains de ses personnages ne donnent pas tellement dans la tendresse.

« On parla de l'architecture moderne, pour déplorer le manque d'imagination des architectes qui ne savent qu'entasser les logements l'un sur l'autre, comme s'il s'agissait de cabanes à lapins. Gérard fit remarquer qu'on était, en effet, à l'âge de la procréation lapine et que tout en redoutant les misères, les famines, les troubles et les guerres qui naissent de la surpopulation, toutes les autorités civiles et religieuses poussent hommes et femmes à fabriquer sans lassitude des portées d'enfants. « Puisqu'on le paie pour cela, conclut-il, quand le citoyen veut augmenter son revenu, il ne retrousse pas ses manches, il se met au lit. » (...) » (p.154)

« (…) il acheta un électrophone et tous les disques du chanteur qui né Bouille, s'appelait au théâtre Jeni Amazan, en toute simplicité. Après des débuts obscurs, Amazan s'était fait une spécialité, que deux ou trois femmes barytons et deux vieux anarchistes presque aphones étaient seuls à lui disputer : les barricades, les pétroleuses, les souteneurs, les filles-mères, les assassins au cœur tendre, les bagnards pétris de vertu, victimes d'une société sans entrailles. Il flétrissait l'armée, la marine, l'aviation, les propriétaires, les réfugiés d'Algérie, l'assistance publique, la magistrature, la police, le fisc, les patrons, l'Enregistrement, la guerre atomique, les colonies, l'héritage et le capital. Il demandait des cachets fabuleux, complétés par de copieux dessous de table. Il possédait de nombreux immeubles, plusieurs voitures et se produisait chaque année à la fête de l'Humanité. (...) » (p.91)

« (…) Il écouta des écrivains, de célébrité inégale, qui, tous, criaient leur amour de l'humanité pour se donner le droit de détester leurs proches et de haïr leurs confrères. Et d'autres qui, gagnant leur vie à raconter des histoires de cocus, croyaient sérieusement travailler à l'accélération de l'histoire. Il écouta des jeunes gens aisés qui lui expliquèrent que c'était une malédiction d'être né riche et qui lui tournèrent le dos quand il leur dit sans malice qu'ils échapperaient à la malédiction en distribuant leur argent aux pauvres. Il entendit un monsieur très majestueux déplorer rétrospectivement la mort de M. le général de Gaulle survenue au mois de novembre l'année précédente :
La France est veuve, dit-il.
Elle est surtout divorcée, objecta l'Ingénu qui tenait du Philosophe triste que ce chef d'Etat avait été congédié par plébiscite. Le Monsieur majestueux et décoré lui tourna aussi le dos.
(…)
Dans une boîte de nuit, il écouta des réformateurs de dix-huit ans qui, le verre en main, tenaient des propos confus, puérils et sanguinaires.
D'abord foutre tout en l'air, disait le plus modéré. On verra ensuite.
L'ingénu connaissait ce romantisme et il n'essaya pas de répondre. Il écoute des apologistes de la violence qui se plaignaient avec indignation d'avoir reçu un coup de pied au cul. Il écouta des sportifs qui ne pratiquaient aucun sport, mais qui suivaient tous les matches de rugby à la télévision. Il écouta des journalistes dépositaires de la conscience universelle qui lui reprochèrent de ne pas se sentir concerné par l'exécution de militaires soudanais, dont il eût situé difficilement le pays sur la carte. Il apprit à placer à propos les mots et les expressions : problème, image de marque, génocide, sous-développement, conformisme de la chair, potentialité, fiabilité, aggiornamento, désacralisation, aliénation, surchauffe, clignotant et il découvrit non sans surprise que body stocking, birth control, brain power, check up, design, planning étaient désormais du français. (…) » (pp.66-67)

Et parlons de ces personnages, et plus particulièrement du Philosophe et du Libraire, les deux compères de l'Ingénu, personnage central mais finalement un peu accessoire dont il sera question un peu plus loin. Tour à tour, ces deux esprits frondeurs germanopratins, hommes d'expérience dans un nouveau monde de bleu-bites arrogants, ouvrent le feu sur une société post-soixante-huitarde qui fonce en contre-sens, la tête dans le guidon et sirènes hurlantes. Endoctrinement massif, hypocrisie débridée, contestation systématique, sentimentalisme, perte des valeurs morales, fourvoiement de la littérature, soumission au progrès, suprématie de la télévision, du vedettariat, de la mode, bref : abêtissement et inconséquence généralisés, les cibles ne manquent pas pour le rabat-joie, et c'est avec une verve bien assaisonnée que Pierre Gaxotte entraîne ses personnages dans des croisades aussi désespérées sur le fond que savoureuses dans leur forme.

« (...) Notre temps est effroyablement monotone. Ce qui paraît neuf n'est qu'une vieillerie retournée. La guerre d'Algérie a été une fontaine de jouvence pour de vieux littérateurs fourbus, désertés par l'inspiration. Ils avaient jeté les anathèmes et décrété les proscriptions après le départ des Allemands. Alors ils étaient tous plus guerriers que Déroulède et le franc-tireur était leur dieu. En quête d'un public de rechange, ils s'employèrent avec la même sainte fureur à fournir aux jeunes gens qui ne voulaient pas se battre des justifications religieuses, historiques, morales, philosophiques, humanitaires... La défaite qu'ils appelaient est venue. Ils risqueraient de se trouver sans emploi si le communisme n'avait fait croire à la bourgeoisie la plus sotte du monde que lui seul marche dans le sens de l'histoire. Les voilà donc qui l'encensent, le prônent et le justifient quand il tue un peu trop. Ils ignorent tout ce qui altère l'image qu'ils en veulent donner et n'acceptent la discussion qu'avec les personnes qui pensent comme eux ou qui sont prêtes à leur rendre les armes. Aussi, Mme de Beauvoir, interprète fidèle de M. Sartre, appelle-t-elle « contre-pensée » tout ce qui n'est pas communiste. Cette hauteur dogmatique sent le pédagogue, habitué à parler du haut d'une chaire. Les professeurs, en effet, réussissent parfaitement dans cette littérature, car le vulgaire s'imagine qu'ils apportent à la politique les qualités de méthode, de prudence et de rigueur qu'ils sont censés montrer dans leurs classes. A la vérité, les évènements de 68 les ont un peu découverts : on a vu qu'ils n'étaient — ceux dont je parle — que des politiciens comme les autres. L'appellation d'intellectuel qui transformait en caste nobiliaire les gens de laboratoires et de bibliothèques a perdu de son éclat, depuis qu'un professeur de l'Université de Tours s'est mis tout nu en public, afin de mieux défendre la projection des films pornographiques. Il n'appartient pas à n'importe qui de montrer aux populations son derrière et son devant. (...) » (Le Libraire, pp.120-122)

« (…) Il conseillait aussi aux étrangers, mal instruits de la grande révolution de 1968 d'acheter au plus tôt un des recueils, où de probes enquêteurs ont rassemblé les textes des inscriptions relevées sur les murs. Avec pertinence, il en commentait quelques-unes au hasard :
« Je voudrais dire quelque chose, mais je ne sais pas quoi. » N'est-ce pas la synthèse pathétique de la pensée française contemporaine ? Et celle-ci ? « Je suis un con. » Dans sa brièveté fulgurante ne nous fait-elle pas toucher l'absolu ? (...) » (Le Philosophe, p.180)

« (…) quoiqu'on dise, le vrai n'est pas aimable. (...) » (Le Philosophe, p.170)

« (…) nos postes de radio, en ajoutant l'une à l'autre toutes leurs émissions, doivent diffuser chaque jour vingt ou trente heures de musique, c'est-à-dire vingt ou trente heures de disques. Comment l'auditeur respecterait-il une denrée si commune qui est distribuée avec une si méprisante prodigalité, qui s'obtient sans le moindre effort en tournant un bouton, comme on tourne un robinet. On allait au concert pour écouter Mozart, Beethoven, Wagner avec ferveur, avec recueillement. Aujourd'hui on les écoute sans les désirer, en se rasant, en prenant son bain, en mangeant... Que dis-je ? On n'écoute rien. C'est un bruit de fond que l'on interrompt pour n'importe quel motif. Parce que quelqu'un a sonné, parce qu'il faut répondre au téléphone, partir pour l'atelier ou le bureau, on coupe Debussy ou Ravel ! C'est une indécence perpétuelle. (...) » (Le Libraire, p.150)

« (…) Jadis, (…) l'artiste ambitionnait la gloire qui est longue à venir. Aujourd'hui il n'ambitionne plus que le succès. Je reconnais que le succès a l'avantage de la rapidité et qu'il est plus substantiel. Ce n'en est pas moins une décadence. (...) » (Le Philosophe, p.144)

« (…) Vous ne sauriez croire, Monsieur, ce qu'on lit maintenant. Depuis qu'une des Universités parisiennes a sacré Marx, Lenine et Mao auteurs obligatoires pour l'obtention d'un diplôme de lettres classiques françaises, depuis que la méditation des bandes dessinées chasse dans l'enseignement supérieur la connaissance des grands écrivains, qui formait l'esprit et le caractère, mes rayons sont remplis de livres sur la drogue, la sexualité, la guerre du Viet Nam, la prétendue révolution de 68, les miracles de la Chine rouge, l'avènement fatal du communisme, sans parler des souvenirs de bagnards, ni des révélations sur les amours des princesses exotiques. Ce fatras me pèse, mais il me faut bien vendre ce que le chaland désire acheter. (...) » (Le Libraire, pp.119-120)

« (…) Depuis le saint roi Louis IX, il existait chez nous des maisons que l'on disait tantôt closes et tantôt publiques. A la vérité, si les volets étaient clos, la porte s'ouvrait largement. Les jeunes garçons trouvaient à l'intérieur des dames aimables, expérimentées et peu vêtues qui les faisaient monter dans leurs chambres, où, en se jouant, elles les débarrassaient de leur ignorance et de leurs complexes. A l'instigation d'une dame qui se disait dépositaire de la conscience publique, parce qu'elle était puissamment soutenue par un parti né dans les sacristies, on a fermé ces maisons. Ce qui se faisait à huis clos, sans bruit et à petit frais, se mime donc aujourd'hui en public et en musique sur la scène de plusieurs théâtres, se voit sur les écrans de cinémas et envahit les publications illustrées. La dame qui a voulu en remontrer à saint Louis a créé dans notre nation un gigantesque refoulement, que suit tout naturellement un défoulement compensateur. Il n'y a rien de mystérieux dans ce phénomène. Saint Louis n'avait pas lu Freud, mais il connaissait l'humanité et il avait du bon sens. Un autre grand malheur est que les personnes qui s'exhibent le plus volontiers sans vêtement sur les plages et même dans la rue, sont loin d'être celles dont la plastique réjouirait les yeux. (...) » (Le Philosophe, pp.113-115)

« Ce soir-là, il y eut une bagarre boulevard Saint-Germain et boulevard Saint-Michel. Des jeunes gens s'étaient réunis salle de la Mutualité pour flétrir les actes d'un dictateur africain qui venait de trahir la pensée de Mao-tse-toung. C'est une des conséquences de la prétendue information radiophonique et télévisée que chacun se mêle des affaires de tout le monde, prend parti à propos de n'importe quoi, se croit instruit de tout et s'imagine posséder une conscience morale à la dimension des cinq continents. A la sortie, les auditeurs s'en étaient pris aux gardiens de la paix, qui prétendaient les empêcher de casser les vitrines. Des cris assourdis et des bruits de galopade parvenaient à la terrasse du Flore.
Ces incidents sont devenus fréquents, dit le Philosophe, surtout depuis que la France est réduite à son petit territoire métropolitain. Peut-être les bagarreurs sont-ils exaspérés de s'y sentir à l'étroit. Je me demande toutefois si la véritable cause des batailles n'est pas une obnubilation de la sensibilité. Ces jeunes gens supportent sans gêne et même avec plaisir les bruits effroyables de la ville, les odeurs nauséabondes, les éclairages violents et contrastés, qu'ils considèrent comme la marque de leur temps. Avec la pétarade des motocyclettes, il leur faut des excitants brutaux, des sons stridents, des musiques assourdissantes. Il en résulte à coup sûr une dégénérescence de leur faculté de perception. Aussi, pour la réveiller, cherchent-ils à se donner des émotions violentes ou bestiales, telles qu'on en trouve à la guerre. Guerre de rues, sans doute. Mais guerre. Ils s'y livrent avec d'autant plus d'ardeur que le monde d'aujourd'hui vit dans l'incohérence et le désordre mental, comme le montre son incapacité à se donner une morale, une politique, un idéal, des lois respectées et même de véritables monnaies. La haute perfection des principes physiques, chimiques, biologiques passés dans le commun enseignement coïncide avec l'obscurcissement et le chaos des idées sociales, historiques, politiques, juridiques, économiques, esthétiques... Il n'y a donc pas de raison pour que le calme revienne. (...) » (pp.73-75)

« (…) La plupart de nos écrits périodiques ne méritent pas d'être lus, de même que les petites choses qu'ils rapportent ne méritaient pas d'être écrites. (...) » (Le Philosophe, p.48)

Quant à l'Ingénu de cette histoire, c'est un esprit entre deux eaux. Un jeune touriste américain, indien de la tribu des Hurons enrichi par le pétrole, à la découverte d'une culture et d'une société qu'il ne comprend pas très bien. Jeune homme curieux, tiraillé entre sa naïveté et une quête de vérité devenue plus rare en ce monde que l'or noir ayant fait la fortune du Huron.

« (…) Le robinet de la cuisine laissait couler un filet d'eau. Ils prirent rang chez le plombier qui était vieux et seul, car ses fils et ses apprentis s'étaient inscrits à Vincennes où ils suivaient des cours de sociologie. Puis ils allèrent à la Sorbonne. Guy fit, en petit comité, une leçon brillante, à laquelle avaient aussi travaillé Toto, Gérard, Michel et Marco. Il fut félicité par le maître-assistant, auquel il dit honnêtement que c'était une œuvre collective. Comme l'esprit d'équipe est à la mode, les Cinq furent donnés en exemple. Ils n'en éprouvèrent qu'un peu de gêne, car ils n'étaient pas vaniteux et n'aimaient pas qu'on les mît en avant. » (p.94)

« (…) La vertu, dans les commencements a besoin d'être soutenue par les suffrages de l'estime publique. (...) » (p.83)

« (…) Tous les philosophes en tombent d'accord : pour être heureux et sage, il faut être sans passions. Le monde n'offre à nos désirs que des objets trompeurs et périssables. (...) » (p.76)

25 octobre 2012

Antoine BLONDIN : Monsieur Jadis ou l'école du soir

Les mois passent et je suis toujours bien en peine de parler de ce livre. Cette confusion commence à m'être habituelle de la part de ceux qu'on désigne comme les « Hussards », ce mouvement littéraire apparu à l'aube des années 50 et qui sur le papier aurait pourtant tout pour me plaire : des auteurs réputés pour leur style incisif et concis, leur sens de la formule, des esprits plutôt affranchis des obsessions et modes de leur époque, etc... Mais après des essais pas franchement convaincants avec Roger Nimier ou plus superficiellement Christian Millau, il me faut admettre que si ces écrivains me sont a priori plutôt sympathiques en tant qu'hommes, leurs livres, eux, m'indiffèrent plus ou moins.

Souvent présenté comme le roman autobiographique d'Antoine Blondin, Monsieur Jadis est d'abord un roman, une histoire bien structurée qui, même si l'on y retrouve de manière parcellaire la vie de l'écrivain, semble tout de même trop arrangée pour être considérée comme un récit purement autobiographique. En jonglant tout au long du livre entre première et troisième personne, Blondin se livre malgré tout à une sorte d'examen de conscience, mais plus qu'une recherche de vérité, l'auteur semble plus souvent aspirer à une certaine forme de beauté narrative, beauté qu'il parvient assurément à trouver.

« (…) Monsieur Jadis était encore à l'âge où l'on croit que l'espérance est belle sous les pas d'un promeneur, à minuit. Il attendait beaucoup de cette liberté mauve qui s'installe le soir, fertile en rencontres nouvelles et passagères, où l'on mène une partie d'où sont exclues les petites cartes de la vie quotidienne. Là, il retrouvait l'usage de ses atouts majeurs, préservés de la corruption des jours qui se ressemblent et du démenti qu'ils apportent. Il était à son aise dans ces représentations sans lendemain dont le vernis est chaque fois rafraîchi. En somme, ce qu'il appréciait le plus chez les inconnus, c'était que ceux-ci ne le connaissait pas. (…) » (p.26)

« (…) Devant ce qui se présente, je ne suis jamais neuf. C'est sans doute pourquoi j'entreprends peu de choses. (...) » (p.13)

« (…) C'est l'avantage des comparses qu'ils favorisent ces mutations, ces promenades dans des lopins de soi-même inexplorés, alors que les êtres les plus proches vous pétrifient par l'opinion qu'ils se sont faite de vous. (...) » (p.40)

Car Antoine Blondin, l'air de rien, est un styliste. Mais l'air de rien, aussi, et bien que n'étant pas de ceux qui admirent inconsidérément l'exercice - à une ou deux exceptions près -, le style de Blondin m'est agréable ; et de cet aveu, je finirais par m'étonner si je ne trouvais un autre charme, plus fondamental, à ce livre. Car outre la fluidité de la langue, son esthétisme sobre et ce que je serais tenté de qualifier de quasi perfection formelle sans vouloir faire écho à un écrivain contemporain récemment bien vilipendé, le livre de Blondin est aussi le tableau d'une époque restituée avec sans doute assez peu de fantaisie.

Les errances de Monsieur Jadis de bistrots en cellules de dégrisement sont ainsi le véhicule d'une visite dans le Saint-Germain-des-Prés des années 50, dans un Paris où la vie semblait moins artificielle et creuse qu'aujourd'hui, moins aseptisée aussi ; où les hommes et plus particulièrement les écrivains se distinguaient les uns des autres par une personnalité qui n'était pas seulement une posture dictée par la perversion d'un système médiatique omnipotent. Blondin, dans ce livre, et peut-être sans vraiment le chercher, exalte une France pittoresque à travers des personnages truculents, chaleureux, qui rappellent ces figures singulières dont sans doute chacun de nous peut encore trouver un exemple dans ses archives familiales. Au côté de sa pauvre mère dépeinte comme une femme un peu loufoque et gentiment désinvolte, et de Popo la clocharde érudite à la verve intarissable, Blondin brosse également les portraits à la fois réalistes et fantasques de deux figures littéraires de son entourage, Roger Nimier – son complice et ami fidèle jusqu'à la mort – et Albert Vidalie dont l'éloquence et la passion pour la chose militaire – et Napoléon en particulier – rappelle les envolées lyriques avinées de Jean Gabin dans la version cinématographique « audiardisée » du classique de Blondin, Un singe en hiver.

« (…) Monsieur Jadis débordait de gratitude pour un ami dont le seul défaut était celui de la cuirasse, tenait précisément à cette carapace où il se dérobait. Il se dit qu'il y avait du homard dans son cas.
— Tâche de te tenir à table, conclut Roger. Elles ont huit et neuf ans, ne l'oublie pas. Évite de proférer des gros mots comme travail, famille, vaisselle ; ne les fais pas trop rire, ça vieillit les enfants... Et puis ferme la porte derrière toi en partant et rentre tirer un coup à ton hôtel. Cette nuit, pour les natures un peu sociables, il descend des créatures dans toutes les cheminées. (...) » (pp.120-121)

« (…) Depuis le matin, j'avais senti qu'une catastrophe – à notre mesure – se tramait quelque part. Mon anxiété venait d'être prise à contre-pied : ce n'était pas du côté d'Odile qu'habitait le danger, ce piège qui se referme sur une journée mal engagée pour en faire un cauchemar, c'était chez Albert, c'était donc chez moi.
Quand il est entré, enchaîna Jean-Claude, il n'était pas au maximum de sa férocité, mais il fredonnait ses marches militaires, qui lui réussissent généralement moins bien que ses chansons de matelots : « On leur percera le flanc, ran-tan-plan... », si vous voyez ce que je veux dire. Il avait harponné ma préposée et la sommait de jouer les Batteries de l'Empire, disque admirable si on l'accompagne d'un Black-Velvet ou d'un Bloody-Mary et que nous ne passons qu'à cinq heures du matin pour mettre en déroute la gueule de bois. Je n'avais pas compris qu'Albert avançait beaucoup. Au troisième beaujolais, il s'est lancé dans un récit ébouriffant de la bataille d'Austerlitz (il faudra que je lui demande de me le refaire une autre fois). J'avais ici, sans m'en douter, des Provençaux, des Basques, des Normands en haleine, il te les a mobilisés dans la fascination... C'était le charivari par les augustes, mais chacun, le plus sérieusement du monde, revendiquait un rôle dans la parade. Trop sérieusement même... car, à cette table, il y avait également nos copains sénégalais qui piaffaient d'impatience glorieuse et d'héroïsme contenu. Quand Albert a terminé la fameuse tirade : « Vous pourrez dire que vous étiez à Austerlitz et l'on vous répondra : voilà un brave ! », ils n'ont plus pu tenir ; ils ont délégué un porte parole : « Et nous, où est-ce qu'on était ? » Vidalie l'a regardé en faisant la moue et lui a balancé tout crûment : « A la roulante. » L'autre a marqué un temps d'arrêt. Sous l'effet du dépit, j'ai cru d'abord qu'il allait éclater en sanglots ; puis il a insisté, de plus en plus provocant : « Répète, répète un peu qu'on était à la roulante, et peut-être même pas à Austerlitz si ça se trouve ? » Le père Albert n'y est pas allé par quatre chemins : « C'est déjà bien beau, a-t-il dit ; à l'époque, vous étiez encore en esclavage. » Il n'avait pas achevé qu'ils lui sont tombé dessus. Mêlée générale... Sans qu'on ait pu intervenir, il s'est retrouvé dans la rue, une lame à la main, celle du gros couteau de paysan qui lui sert à tremper la soupe. Le malheur a voulu que les flics l'interpellent à ce moment-là ; se croyant toujours menacé, il s'est retourné contre eux. Résultat : l'Empereur est prisonnier ! (...) » (pp.91-92)

Une belle part du charme de ce livre réside à mon sens dans cette combinaison de truculence et de mélancolie ; mélancolie d'un homme qui se retourne sur une vie qu'il n'a pas l'impression d'avoir vraiment vécue, et mélancolie de son lecteur, qui s'imprègne d'un passé, d'une époque qu'il aurait certainement moins méprisé que la sienne.

« (…) Ce fut le bonheur conjugal, particulièrement tolérable en échantillons. Ils vécurent l'existence multiple du voyageur qui peut choisir ses comparses « à la carte » et un décor selon humeur. Ainsi la saveur de chaque journée renouvelait-elle ce couple dont les états d'âme n'étaient plus nourris que de paysages et de rencontres. (...) » (p.102)

« (…) La vieille Angleterre commençait à dégrafer son corset. Son débraillé fit d'abord mal à des cœurs qui l'admiraient. Son génie ne s'exprimait plus guère, cette année-là, que par des poètes blasphémateurs et des galopins aux cheveux longs. Les Anglais, qui cultivent le respect de la personnalité avec autant de soin que le gazon domestique, se donnaient les gants de l'indifférence, oubliant simplement que le gazon, ils le tondent. Londres, en particulier, avaient pris un sérieux coup de jeune et s'en remettait mal. Elle offrait l'image d'une ville gamine abandonnée par ses parents et livrée par une monstrueuse surprise-partie aux extravagances de baronets en haillons. Les douairières s'exilaient pour des week-ends de huit jours, les lords gardaient la Chambre ou s'enfouissaient la tête dans les bunkers des terrains de golf, les majors proclamaient qu'ils étaient prêts à rempiler dans l'armée des Indes, mais précisément il n'y avait plus d'Indes. Cette cité qu'on devinait dure, précise, âpre, se drapait ingénument dans un cotillon court-vêtu, qui ébranlait les arêtes gothiques de Westminster ou celles du Parlement et accentuait la réprobation au fronton des immeubles en forme de coffres-forts qui s'infléchissent sur le Strand. Une civilisation tremblait donc sur ses bases dans la splendeur violente du néon, mais la bedaine altière de la cathédrale Saint-Paul, dans sa ceinture de ruines, était toujours là pour attester la pérennité des institutions sous la vanité des catastrophes. Le bar du Ritz également. (...) » (pp.196-197)

21 octobre 2012

Paul LÉAUTAUD : In Memoriam

Dans ses entretiens avec Robert Mallet, évoquant « Le petit ami » - son tout premier livre -, Paul Léautaud admettait l'amoralité de ses écrits, terme qui comme le suggérait Mallet, définit beaucoup plus justement l'écriture de Léautaud que l'immoralité, qui induirait pour sa part une volonté de scandale que Léautaud n'a jamais privilégiée à sa liberté d'exprimer sa pensée en dehors de toute entrave morale.

En traitant la mort de son père de la manière la plus dépourvue de sentimentalisme qui soit, In Memoriam - second livre de l'écrivain - pousse peut-être plus loin encore l'amoralité de Léautaud. Dans ce récit, l'écrivain, qui plus d'une fois a montré sa fascination pour la mort, détaille en effet assez froidement l'agonie de son géniteur, tout en consacrant préalablement une large part de la centaine de pages du récit à se plonger dans ce qui lui est plus naturel encore : ses souvenirs. La vie de ce père presque étranger défile sans amertume, on frise même parfois l'hommage involontaire lorsque Léautaud dépeint la force de la nature, l'homme à femmes insatiable que fut ce père à l'article de la mort.

« (…) Il paraît qu'il avait été irrésistible, que toutes les femmes en étaient amoureuses, et qu'il eut de ces bonnes fortunes qui comptent dans la vie d'un homme. Je me souviens d'un dîner d'artistes, il y a une quinzaine d'années, où quelqu'un le présenta comme ayant eu, en son temps, les plus jolies femmes de Paris. Pourquoi s'en étonner ? Une dame qui l'a beaucoup connu m'a raconté, au lendemain de sa mort, que dans ses beaux jours, qui durèrent longtemps, il lui arrivait souvent de coucher avec deux femmes à la fois, et de les sauter, comme on dit, chacune trois ou quatre fois sans se faire prier. En amour, il faut du sentiment, c'est entendu, mais pas trop. (...) » (pp.11-12)

Mais les souvenirs passés, il ne reste plus qu'un moribond un peu dégoûtant, et la grande comédie sociale qui précède le deuil, et l'accompagne jusqu'à ce qu'on se soit tout à fait lassé de pleurer ce défunt qui ne nous était, tout compte fait, pas si cher. Et c'est dans cette sincérité crue et clairement assumée que réside une belle part de l'intérêt de l’œuvre de Paul Léautaud.

« (…) Rentré à Courbevoie vers onze heures, je passai la nuit à veiller avec les mêmes profits que j'ai décrits plus haut. Mon père s'entêtait toujours à vivre et le lendemain mercredi, dès le matin, pour savoir enfin à quoi nous en tenir, ma belle-mère et moi, nous fîmes revenir le médecin. Il constata tout de suite un certain progrès. L'attouchement d'un œil, le froissement d'un muscle du bras ne produisirent aucun réflexe. Le cerveau était pris à son tour, plus aucune sensibilité. Seulement ce cœur, qui continuait à battre comme un enragé ! Il n'y avait plus qu'à attendre, et pas très longtemps, assura cet homme.
Attendre ! c'était assez dans nos moyens, et depuis le dimanche précédent, nous ne faisions guère autre chose, malgré nos allures dévouées. Nous y ajoutions même un peu d'impatience, sans trop nous l'avouer. Puisque cela devait si bien finir, le plus tôt serait le mieux. C'est si vrai, aussi, qu'on se fait à tout ! Depuis quatre jours que cela durait, nous nous étions mis à la hauteur, et le temps dégringolait tout de même, ma belle-mère à son ménage, mon frère à son bureau, et moi assis commodément à côté de mon père, songeant déjà à ces pages, et en faisant dans ma tête le meilleur brouillon possible. Et puis, c'étaient les manèges habituels, que j'avais déjà vus à Calais, pour la mort de Fanny. Des gens venaient aux nouvelles et il fallait bien les faire entrer. Un coup d’œil au malade, et l'on s'asseyait en rond autour du lit, pour bavarder. On parlait bien un peu du mourant, et de la mort, oui, le premier quart d'heure, mais rien n'était plus vite épuisé que les sujets éternels, et l'on arrivait à parler d'autre chose. On allait même jusqu'à rire, ma parole ! Quel brillant il prenait alors à mes yeux, celui qui était étendu là, qui ne disait plus rien, qui ne regardait plus rien, la bouche s'ouvrant seulement automatiquement sous la poussée de son souffle. C'était donc là toute la douleur des vivants pour les morts ! (...) » (pp.84-86)

24 août 2012

Richard MILLET : Le goût des femmes laides

Depuis quelques années, il n'est pas une sortie télévisée ou radiophonique de Richard Millet qui ne soit suivie d'un concert d'indignation des gens bien comme il faut. « Comment a-t-il pu dire cela ? », s'interroge-t-on dans les journaux bien comme il faut. Comment ? A une époque où l'habit fait le rebelle, on n'a plus tellement l'habitude d'entendre des opinions divergentes. Dans un monde uniformisé d'un océan à l'autre, l'idée qu'on puisse conserver un vif attachement à son terroir et à ce que l'on est ou plutôt ce que l'on fut est devenue parfaitement intolérable, et dans cette lutte à un contre des millions, Richard Millet – qui au fond ne dit rien d'autre que son attachement à ce que son pays a pu être – ne sera sans doute bientôt plus qu'un souvenir dans le « paysage audiovisuel », sans que personne ne se demande comment on a pu faire cela.

Richard Millet n'a pourtant pas toujours été cet ignoble rétrograde, du moins il n'a pas toujours aussi clairement affiché cet esprit retors aux préceptes de son temps. Il fut même, de l'avis de gens bien comme il faut, un écrivain contemporain de talent, ce qui est suffisamment rare pour friser l'oxymore. Mais ça, c'était avant, et on le déplore. A croire que les gens bien comme il faut, eux aussi, peuvent sombrer dans la nostalgie.

Richard Millet aurait donc changé ? Pas tant que ça en réalité. Dans Le goût des femmes laides, en tout cas, les entorses à la béatitude obligatoire ne sont pas si rares. Un exemple ?

« Je ne prévoyais bien sûr pas les déviations des manières de penser contemporaines pour qui, aujourd'hui, tout est beau, au moins moralement : une dignité de façade, égalitaire et hypocrite, qui fait non pas trouver réellement beaux les disgraciés, les obèses, les handicapés, les mongoliens, sur les amours desquels je n'aurais jamais pensé qu'on se pencherait un jour avec une curiosité d'ethnologues attendris, mais leur octroie une beauté plastique, il faut bien le dire, et j'en savais quelque chose, pour avoir surpris, à Siom, des accouplements de la sorte, ou contre nature, et les renvoie, ces éclopés, ces avortons, ces demeurés, à la solitude d'une compassion obligée, ou de prétendu respect. Le visage est aujourd'hui la place forte d'une identité partout ailleurs battue en brèche, et attenter au visage un délit qui rendra bientôt la littérature impossible, soutient ma sœur, grande lectrice de Voltaire et qui voit se réduire peu à peu cette forme civilisée de l'insulte qu'est l'ironie. » (pp.86-87)

Comment les gens bien comme il faut peuvent-ils ne pas se sentir montrés du doigt par ces quelques lignes ?

Au-delà de la subtilité de son analyse des mœurs modernes, cet extrait est également représentatif du style de Richard Millet, au travers duquel transparaît tant son érudition que – revers de la médaille – la relative incapacité qu'il a à exprimer ses idées de manière concise et simple. Sans pour autant être indigeste, sa syntaxe est assez lourde ; l'usage de la parenthèse et des propositions multiples est quasi la règle : la phrase courte n'est clairement pas son truc.

Mais contrairement à bien des écrivains d'aujourd'hui, à la forme relativement lourde de l'écriture de Millet s'ajoute un fond solide. Et de ce point de vue, l'écrivain ne fait pas dans la dentelle. Il vise souvent juste dans ce qu'il dénonce et l'exprime avec beaucoup de précision. Ainsi, par exemple, définit-il l'écrivain moderne :

« (…) un personnage sans importance, récupéré par l'ordre social, et mis en pièce par ces ultimes prédatrices que sont les femmes, lectrices, mères, amantes, veuves ou filles. » (pp.115-116)

Et bien évidemment, lorsque Millet traite le sujet central de ce roman publié en 2005, à savoir la construction d'un homme obsédé par sa laideur, et son rapport aux autres, et particulièrement aux femmes, l'écrivain ne manque pas plus de ressource. Si le propos de son narrateur est parfois usant par le ton un peu geignard qu'il emploie à force d'évoquer sa laideur, ses analyses, elles, font mouche, heurtant ici encore plus ou moins vivement quelques grandes certitudes de notre époque.

« (...) Dès lors la conversation était close, l'honneur sauf, la domination féminine rétablie, puisque ce sont les femmes qui, plus ou moins secrètement mais avec une volonté de mettre fin à ce secret et à cette discrétion par un principe légal d'égalité, règnent sur le monde – qui sont le monde, pourrait-on dire, en ce début de millénaire où il leur est possible de se reproduire sans l'intervention directe du mâle, tout souci de filiation, de nom, de famille étant désormais obsolète, l'eugénisme devenant une affaire de femmes, et les hommes ne vivant plus que dans leur propre reflet, dans le regard des autres, des femmes notamment, les sexes étant plus isolés que jamais, par-delà la laideur et la beauté, mais les laids et les beaux plus encore, parce que rares, objets de répulsion ou de convoitise extrêmes. » (pp.147-148)

Un autre exemple de cette écriture assez grasse, mais qui ne sacrifie jamais le fond à la forme. Mais Richard Millet sait aussi faire court et direct :

« (…) toute vie est une plus ou moins lente façon de se résigner à ce qu'on est. (...) »

Une leçon sur laquelle les gens bien comme il faut pourraient peut-être se pencher, entre deux indignations ?

22 août 2012

Henri CALET : Le croquant indiscret

En littérature, il est des écrivains bien nés, et des écrivains pas nés du tout. Certains ont la plume aristocratique, d'autres dégoisent comme le peuple. Et puis il y a Henri Calet, un écrivain pas né du tout, à la plume aristocratique, ou tout au moins, distinguée. Calet n'en fait jamais trop, sa prose se contente d'être élégante, légère, et incomparablement distanciée sur les choses comme sur lui-même ; Calet excelle incontestablement dans l'art d'observer et restituer avec justesse, sans les excès des uns ou les affectations des autres, et sans les partis pris des uns comme des autres.

Alors quand Calet s'essaie à une vie de chroniqueur mondain, le ton ne vire pas plus au panégyrique qu'à la diatribe. L'écrivain a trop conscience de l'insignifiance des choses pour prendre parti, et trancher entre le blanc et le noir. Parfois, il se laisse aller à une critique des mœurs bourgeoises de ses hôtes, pour s'amuser quelques lignes plus loin de l'attrait que tout ce joli monde peut avoir sur lui, malgré lui.

« (…) Ces beaux quartiers m'ont toujours donné des pensées saugrenues et contradictoires. Ils sont, en définitive, l’œuvre des riches, des gens de goût, des aristocrates. Ce n'est pas le mot œuvre qui convient ici. Disons que les riches sont le cerveau ; nous nous chargeons de fournir les bras. C'est à eux que revient l'initiative de ces places, de ces perspectives, de ces avenues, de ces palais. Seuls, nous n'y aurions sans doute jamais songé ; il est des plus probable que nous croupirions encore dans nos huttes d'antan.
Les puissants, on les envie, on les hait, on essaie de les déposséder, de prendre leur place... Ce n'est pas chose commode. Il est arrivé exceptionnellement qu'on les a décapités, mais les têtes ont repoussé. Les H.P. demeurent, et nous restons dans nos régions. Confessons-le : nous sommes assez fiers de cette richesse qui n'est pas à nous.
Il me souvient de certaines balades que j'ai faites par là, jadis, en compagnie de mon père. Nous en venions toujours au même petit passe-temps qui consistait à estimer le nombre de ces propriétaires d'H.P. et nous nous amusions à évaluer ce que pouvait être leur fortune commune.
Que l'on ne me prête pas des opinions extrémistes que j'ai dû perdre en chemin. Grâce à nos riches, nous avons une ville propre et monumentale où il nous est tout de même permis de faire de jolies excursions.
D'ailleurs, nous avons aussi notre raison d'être. En jouant convenablement notre rôle d'ilotes involontaires, ne redonnons-nous pas aux « heureux » le goût de l'existence ? Sans nous, ils risqueraient d'être encore bien plus à plaindre. Ce que je cherche ainsi à mettre en évidence, c'est l'utilité adventice des pauvres en tant que repoussoirs. Dans un ordre de conjectures à peu près analogue, on pourrait parler de la nécessité des fous, sans qui il ne nous serait jamais possible de savoir si nous sommes ou non des êtres normaux. (...) » (pp.45-46)

« Il m'advenait une chose singulière. Ma personne, mon âme si l'on préfère, était le lieu d'un avatar. J'étais presque devenu un homme différent de moi-même. Loin des espaces de la Muette, ou de l'Etoile ou de la place Vendôme, j'étais mal en train. Je vivais tout entier dans le grand monde, je partageais ses préoccupations. En dehors de cela, plus rien ne comptais pour moi. C'est un dépaysement à rebours que je ressentais : j'étais chez moi chez les autres. J'éprouvais une sensation de chagrin confus quand, en autobus, je passais de leur secteur au mien. Il fallait à mon sang l'air de Passy. Je tendais à me policer ; je crois même que je me pommadais un peu. Il me venait des talons rouges partout. Le moindre contact avec la triste médiocrité des indigènes de nos quartiers me troublait profondément. Ainsi, je me rappelle qu'un jour, dans le « 48 » (direction : Porte de Vanves), au sortir de je ne sais quel boudoir, une grosse femme m'a dit :
— Pardon, mon pauvre monsieur, si je marche sur vos panards.
Tel était quasiment mon parler, à moi aussi, quelque temps auparavant. La meilleure méthode pour lutter efficacement contre les mauvaises influences du sol natal, était de m'élever sans cesse, moralement, intellectuellement, vestimentairement. (...) » (pp.80-81)

En une centaine de pages, Henri Calet s'échoue d'hôtel particulier en hôtel particulier. Les hôtes qui lui font la faveur de le recevoir sont des gens pressés, désabusés et insatisfaits de leur condition. Ce sont aussi des gens modestes, qui ne donnent que de petites réceptions de quelques dizaines d'invités, parce que leurs demeures sont trop exigües, et que les temps changent. On se plaint beaucoup, on médit sur les autres, on calomnie parfois, bref, on joue la comédie de la vie et les rôles ne sont pas bien différents des croquants du quatorzième ou d'ailleurs, seuls les atours et les codes changent, mais ils suffisent à séparer, à distinguer.

« (...) Il était évident que j'avais peu de chances de faire figure dans cette société. Avant tout, il me manque une décoration, Légion d'honneur ou autre faveur. Si encore j'étais sodomite, un tant soit peu... Non, de quelque côté que l'on me considère, je n'ai rien pour moi. (...) »

« (…) La duchesse, grande, maigre, myope, très apprêtée, fardée, m'a accueilli le chapeau sur la tête, comme si elle était sur le point de sortir. Sans perdre de temps, elle m'a présenté une longue suite de récriminations, mais sur un ton plutôt gentil.
Depuis la guerre, on remarque un retour à la simplicité. Il y a moins de plats à table. Les fournisseurs vous tendent la main les premiers. Moi, je leur fais un petit geste de la main, « Bonjour », je ne peux pas leur tendre la main. C'est la démocratisation. J'ai vu des femmes très bien serrer la main à ma femme de chambre. Dans vingt-cinq ans d'ici, les domestiques ne parleront plus à la troisième personne, ils vous diront : vous.
En peu de mots, elle avait dessiné les grandes lignes d'un univers de catastrophe. Et qui eût pu lui garantir que dans vingt-cinq ans d'ici, les domestiques ne vous diraient pas : tu ? Qui sait même si cette engeance existerait encore ? Il valait mieux n'y point trop penser. (…) » (pp.108-109)

« (…) Une pimpante secrétaire est venue me questionner. Peut-être pensait-elle que je me mettais sur les rangs en vue d'occuper quelque poste vacant. Sa curiosité était assez agaçante. Qu'avais-je fait dans la vie jusque là ? Une vie, c'est bien long à recommencer, de vive voix. Quelles étaient mes occupations du moment ? Cela aussi, c'était difficile à définir : je me livre à différentes petites besognes, pas très précises ; je fatrasse... Mais qu'avait-elle à m'interroger de la sorte ? Allait-elle exiger des certificats ? Et d'ailleurs, qu'est-ce que je faisais dans cette fabrique ? (...) » (pp.81-82)

« (…) tout le monde paraissait pressé ; l'un avait un dîner, l'autre une générale. Ultérieurement, j'ai reconnu souvent sur les figures de ces gens une même expression d'affolement de bête traquée : ils n'ont jamais le temps : un dîner, une générale, un dîner... (...) » (p.48)

Chez Calet, il n'y a de toute évidence pas les bons d'un côté et les mauvais de l'autre, il n'y a ni bons ni mauvais ; il y a des observations, des anecdotes, des vétilles qui meublent la vie, cette vie que la plupart des gens prennent tant au sérieux. Et ces petits riens, Calet les agglomère dans une atmosphère dont lui seul a la clé, un Paris des années 50 sur lequel il a refermé la porte en sortant du décor, aussi discrètement qu'il y était entré.

« (...) Elle m'a paru belle, mais je ne suis pas grand connaisseur... Le plus souvent, j'oublie de dévisager mes interlocutrices, je ne les vois pas ; je suis certainement ailleurs, mais où ? En y repensant, il me paraît que Mme M... n'avait plus que la beauté de la seconde jeunesse et qu'elle tâchait de la retenir, pour autant que ce soit faisable. (...) » (pp.46-47)

« (…) Ç'a été une bonne minute. Elle s'est inquiétée de ma santé. Le sujet m'est agréable ; je m'étends volontiers dessus. (...) » (p.99)

8 juillet 2012

Louis-Ferdinand CÉLINE : Bagatelles pour un massacre

La question revient constamment : faut-il rééditer les pamphlets de Céline ? Abjects pour les uns, indissociables de l’œuvre de l'écrivain pour les autres, le seul point qui ne semble jamais contesté, c'est la qualité purement littéraire de ces textes. Le sujet est toutefois rarement évoqué, ce qui n'a rien d'étonnant au fond, car les premiers ne les ont généralement pas lus et les seconds se gardent bien d'alimenter la polémique, qui comme nous l'avons encore constaté l'an dernier, n'a pas besoin de grand-chose pour prendre des proportions insensées et réveiller de vieilles haines qui n'ont rien à envier à celle qu'on condamne si implacablement chez Céline.

Et pourtant, la question se pose pour qui admire l’œuvre de l'écrivain. Que valent ces pamphlets dont tout le monde parle encore trois quarts de siècle après leur publication ?

Il semble vain de chercher à comprendre les raisons qui ont amené Céline à manifester de manière si obsessionnelle son hostilité à toute une communauté, de la même manière qu'il est absurde, à mon sens, de porter un jugement moral à ses propos 75 ans plus tard. Il suffit de lire les critiques de l'époque pour constater que l'antisémitisme était pour la plupart des contemporains de Céline un courant de pensée aussi défendable qu'un autre, et qu'exprimer son hostilité aux Juifs dans les années 30 était même un exercice littéraire comme un autre (Jouhandeau, Bernanos, et combien d'autres ?).

On résume d'ailleurs de manière trop réductrice Bagatelles pour un massacre à son contenu antisémite. Il est évidemment indéniable, et omniprésent, il est exprimé avec une extrême véhémence, mais on ne peut pas non plus négliger la part de cocasserie dans l'invective, dans son outrance, et son caractère obsessionnel qui firent d'ailleurs penser à certains de ses contemporains dont André Gide que le propos ne pouvait être pris au sérieux. L'image que Céline donne de lui-même à travers les commentaires de ses amis renferme de plus une indéniable dimension loufoque.

Bagatelles pour un massacre n'est au fond pas si différent des romans de Céline du point de vue de sa construction. L'écrivain assène certes ses vérités et, comme l'ont fait remarquer certains critiques à l'époque, exploite sans scrupule des statistiques et des sources fantaisistes (comme le texte apocryphe des « Protocoles des Sages de Sion » qu'il cite à l'envi), mais il se met également en scène, lui et son entourage. Autrement dit, Bagatelles pour un massacre tient bien autant du roman que du pamphlet.

Si la cible principale des attaques de Céline est évidemment la communauté juive (et toutes les élites qu'il désigne comme « enjuivées »), à qui il reproche racisme, manipulations, sectarisme, hégémonie, mais aussi, et plus personnellement, d'être les responsables de l'éreintement de ses derniers travaux, Céline s'attaque presque autant au Français moyen, qu'il désigne comme cocu heureux de la Nation, ivrogne et parfaitement abruti par les faiseurs d'opinion qui le dominent. 

« (…) Les peuples toujours idolâtrent la merde, que ce soit en musique, en peinture, en phrases, à la guerre ou sur les tréteaux. L'imposture est la déesse des foules. Si j'étais né dictateur (à Dieu ne plaise) il se passerait de drôles de choses. Je sais moi, ce qu'il a besoin le peuple, c'est pas d'une Révolution, c'est pas de dix Révolutions... Ce qu'il a besoin, c'est qu'on le foute pendant dix ans au silence et à l'eau ! qu'il dégorge tout le trop d'alcool qu'il a bu depuis 93 et les mots qu'il a entendus... Tel quel il est irrémédiable ! Il est tellement farci d'ordures maçonniques et de vinasse, il a les tripes en tel état d'enjuivement et de cirrhose qu'il croule en loques dans les chiots juifs à la poussée des hauts parleurs. (...) »

« (…) La dictature des larves est la plus étouffante, la plus soupçonneuse de toutes. Du moment où elles gouvernent tout peut se violer, s'engluer, se travestir, se trafiquer, se détruire, se prostituer... N'importe quelle croulante charognerie peut devenir à l'instant l'objet d'un culte, déclencher des typhons d'enthousiasme, ce n'est plus qu'une banale question de publicité, faible ou forte, de presse, de radio, c'est à dire, en définitive, de politique et d'or, donc de juiverie. (...) »

Mais à résumer ce livre à un déversement d'ordures, on passe à côté de ce qui me semble l'une des qualités majeures de l'ouvrage, outre son style : l'analyse que fait Céline de la décadence du monde moderne.

Les mythes contemporains sont piétinés : en revenant dans le détail sur son voyage en U.R.S.S., Céline éreinte l'utopie communiste plus copieusement encore qu'il ne l'avait fait dans Mea Culpa  ; la littérature en prend également pour son grade, de même que la critique, ou encore le cinéma et ses acteurs, que Céline estime en partie responsables de l'abrutissement des peuples, en ceci qu'il les juge porteurs de l'idéologie dominante, de ce mode de pensée grâce auquel les plus improbables aberrations sont systématiquement validées par le plus grand nombre.

« (…) Les critiques, surtout en France, ils sont bien trop vaniteux pour jamais parler que de leur magnifique soi-même. Ils parlent jamais du sujet. D'abord ils sont bien trop cons. Ils savent même pas de quoi il s'agit. C'est un spectacle de grande lâcheté que de les voir, ces écoeurants, se mettre en branle, s'offrir une poigne bien sournoise à votre bonne santé, profiter de votre pauvre ouvrage, pour se faire reluire, paonner pour l'auditoire, camouflés, soi-disant « critiques » ! Les torves fumiers ! C'est un vice ! Ils peuvent jouir qu'en dégueulant, qu'en venant au renard sur vos pages. J'en connais qui sont écrivains et puis millionnaire, ils sortent exprès de leurs rubriques pour se filer un rassis, chaque fois que je publie un ouvrage. C'est la consolation de leurs vies... des humiliations de profondeur, des « inferiority-complex », comme ça s'intitule en jargon. (...) »

« (…) Il n'est pas inutile de revenir sur ce sujet. Nous disions qu'au départ, tout article à « standardiser » : vedette, écrivain, musicien, politicien, soutien-gorge, cosmétique, purgatif, doit être essentiellement, avant tout, typiquement médiocre. Condition absolue. Pour s'imposer au goût, à l'admiration des foules les plus abruties, des spectateurs, des électeurs les plus mélasseux, des plus stupides avaleurs de sornettes, des plus cons jobardeurs frénétiques du Progrès, l'article à lancer doit être encore plus con, plus méprisable qu'eux tous à la fois. Cette espèce de crétins scientificolâtres, matérialistiques, « cosy-cornériens », prolifie, pullule depuis la Renaissance... Ils se feraient tuer pour le Palais de la Découverte. Quant aux productions littéraires « standadisables », désirées par ces néo-brutes, pires, bien moins artistes (mille preuves) que les Cromagnons, les « chefs-d’œuvre » anglo-saxons modernes en représentent assez bien l'atterrant niveau. Qu'est-il de plus abusif en fait de prédicante connerie, à part les films, qu'un roman anglais très prétentieusement littéraire, dans le genre de Lawrence ? ou tout autre genre ?... Hardy, Chesterton, Lewis, et la suite ? Je vous le demande ?... De plus fabriqué, de plus vain, bêtement bêlant ?... de plus sottement vicelard ? gaffeusement « tranche de vie » ? cahotique par impuissance, que les Dos-Passos, les Faulkner, les Cohen et complices ?... Fadasseries « montées force », outrances gratuites « montées délires », ressassage de nos plus désuets naturalistes, des plus cartonnées, des plus éculées « mea âneries », resservies, travesties, « sauce gangster » ?... encore et encore... (...) »

« (…) En définitive, c'est simple pour drainer la sueur et le sang du peuple, les Soviets chéris c'est les pires, les plus intraitables des patrons, les plus diaboliques, les plus acharnés des suceurs !... Les plus ravageurs exploitants... Je dis diaboliques, parce qu'ils ont en plus des autres, des idées de supercharognes. Ils font crever pertinemment leur peuple... leur peuple « rédempté », de toute cette abracadabrante misère, par pur calcul et système... Préméditée manigance. Ils savent très bien ce qu'ils font !... Décerveler, affamer, annihiler, broyer, le peuple chéri !... le pétrir toujours davantage ! jusqu'aux ultimes bribes de vertèbres, jusqu'au plus intime des fibres ! l'imbiber d'angoisse, qu'il en dégorge !... l'avoir infiniment en poigne comme une lavette toute consentante à n'importe quelle destinée... (...) »

Alors pamphlet ou roman, peu nous importe. A sa sortie, Céline définissait ce livre comme un « exercice », et si on peut reconnaître une chose à l'écrivain, c'est sa constance, car depuis la publication de ces Bagatelles et jusqu'à sa mort, Céline n'a jamais dévié dans l'explication qu'il donnait à ses motivations ; ses outrances, sa violence, son engagement, visaient le même but à ses yeux : s'opposer à l'effroyable conflit qui se préparait, « retarder les préparatifs de guerre », tout en admettant dès 1938 que « cela ne retarderait pas la guerre d'une minute, et que probablement elle n'en aurait lieu que plus tôt » (Cahiers Céline 7, p.47). Un baroud qui devint vite pour l'écrivain celui du déshonneur, et pour longtemps encore au regard des innombrables procureurs de l'Histoire, inlassables garants de la morale, du moins chez les autres.

« (…) Moi j'ai jamais voté de ma vie !... Ma carte elle doit y être encore à la Mairie du « deuxième »... J'ai toujours su et compris que les cons sont la majorité, que c'est donc bien forcé qu'ils gagnent !... Pourquoi je me dérangerais dès lors ? Tout est entendu d'avance... Jamais j'ai signé de manifeste... pour les martyrs de ceci... les torturés de par là... Vous pouvez être bien tranquilles... c'est toujours d'un Juif qu'il s'agit... d'un comité youtre ou maçon... Si c'était moi, le « torturé » pauvre simple con d'indigène français... personne pleurerait sur mon sort... Il circulerait pas de manifeste pour sauver mes os... d'un bout à l'autre de la planète... Tout le monde, au contraire, serait content... mes frères de race, les tout premiers... et puis les Juifs tous en chœur... « Ah ! qu'il s'écrieraient, dis-donc ! Ils ont eu joliment raison de le faire aux pattes le Ferdinand.. C'était qu'un sale truand vicieux, un sale hystérique emmerdeur... Faut plus jamais qu'il sorte de caisse... ce foutu vociférant. Et puis qu'il crève au plus vite !... » Voilà ce qu'on dirait pour ma pomme... le genre de chagrin éprouvé... Moi je suis bien renseigné... alors j'adhère jamais rien... ni aux radiscots... ni aux colonels... ni aux doriotants... ni aux « Sciences Christians », ni aux francs-maçons ces boys-scouts de l'ombre, ni aux enfants de Garches, ni aux fils de Pantin, à rien !... J'adhère à moi-même, tant que je peux... C'est déjà bien mal commode par les temps qui courent. Quand on se met avec les Juifs, c'est eux qui revendiquent tout l'avantage, toute la pitié, tout le bénéfice ; c'est leur race, ils prennent tout, ils rendent rien. (...) »

« (…) Les idées, les apostrophes les plus huppées, fringantes doctrines, ne servent, c'est prouvé, jamais, en définitive, qu'à s'arracher les esclaves, éberlués devant les baraques, transis d'avoir à choisir parmi les violentes distractions, les gueules ouvertes... Qui monte la plus belle entourloupe dans la foire du monde, prendra le plus de foule dans ses planches. Tout le monde entrera... Que tout le monde, que le trèpe fonce, se précipite ! Vous ne savez pas tous, figures, comme dehors vous êtes malheureux ! Les gonds pivotent, les chaînes retombent, le tour est joué... Salut vilains zoizeaux !... En revoilà pour trois,... quatre siècles,... dix, vingt... d'après la force des cloisons. Tel maître aussi fumier qu'un autre, tous aussi menteurs, fourbes, hystériques et lâches... Plus ou moins sadiques. Mais ils croissent en charognerie à la mesure des expériences... Ils profitent, s'instruisent... comparent... (...) »

« (…) Ceux qui brûlant de foi et d'apostolisme soviétique ne sont pas à l'heure actuelle en tranchées devant Madrid ou Saragosse, ne sont au fond que d'équivoques « petites causeuses ». A eux, les caves de la Culture ! les pic-nics aux Fausses-Reposes. Pour la prochaine, qui se dessine, qui s'organise autour de nous, jamais on aura surpris au fond de tant de cachettes et d'armoires, tant d'apôtres et de fervents bellicistes planqués... Le monde est pourri, c'est un fait par le cinéma, le cabotinage... (O ces charges de cavaleries légères !...) Le matuvuisme le plus exorbitant, le plus indécent est à la base, au fond, de tous les grands mouvements d'Idées actuels, inséparable... Le monde était en 14 beaucoup plus simpliste, plus nature, plus sincère, beaucoup moins ficelle, moins vicieux qu'aujourd'hui. En 37, le cabotinage, le phrasage s'étale partout, domine tout, mine tout, même le peuple, hélas ! lui-même déjà très faisandé bien avancé en pourriture cabotine... Je me souviens d'être monté en rifle avec des combattants bretons. Ils ne savaient pas lire, ni écrire, brigadiers compris... Ils inspiraient une confiance absolue, qui ne s'est jamais démentie ! « ac cadaver ». Je me méfie beaucoup des soldats qui savent lire... qui vont au cinéma... Qui sait lire devant le péril devient facilement raisonneur, un peu hésitant, subtil... Il se croit au cinéma, il demande à voir la suite... Il n'y a pas de suite !... Attention !... Il faudra dans les rangs oublier le cinéma !... Voici qui promet beaucoup de travail à la Prévôté... Elle ne chômera guère. Elle sera sur les dents derrière tous ces « spectateurs ». Les pelotons non plus ne chômeront pas... les recommandations non plus... (...) »

« (…) Les bons rêves ne s'élèvent que de la vérité, de l'authentique, ceux qui naissent du mensonge, n'ont jamais ni grâce ni force. Qui s'en soucie ?... Le monde n'a plus de mélodie. C'est encore le folklore, les derniers murmures de nos folklores, qui nous bercent... Après ce sera fini, la nuit... et le tam-tam nègre. Les bons rêves viennent et naissent de la viande, jamais de la tête. Il ne sort de la tête que des mensonges. La vie vue par la tête ne vaut pas mieux que la vie vue par un poisson rouge. C'est un jardin à la française. (...) »

« (…) Dans n'importe quel salon, en dix minutes d'assemblage, il se commet plus d'impairs, d'horreurs de goût et de tact, que dans tous les Corps de garde de France en dix ans... Le seul fait d'aller dans le monde dénote déjà chez le bonhomme une impudeur de cochon... une sensibilité de bûche. Le Monde, c'est un vrai paradis pour les sapajous exhibitionnistes. (...) »

« (…) Si l'on étranglait tout d'abord, tous ceux qui nous parlent de l'Avenir... ça simplifierait bien les choses... Quand un homme vous parle d'Avenir c'est déjà une finie crapule... (...) »

« (…) Bien sûr, ce livre va se vendre... La critique va se l'arracher... J'ai fait les questions, les réponses... Alors ?... Je crois bien que j'ai tout prévu... Elle pourra chier tant qu'elle voudra, la Critique... Je l'ai conchiée bien plus d'avance ! Ah ! je l'emmerde, c'est le cas de le dire ! C'est la façon ! J'aurai forcément le dernier mot ! en long comme en profondeur... c'est la seule manière. J'ai pris toutes mes précautions. Mais la critique, c'est pas grave, c'est bien accessoire... Ce qui compte c'est le lecteur ! C'est lui qu'il faut considérer... séduire. Je le connais Français moyen, regardant, objectif, vindicatif... Il en veut plus que pour son plâtre... dès qu'il ne s'agit plus d'un Juif... Et je n'ai pas sa cote d'amour !... Je vais donc lui donner bon poids. Je vais le gâter décidément. Je vais ajouter quelques chapitres... une dizaine... que ça représente un vrai volume... Je vais faire un peu de Baedecker... C'est la mode, c'est les Croisières... C'est susceptible de le fasciner... le genre « Magazine des Voyages »... Vous souvenez-vous ?... Ah ! le bien bel illustré ! chatoyant et tout ! divertissant au possible... ravissant de lecture... aimable... pittoresque... pimpant... Je vais reprendre ce principe... aux magies de « Michel Strogoff »... Je veux terminer ce gros et furieux ouvrage en grande courtoisie... Le coup de chapeau... le panache... Grande salutation... Je vous prie !... de ma plume immense, esbouriffée, je frôle le tapis... Grande parabole ! je vous présente mes devoirs... Grande révérence... Grande féerie... Je vous salue !... Votre serviteur !... (...) »

8 juin 2012

Raymond GUÉRIN : Humeurs

Raymond Guérin (1905-1955) fait partie de ces grands oubliés de la littérature française de la première moitié du 20ème siècle, au même titre que son ami Henri Calet ou Georges Hyvernaud. Auteur de nombreux romans (dont le plus connu – ou plutôt le moins oublié – reste « Les poulpes »), l'écrivain fut également, vers la fin de sa courte vie, le chroniqueur d'une jeune revue littéraire : La Parisienne. C'est à cette fraction de son œuvre que le recueil « Humeurs » est consacré.

Très librement, Guérin se laissait aller chaque mois à un passage en revue à la fois amer, intransigeant et la plupart du temps extrêmement clairvoyant de son époque et du travail de ses pairs. Témoin à l'aube des années 50 d'un basculement dont nous vivons aujourd'hui le triste achèvement, Guérin dénonce l'indigence des livres qui font l'actualité de son temps, sans épargner la critique qui n'en est déjà plus une et se contente de se pâmer devant la première nouveauté venue, pourvu qu'il soit bien vu – ou utile – de l'encenser. Les livres primés sont une cible privilégiée de Guérin, il ne voit dans l'attribution de ces prix que récompense et sanctification du conformisme le plus infamant, et il suffit de consulter l'historique des livres primés pour juger du bien-fondé de son opinion.

En lecteur exigeant, Raymond Guérin estime ainsi prématuré de crier au génie lorsque l’œuvre romanesque de Camus se résume encore à « L'étranger ». Dans une langue parfaitement maitrisée, avec un rien de pédanterie, et un trait d'humour pas forcément prémédité, l'écrivain théorise sur le sens de la littérature et distribue les bons et surtout les mauvais points ; et il est heureux que la part belle soit donnée à ces derniers, car c'est bien dans l'éreintement et le dégonflage de baudruches que l'écrivain brille avec le plus d'éclat. A l'inverse, lorsqu'il se laisse séduire, son propos devient plus ennuyeux ; l'éloge, bien qu'exprimé sincèrement, n'est manifestement pas dans sa nature (sa critique enthousiaste de l’œuvre de Katherine Mansfield laisse par exemple dubitatif).

Mais il reste heureusement bien des plaisirs à lire ces chroniques de Raymond Guérin, car même si le propos a tendance à se répéter au fil des pages, qui hormis Céline, eut suffisamment de témérité pour dire ses quatre vérités à ce public malléable et sclérosé dans sa conception horripilante du « beau livre » ? Ils sont bien rares, hélas.

« (…) Tout se passe, en effet, pour le lecteur, comme si la lecture réveillait à chaque instant en lui le problème du Bien et du Mal. Fidèle à sa conscience ou en état de rébellion contre, de tradition religieuse ou pas, le lecteur n'est guère disposé à encaisser des vérités trop cruelles pour son amour propre (à moins que l'auteur n'ait la suprême adresse de faire en sorte que son discours paraisse s'attaquer uniquement à autrui et que son lecteur se voie par lui appelé au rôle privilégié de confident ou même de complice). Ce lecteur n'est pas non plus disposé à se voir pris à partie, requis d'observer une plus juste préhension de ses fautes, invité à battre sa coulpe. Récapitulons : le lecteur répugne à lire des ouvrages à la lumière desquels il ne puisse garder bonne opinion de lui-même. Il en découle ceci : c'est qu'il se produit inévitablement une sorte de compromis entre lui et les auteurs, une piperie tacite à base d'hypocrisie. (...) »

6 juin 2012

Léon WERTH : 33 jours

C'est d'un livre à cheval entre littérature et Histoire qu'il sera ici question et il se pourrait que cet article marque une transition assez pertinente entre les cinq premières années de ce blogue et ce qui, je pense, occupera une part de plus en plus importante dans les mois et les années à venir (vous serez prévenus). Non que je tourne le dos à la littérature, j'ai encore beaucoup à découvrir, mais mon cheminement de lecteur en quête de vécu bien plus que d'imaginaire ne pouvait guère me conduire autre part que vers une réconciliation avec l'Histoire, discipline qui, comme la littérature, m'aura ennuyé durant toute ma scolarité ; ou plus que l'Histoire à proprement parler, la manière très technique dont on l'aborde dès les premières années de classe, et qui suffit généralement à vous en détourner jusqu'à la tombe.

À l'enchevêtrement de dates et d'évènements rendus plus ou moins abstraits au fil des siècles, je préfère de loin l'analyse ou le témoignage, pourvu qu'ils soient honnêtes. Avec 33 jours, c'est  presque exclusivement au témoignage que se livre Léon Werth (1878-1955), et l'écrivain journaliste – ami d'Octave Mirbeau et de Saint Exupéry (qui lui dédia « Le Petit Prince ») – se refuse autant qu'il le peut au commentaire et à l'interprétation pour se focaliser sur une observation quasi clinique des moindres anecdotes, des moindres réactions, les siennes comme celles des gens qu'il côtoie.

Ce manuscrit inédit jusque dans les années 90 fut rédigé à chaud, au lendemain de la débâcle de l'armée française face aux Allemands. Léon Werth y raconte son exode, du 10 juin au 13 juillet 1940, l'interminable voyage de Paris à la maison qu'il possède dans le Jura, où il souhaite se réfugier avec sa famille. On se retrouve au cœur d'une des périodes les plus humiliantes de notre Histoire, dans un contexte où le vaincu tentait de s'accommoder de la présence du vainqueur, où la dignité et le courage des uns se heurtaient à l'opportunisme et la soumission résignée des autres, le tout se confondant dans un climat d'inanité plus frappant que jamais.

En 150 pages denses, Léon Werth fait la chronique d'une France rurale brûlant ses derniers espoirs, solidaire avec les siens lorsqu'elle peut se le permettre, fière face à l'autre dans les mêmes circonstances. L'écrivain illustre un rapport ambivalent à l'occupant à travers son ressenti intime, hésitant entre mépris et compassion pour ces hommes qui pour le plus grand nombre n'ont, comme lui, pas cherché à en arriver là et ne savent pas tellement ce qu'ils y font. Entre défiance et respect, méfiance et cordialité, les rapports entre vaincu et vainqueur ne cessent de balancer.

« (…) Nous nous reposons, assez loin de la route, à la lisière d'un bois. La solitude, le silence sont tels que la guerre semble loin. Mais un fil téléphonique, installé par les Allemands, traîne au sol, dissimulé dans l'herbe. De la route vient un soldat. Il s'approche de nous et nous tend une boîte de singe.
Je me sentais humilié. J'étais le vaincu, qui reçoit sa nourriture de la générosité du vainqueur. Telle est la guerre, elle impose une grossière simplification ; elle pense pauvre, elle contraint à penser pauvre, par grosses catégories, elle oppose les nations dans un excès d'unité qui n'est que démence, elle oppose le vainqueur et le vaincu, elle supprime les conflits délicats et les remplace par un pugilat. Si grand que soit le pugilat, ce n'est qu'un pugilat. Mais rien ne peut faire en cette minute que ce soldat ne soit toute la victoire et moi, toute la défaite. (...) »
(p. 65-66)

« (…) Cette guerre ne s'est point développée comme les autres. On n'y a point créé de la haine par images d'Épinal. Il est assez remarquable que l'on n'entende presque plus le mot « Boches » et que les Allemands soient devenus les Allemands. Mais ce qui me paraît non moins étonnant, c'est que les femmes ne disent pas les Allemands, mais les soldats. Comme s'il y avait une sorte d'équivalence entre toutes les armées du monde. (...) »
(p. 118)

« (…) L'un des cuisiniers a apporté une grammaire allemandes. Il s'assied à côté de la fille de Madame Rose, une jeune fille de seize ans. Ils se penchent tous deux sur un exercice de vocabulaire. Cela était simple, sans rien d'ambigu. La jeune fille ne se pose aucun problème. Ce n'est pas une paysanne ; elle fait un monotone travail de confectionneuse, elle rêve sans doute de Paris et des grands magasins. Ces soldats de Saxe et du Rheinland ne sont pour elle que des jeunes gens en vacances.
Spectacle qui eût été intolérable, pour le revanchard, le badaud des revues de 14 Juillet, le patriote de café-concert. Mais ce sont des types disparus et qui ne sont point à regretter. Je me demande d'ailleurs si, dans toutes les guerres, il n'y eut point de ces contacts entre populations vaincues et soldats vainqueurs. Les historiens et les romanciers les ont négligés, parce qu'ils voulaient leurs récits édifiants et pudiques, parce que ces pauvres détails brisent leur ligne générale, altèrent leur grossière imagerie. (...) »
(p. 127)

Léon Werth observe scrupuleusement les évènements, donc, mais bien qu'il s'interdise de les interpréter, il ne peut s'empêcher de livrer quelques commentaires, et si l'on devine souvent sa nature inlassablement humaniste, l'idéal de l'homme ne masque par bonheur pas tout à fait la réalité des faits.

« (…) A causer avec un paysan, je n'ai jamais connu de gêne, avec un ouvrier souvent. Il arrive qu'un paysan prenne les mots entre ses doigts, comme il prend un épi, un grain de blé. Le citadin apprend de lui à connaître le blé et l'avoine et à ne point raisonner sur les céréales. L'ouvrier a appris de la ville et des journaux le jeu des abstractions passionnelles, la jonglerie avec des poids faux. Il distingue mal la chose, l'abstraction et les passions qu'on lui inocule, quand il est en état de foule. (…)  » (p. 22)

7 février 2012

Jean CAU : Le candidat

Le cheminement politique de Jean Cau est plutôt déroutant. Né dans l'Aude en 1925 dans une famille pauvre, c'est assez naturellement dans les valeurs de gauche que le futur journaliste et écrivain se reconnait d'abord. Il évolue longtemps dans le microcosme littéraire germanopratin et reste plus de dix ans le secrétaire particulier de Sartre qui, en tant qu'homme, marquera durablement Jean Cau.

Mais Jean Cau a le sens critique de l'authentique journaliste et c'est une grande gueule. A plusieurs occasions dans les années 1960, il froisse les belles idées de ses pairs, et l'inéluctable finit par se produire : il vire de bord et épouse en secondes noces une droite à tendance réactionnaire. Ou plus exactement peut-être, comme l'écrit Alain Delon dans sa très bonne préface : une droite résistante : 

« (...) toute sa vie, ce gaulliste fidèle a été un résistant. Résistance à la gauche sartrienne dont il provenait ! Résistant à la connerie des hommes qui l'étouffait ! Résistant à l'Argent roi qu'il vomissait ! Résistant à l'impérialisme américain qu'il fustigeait ! Résistant à la Mitterrandie  qu'il exécrait ! Résistant à la droite gestionnaire qu'il abhorrait ! Résistant à la décadence que le monde moderne engendrait ! (...) »

Bref, Jean Cau était un bel emmerdeur, et il s'en flatte d'ailleurs dans ce petit livre au ton goguenard, dans lequel il s'employait, quelques années avant sa mort, à rendre compte de ses errements honorifiques. Nous sommes donc en 1989 et, nous dit Jean Cau, à l'insistance de quelques amis académiciens (dont Jean Dutourd) qu'il ne saurait froisser, l'écrivain se laisse aller à ce qu'il présente comme l'acte le plus déshonorant de sa vie : il se porte candidat à un fauteuil de l'honorable Académie Française.

Tout au long de ce petit livre posthume, Jean Cau s'accroche à cette image de trublion, d'homme singulier n'ayant pas sa place dans ce temple de la sagesse affectée et de la courtoisie d'apparat, et c'est sans doute là que le récit pèche. Jean Cau cite Jean d'Ormesson, qui expliquait son appartenance à la Maison du quai Conti par ces mots à la fois drôles et lucides : « Pour me rassurer. La vanité l'emportait sur l'orgueil. (...) ». L'explication de Jean Cau, elle, semble un peu manquer de cette lucidité. Car derrière la dérision et l'extravagance de sa démonstration, la vanité - toute naturelle - motivant pareille entreprise ne saurait tout à fait se cacher.

Si le récit manque sans doute un peu de sincérité, il reste néanmoins un témoignage intéressant sur les usages d'une institution. Les rouages d'une élection y apparaissent sans fard : la lettre de candidature et l'entretien auprès du Perpétuel, d'abord ; le racolage auprès des Immortels électeurs, ensuite, avec tout ce que cela implique de flatterie, de fausseté, de calcul pour s'attirer les sympathies. Et puis apparaît toute la petite cuisine interne à l'Académie, les intrigues inhérentes à toute institution qui plus est lorsqu'elle est prestigieuse, les vieilles querelles, les inimitiés rances, les conflits d'idéologies, etc... Tous ces détails qui font des Immortels des êtres très communs aux mortels.

« (...) l'Académie ne serait pas chose humaine si quarante messieurs, à moins d'y être complètement ramollis par de cotonneuses indulgences, n'y contredisaient la vision rousseauiste que chante son Perpétuel. Elle est humaine, l'Académie. On s'y déteste, on s'y jalouse, on s'y guette, on y intrigue, on y ment, c'est humain et ça n'empêche pas de se serrer la main. La nature humaine étant pour moi sans surprises et l'éthologie m'ayant donné quelques lumières sur le comportement des hardes, hordes, groupes, troupeaux, clans et tribus, aucune pâleur n'envahissait mon visage lorsque j'entendais : « X est un con, Y un vieux gâteux, Z un fouteur de merde, V un intrigant fébrile, Q un menteur, B un opportuniste, T un caractériel, S un pauvre type, R une girouette, L un traître né, etc. (...) »

Enfin, ce livre est aussi l'occasion, renouvelée, pour Jean Cau, de piocher dans ses marottes, pour régler des comptes (contre ses adversaires politiques – François Mitterrand en tête, pour lequel Cau éprouvait manifestement une aversion obsessionnelle, confinant dans ce texte à une certaine drôlerie – ou bien des personnalités littéraires qu'il estime surfaites) ou nous délivrer quelques petites saillies contre l'époque qu'il exècre.

« (...) Des livres, qui n'en écrit pas ? De plongeurs sous la mer armés de caméras, de commissaires-priseurs, d'austères philosophes, d'anciens critiques de théâtre, de médecins, de professeurs lourds titubant sous le poids des diplômes, d'hommes politiques, d'avocats, nous n'en manquons pas, heureusement, mais la denrée reste plus rare que celle des faiseurs de livres à laquelle j'appartiens. Nous sommes légion. (...) »

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