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Monday, March 28, 2011

Citation du 29 mars 2011


Celui qui a plongé son regard au fond de l’univers devine très bien quelle profonde sagesse il y a dans le fait que les hommes sont superficiels. C’est leur instinct de conservation qui leur enseigne à être fugaces, légers et faux.
Friedrich Nietzsche – Par-delà le bien et le mal (§59)
De quoi la superficialité nous protège-t-elle ? Pourquoi la réalité sous-jacente aux apparences serait-elle une vision insoutenable ? Quelle crainte nous la fait fuir ?
Je laisse mes lecteurs lire la réponse de Nietzsche dans le paragraphe 59 de Par-delà la bien et le mal, que je cite in extenso en annexe (mais qu’on peut retrouver avec l’œuvre intégrale ici). Je retiens que selon Nietzsche il y a deux espèces particulièrement efficaces de maquilleurs de réalité : les artistes et les hommes religieux. Eux, ils savent nous faire oublier le dégoût profond que nous inspire la vie : les premiers en nous faisant jouir des fausses apparences qu’ils produisent, les seconds en suscitant la croyance en une vie au-delà de la vie, une vie en Dieu plus vraie que la « vraie » vie. Telle est la piété qui nous fait aimer dans notre prochain, si laid, si difforme, si odieux soit-il, l’image même de notre Dieu.
Et nous-mêmes ?
Ne préférons-nous pas la femme maquillée à la même femme au saut du lit, dans le grisâtre du petit jour ?
Notre époque, si soucieuse de l’image que nous donnons aux autres, au point qu’il existe des gens qu’on paye très cher pour nous conseiller afin de donner la meilleure possible, ne dit-elle pas exactement la même chose que Nietzsche ?
Pour lui, c’est une question d’instinct de conservation.
- Et l’actrice qui fait retendre sa vieille peau et qui nous dit que c’est par respect pour son public – dit-elle autre chose ?
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Annexe
59 – Celui qui a plongé son regard au fond de l’univers devine très bien quelle profonde sagesse il y a dans le fait que les hommes sont superficiels. C’est leur instinct de conservation qui leur enseigne à être fugaces, légers et faux. On trouve çà et là un culte, passionné et plein d’exagération, pour les « formes pures », chez les philosophes comme chez les artistes. Personne ne doutera que celui qui a ainsi besoin d’un culte de la surface, n’ait fait quelque expérience malheureuse au-dessous de la surface. Peut-être y a-t-il même une sorte de hiérarchie parmi ces enfants qui craignent le feu parce qu’ils se sont une fois brûlés, artistes nés qui ne savent jouir de la vie que lorsqu’ils en faussent l’image (ce qui est une sorte de vengeance sur la vie). On pourrait connaître le degré de dégoût que leur inspire la vie, par la mesure où ils voudraient en voir fausser l’image, voir cette image estompée, éloignée, divi­nisée. De la sorte, on pourrait compter les hommes religieux parmi les artistes, comme leur classe la plus élevée. C’est une crainte ombrageuse et profonde, la crainte d’un pessimisme incurable, qui force de longs siècles à se cramponner à une interprétation religieuse de l’existence, la crainte de cet instinct qui pressent que l’on pourrait connaître la vérité trop tôt, avant que l’homme soit devenu assez fort, assez dur, assez artiste... La piété, la « vie en Dieu » ainsi considérées apparaîtraient comme la dernière et la plus subtile création de la crainte en face de la vérité, comme une adoration et une ivresse d’artiste devant la plus radicale de toutes les falsifications, la volonté de renverser la vérité, la volonté du non-vrai à tout prix. Peut-être n’y eut-il pas jusqu’à présent de moyen plus puissant pour embellir l’homme que la piété. Par la piété, l’homme peut devenir artifice, surface, jeu des couleurs, bonté, au point que l’on ne souffre plus de son aspect.

Thursday, March 10, 2011

Citation du 11 mars 2011

Plus les sentiments sont distants, plus les politesses sont nombreuses.

Proverbe chinois

Est-ce à dire que nous ne sommes vraiment polis qu’avec les étrangers, et que si les chinois nous paraissent le peuple le plus poli de la terre, c’est uniquement parce qu’il ne nous connaît pas, mais qu’en réalité le chinois, une fois rentré chez lui, bouscule sa femme, injurie sa mère et crache par terre ?

Plaisanterie mise de côté, est-ce que nous nous soucions de politesse dans notre intimité ?

On dira que sans doute nous respectons même dans ce cas certaines règles, mais que pour les autres elles sont incommodantes (1) et qu’on peut bien les oublier le temps que nous sommes dans l’intimité. Rentré chez lui, il faut bien que le cow-boy enlève ses bottes et pose ses pistolets pour siroter son whisky confortablement.

Si je m’arrête à ce proverbe, c’est parce qu’il contient je suppose quelque chose d’un peu plus consistant.

D’abord, je songe à cet autre proverbe, mauricien celui-là, cité par Le Clézio (et que nous commentions ici) : « Mangue li goût, so noyau kili, la mangue c’est bon, mais que dire de son noyau? ». N’ayez pas l’imprudence de mordre dans la mangue, vous risqueriez de vous y casser les dents. Et nous faisions alors l’éloge de l’inconstance, oubliant au passage ce que les chinois nous rappellent : plus que l’inconstance, c’est la superficialité qui importe.

Du coup (autre référence, à Jacques Chirac cette fois), à cette superficialité de la politesse, il faudrait ajouter le bienfait de de ce que j’avais alors appelé la métaphysique de l’effleurement : on est dans le registre de la légèreté, et les rapports humains sont (comme le chausson de la ballerine qui ne fait que frôler le plancher) d’autant meilleurs qu’ils s’en tiennent des rencontres tangentielles.

La politesse est donc aussi cette façon de tenir les autres à distance pour en éviter d’être incommodés : ça c’est aussi ce que dit Schopenhauer, dans sa fable des hérissons – voir ici.

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(1) Sur l’incommodité, voir le Post de demain, 12 avril

Sunday, July 05, 2009

Citation du 6 juillet 2009


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Mangue li goût, so noyau kili, la mangue c’est bon, mais que dire de son noyau?
Le Clézio – Ritournelle de la faim p.50
Ce proverbe mauricien cité par Le Clézio a le mérite de pouvoir s’interpréter de multiples façons, selon les circonstances.
Il rappelle en moins pompeux le mythe africain ( ?) de l’arbre portant 2 fruits : un qui nourrit et un qui empoisonne, en sorte que celui qui en mange un et qui a de la chance peut survivre – mais pas l’arbre qui crève quand il ne porte plus ensemble les deux fruits du bien et du mal.
Oui, mais ici, on a plutôt faire à un autre type d’avertissement.
Déjà, le mal ou l’aspect rugueux des gens n’est pas ce qui s’offre en premier. Comme la mangue nous désaltère et nous régale d’abord, certaines personnes sont miel et sucre pour commencer. Mais voilà qu’on les fréquente un peu plus : sous la chair juteuse, le noyau dur et tranchant…
Deux leçons – peut-être trois :
- D’abord acceptez l’idée que les gens sont comme les mangues : impossible d’éviter leurs défauts dès lors qu’on les fréquente un peu durablement. Et même les couples, qui s’engagent à vivre ensemble pour le pire et le meilleur tiennent compte de la chair et du noyau.
- Ensuite, libre à vous d’y voir plutôt un encouragement à l’inconstance : papillonnez, grappillez la saveur des premières rencontres, mordez la chair, mais jamais jusqu’au noyau. Laissez tomber avant.
- Mais surtout, et c’est là le plus évident : renoncez à faire la synthèse des qualités et des défauts des amis. Ne prétendez pas les résumer dans une seule réalité. L’ami, c’est celui qui justement me prend comme je suis et qui, connaissant les défauts, ne les porte pas au débit de notre amitié.

Sunday, June 25, 2006

Citation du 26 juin 2006

Ça m’en touche une sans faire bouger l’autre.
Jacques Chirac (1)
On va dire : « Encore une bidasserie du Président. On le sait qu’il aurait voulu faire carrière dans l’armée. Elle est inutile, cette citation lourdingue d’un adepte du bazooka.»
Mais pourquoi cette formule qui se veut dénonciation de l’insuffisant, de l’insignifiant, de l’inessentiel, ne serait-elle pas aussi considérée comme un éloge de l’effleurement. La légèreté n’est elle pas le signe même de la qualité ?
Bien sûr, la femme légère « comme la plume au vent » est mal considérée ; mais entre la légèreté des mœurs et celle de l’esprit, il y a un fossé. D’ailleurs la légèreté, synonyme d’aisance et de délicatesse, est reconnue comme la valeur apportée par les femmes, au point que c’est la ballerine qui est devenue le symbole de la grâce. Nous sommes donc dans un affrontement entre la ballerine et le soudard.
Mais pas seulement. Ce dont on parle ici, c’est de la légèreté de l’effleurement. Car, il ne suffit pas d’être léger ; il faut encore toucher. Qu’est-ce qui peut « toucher l’une » de J. Chirac, sans « faire bouger l’autre » ? Vous pensez bien que je ne vais pas me risquer sur ce terrain-là. Prenez une comparaison moins compromettante, tenez : le mikado (ouf !). Il s’agit bien de prendre une baguette sans faire bouger l’autre ; ça nous mène à la maîtrise du corps, au contrôle du souffle, à la domination de soi-même: c’est l’esprit qui guide la main, mais aussi qui domine les émotions, tout ce qui est du domaine des « craintes et tremblements ». Bref. Tout l’esprit zen est derrière ça.
Allons plus loin : si c'est l'esprit qui effleure, il n'est pas seulement celui qui nous habite ; il est aussi celui qui nous visite, venu d'ailleurs, de plus éloigné, de plus haut. ...
Concluons : il y a une métaphysique de l’effleurement, qui combine la légèreté matérielle comme condition de la spiritualité (c’est la brute qui est épaisse) ; et la rencontre « effleurante » par laquelle une réalité supérieure se manifeste à celui qui reste en bas. Nous sommes entre l’effraction brutale du profane dans le sacré, et l’aspiration mystique vers Dieu ; l’effleurement se réalise au point de tangence entre le transcendant et l’immanent.
métaphysique de l’effleurement : comment faire comprendre ça à un admirateur des combats de Sumo ?
(1) Attribution couramment admise. Wiki a consacré un article à cette expression. Voir ici.