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Friday, December 08, 2017

Citation du 9 décembre 2017

Quand la musique pleure, c’est l’humanité, c’est la nature entière qui pleure avec elle. À vrai dire, elle n’introduit pas ces sentiments en nous ; elle nous introduit plutôt en eux, comme des passants qu’on pousserait dans une danse.
Bergson, Les deux sources, ch. I (Texte à lire en annexe)
Un philosophe, c’est quelqu’un qui, alors que tout le monde passe sans s’arrêter, va marquer une pose parce qu’il s’étonne et s’interroge (1). Ainsi des cérémonies en hommage à Johnny Hallyday : comment comprendre leur importance ? Pourquoi répéter – sans trop savoir ce que ça veut dire – « On a tous en nous quelque chose de Johnny » ? Allons nous nous extasier devant son extraordinaire longévité qui fédère trois générations ? Ou bien sur son sens de la vie en communauté avec ces 700 bikers qui vont l’escorter sur les Champs-Elysées ?
Mais de toute façon, tout cela ne serait pas concevable s’il n’y avait pas, d’abord la musique.




Car, Johnny Hallyday est musicien, chanteur plutôt que guitariste, certes, mais soudé à son groupe, ne faisant qu’un avec la musique et emmenant le public par la force de ses rythmes et de ses timbres. Pour comprendre l’intensité de l’émotion qui entoure la disparition de Johnny Hallyday il faut sans doute déplacer le point de vue, délaisser ces sentiments et ces émotions qui entourent sa mort et se tourner vers ce qu’il a suscité de son vivant : l’émotion musicale.

Le texte proposé de Bergson relève la communion suscitée par la musique : même les curés et les capitaines le savent : pour souder une communauté de fidèles, comme pour mener la troupe au combat,  rien ne vaut la musique. Et comme ceux-là, les fans de Johnny Hallyday éprouvaient aussi la force de cette communion quand ils reprenaient en chœur les airs de leur idole.
Oui, c’est ça, mais pas seulement. Bergson ajoute que les sentiments exprimés par la musique ne sont pas simplement la somme des émotions des auditeurs. Ces sentiments sont plus grands que ceux éprouvés par les individus, car ce sont ceux de l’humanité : « Quand la musique pleure, c’est l’humanité, c’est la nature entière qui pleure avec elle ». La musique, en nous introduisant dans ces sentiments nous fait grandir par eux. Raison pour honorer ceux qui nous ont fait partager cela.
Certains hausseront les épaules : « Si les philosophes croient que Johnny Hallyday nous fait communier avec l’Humanité, alors c’est qu’ils en ont une piètre idée ! ». Mais, non. Voilà ce que notre époque a découvert : il y a de l’humanité aussi dans les émotions éprouvées durant les concert rocks.
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(1) Lire ici le texte de Bertrand Russell


Annexe. – « Il nous semble, pendant que nous écoutons, que nous ne pourrions pas vouloir autre chose que ce que la musique nous suggère, et que c’est bien ainsi que nous agirions naturellement, nécessairement, si nous ne nous reposions d’agir en écoutant. Que la musique exprime la joie, la tristesse, la pitié, la sympathie, nous sommes à chaque instant ce qu’elle exprime. Non seulement nous, mais beaucoup d’autres, mais tous les autres aussi. Quand la musique pleure, c’est l’humanité, c’est la nature entière qui pleure avec elle. À vrai dire, elle n’introduit pas ces sentiments en nous ; elle nous introduit plutôt en eux, comme des passants qu’on pousserait dans une danse. Ainsi procèdent les initiateurs en morale. La vie a pour eux des résonances de sentiment insoupçonnées, comme en pourrait donner une symphonie nouvelle ; ils nous font entrer avec eux dans cette musique, pour que nous la traduisions en mouvement. » Bergson, Les deux sources, ch. I

Friday, June 02, 2017

Citation du 3 juin 2017

La morale des États se résout, pour de si grands intérêts, à hasarder le sacrifice de quelques particuliers.
Fontenelle – Eloge de monsieur le comte de Marsigli (1658-1730)
…En se considérant comme une partie du public, on prend plaisir à faire du bien à tout le monde, et même on ne craint pas d'exposer sa vie pour le service d'autrui, lorsque l'occasion s'en présente ; voire on voudrait perdre son âme, s'il se pouvait, pour sauver les autres…

Remarque sur l’« affaire Ferrand » 
Les ouvrages de nos classiques jettent parfois une lumière crue – pour ne pas dire cruelle – sur notre actualité. Ainsi de l’ « affaire Ferrand » du nom du ministre soumis à une enquête préliminaire du parquet de Brest pour abus de confiance. Car, alors que le gouvernement – et même le Président – disent en chœur que « Non ! Jamais ! », ils ne demanderont la démission de cet homme dont la réputation ne peut être mise en doute par de simples suspicions non avérées par l’enquête judiciaire – hé bien chacun sait que la question n’est pas de savoir s’il est innocent ou coupable, mais seulement à partir de quand son cas sera suffisamment embarrassant pour qu’on exige son départ.
Cynisme politique ? Machiavélisme toléré pour cause de « pragmatisme » ?
En tout cas, Fontenelle le dit tranquillement : lorsque l’Etat se résout à sacrifier un particulier, c’est encore dans le cadre de la morale. Oui, au 17ème siècle on nommait « moral » le fait de sacrifier un particulier lorsque c’était dans l’intérêt du plus grand nombre. C’est déjà ce que pensait Descartes dans l’extrait cité de sa lettre à la Princesse Elisabeth : il y a une règle de morale qui concerne la vie publique : elle exige qu’on se mette au service de la collectivité et que l’on fasse tout ce qui est en son pouvoir pour le bien publique Ainsi donc, se sacrifier pour elle est un bien, donc moralement acceptable ; mais si ce sacrifice entraine une perte plus grande que l’avantage obtenu, alors la règle en question ne s’applique plus (1).

Du coup, nous voici nanti d’un principe qui devrait permettre se savoir s’il faut débarquer monsieur Ferrand du gouvernement : c’est la règle du plus grand avantage. Si Monsieur Ferrand est un boulet pour le gouvernement, alors il faut  le démissionner. Mais si, même dans l’hypothèse où il ferait perdre des voix aux élections, sa présence en tant que ministre de la cohésion des territoires était bénéfique à la Nation, alors il faudrait le maintenir.
Faire le maximum de bien et le minimum de mal : voilà la règle morale à appliquer.
Seulement n’oublions pas que cette règle s’applique au bien public et non à l’intérêt privé de quelques uns qui ne chercheraient qu’à conserver leur pouvoir.
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(1) « Et il faut toujours préférer les intérêts du tout, dont on est partie, à ceux de sa personne en particulier ; toutefois avec mesure et discrétion, car on aurait tort de s'exposer à un grand mal, pour procurer seulement un petit bien à ses parents ou à son pays ; et si un homme vaut plus, lui seul, que tout le reste de sa ville, il n'aurait pas raison de se vouloir perdre pour la sauver. » écrit Descartes dans la même lettre : on ne saurait mieux dire !

Sunday, July 12, 2015

Citation du 13 juillet 2015

Ce qui est terrible, ce n’est pas de souffrir ni de mourir, mais de mourir en vain.
Jean-Paul Sartre – Situations III
Héroïque sentence ! Bandez vos muscles tendez votre volonté, affrontez le Grand Dragon ! Car sinon vous allez mourir en vain ! Tous ces résistants qui devant le peloton d’exécution, ont  pu crier : « Je meurs pour la France ! »


… Hélas ! Sartre lui-même le dit : on est comme le condamné qui attend son exécution avec l’intention de mourir héroïquement et qui est fauché par le grippe espagnole.
Plus fondamentalement : avons-nous le pouvoir de donner un sens à notre mort ? Oui, bien sûr, elle aura un sens du moins peut-on l’espérer. En tout cas, on fera tout pour ça. Un sens ? Mais le quel ? Pouvons nous le choisir ? Le maitriser ? Rien de ce qui a un sens n’est étranger à l’action : ce que je fais c’est cela qui a un sens. Mais, est-ce que mourir est une action ? Le suicide en est un cas.
--> Le sort du kamikaze également : lui au moins, il sait pourquoi il meurt ! On remarquera que Sartre se désole non pas que la mort nous échappe mais qu’elle soit vaine. Autrement dit qu’en projetant de mourir volontairement, j’aie le projet de réaliser une grande action, et que finalement ça rate. Par exemple, je suis un kamikaze islamiste. J’ai ma ceinture d’explosif, j’approche de la Mosquée bondée d’apostats et je m’insinue parmi eux. Au moment de faire tout péter, je me dis : pourvu que je ne fasse pas cela en vain ! que ça fasse beaucoup de morts, que le triomphe de la Vraie Religion en soit facilité !
Oui, c’est cela… Quoique… Et si notre kamikaze se disait simplement : « Pourvu que les 72 Vierges d’Allah soient bien là, à m’attendre dans Son Royaume ! »

Ça, ça pourrait rater.

Saturday, September 14, 2013

Citation du 15 septembre 2013




Reviens de l’ardeur de ta colère, et repens-toi du mal que tu veux faire à ton peuple.
Et l’Eternel se repentit du mal qu’il avait déclaré vouloir faire à son peuple.
L’idolâtrie du Veau d’Or (Exode – 32)

Illustration en première page du Petit journal, 31 décembre 1892

Vous vous rendez compte ? C’est Moïse qui parle ainsi à Yahvé ! Et Celui-ci au lieu de le réduire en cendres, obtempère et effectivement il se repent de son intention violente à l’encontre du peuple d’Israël. Un Dieu – et quel Dieu ! – qui se repent suite à une admonestation humaine ?!
Mais attendez un peu : voilà la condition que Yahvé met à son repentir. Il délègue sa colère à Moïse, le quel revenant auprès des Hébreux, et les trouvant prosternés devant l’idole du Veau d’or, leur parle ainsi :
Que chacun de vous mette son épée au côté; traversez et parcourez le camp d’une porte à l’autre, et que chacun tue son frère, son parent
Et alors, que se passa-t-il ? Les enfants de Lévi firent ce qu’ordonnait Moïse; et environ trois mille hommes parmi le peuple périrent en cette journée
Et Moïse de conclure : Consacrez-vous aujourd’hui à l’Eternel, même en sacrifiant votre fils et votre frère, afin qu’il vous accorde aujourd’hui une bénédiction.
Pour obtenir le pardon de Dieu, il faut massacrer son fils, son père et alors peut-être obtiendrez-vous qu’Il vous bénisse.
On n’est pas dans l’épuration ethnique ou religieuse. On est dans le sacrifice. Il faut sacrifier ce qui est le plus valeureux, ce qui nous est le plus cher. Non pas le mendiant ou le Rom qui traine dans les rues, mais nos beaux enfants aux boucles blondes. Inutile de chercher un bouc émissaire, ça  ne trompe pas le Souverain qui trône dans les Cieux : il faut renoncer à ce que nous avons de plus cher, de plus précieux : notre lignage.
Aujourd’hui comment faire pardonner nos débauches et nos blasphèmes ? On n’irait tout de même pas trancher la gorge de nos enfants ou de nos pères pour calmer le courroux divin.
--> Quel suprême sacrifice, nous autres enfants du 21ème siècle aurions-nous à consentir à Dieu?
Peut-être faudrait-il renoncer à notre costard Armani, à nos Louboutins – voire même (horreur !) à notre BM.


            …. Oui, mais, même ça ne suffira pas. Il faudra aussi renoncer  à la connexion multimédia !
Oui, c’est ça : même la 4 G ferait partie du sacrifice.

Monday, March 11, 2013

Citation du 12 mars 2013



Une femme ne se donne jamais. Elle s’offre en sacrifice.
Cendrars – Moravagine (p. 130)
Dans ce livre de Cendrars, c’est à Moravagine que reviennent les tirades misogynes et antisémites. Tirades dénoncées par le narrateur comme « extravagantes » mais très largement et explicitement – faudrait-il dire complaisamment ? – exposées.
J’en soulignerai deux propositions.
1 – La femme (universel singulier) est dangereuse.
Elle est dangereuse parce que, comme le Juif, elle est masochiste : son désir d’autodestruction implique le désir de destruction de l’humanité : elle veut anéantir celle-ci pour pouvoir disparaitre avec elle. C’est en cela que consiste le danger qu’elle incarne : il n’y a donc pas plus urgent, selon Moravagine, que de tuer les femmes. Et c’est pour cela qu’il en éventre régulièrement au fil des pages. Quant à ce qu’il faudrait faire aux juifs, le Moravagine de 1926 n’en parle pas.
2 – Mais la femme est également orgueilleuse.
Chez Cendrars, la femme pratique l’enjambement des contraires : au maximum d’humiliation masochiste coïncide chez elle le maximum d’orgueil. Ainsi la femme qui s’offre en sacrifice s’en remet au pouvoir de son bourreau : elle est la soumission même. Mais en même temps, s’offrir en sacrifice, c’est pour elle se définir comme possédant quelque vertu majeure qui va pouvoir être consumée dans le sacrifice.
Car, c’est cela le sacrifice : la destruction de ce qui a quelque chose d’exceptionnel, de la pureté, de la beauté, de la noblesse (1). S’offrir en sacrifice, c’est montrer qu’on est digne d’être sacrifié.
Tel est l’orgueil masochiste des femmes.
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(1) En Grèce antique, les bœufs ou les génisses qu’on sacrifiait étaient les plus gras et les meilleurs ; on les lavait, on les enrubannait de guirlandes fleuries. Je n’ai jamais entendu dire qu’on donnait aux Dieux des porcs en sacrifice.