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Sunday, May 13, 2012

Citation du 14 mai 2012

Le meilleur miroir ne reflète pas l’autre côté des choses.
Proverbe japonais

[J’emprunte cette illustration de Magritte à l’extraordinaire article-Blog de Wodka (sic ?) « Jeu de miroirs » : à ne pas manquer !]

Qu’est-ce qu’un miroir ? Réponse : un objet qui duplique l’apparence de la réalité. Comme tel on ne peut s’attendre à ce qu’il nous révèle la face cachée des choses – comme par exemple : à quoi nous ressemblons vu de dos. Et c’est si vrai que Magritte prend le contrepied de cette évidence pour créer de l’étrange dans le banalement quotidien.
Et donc la question n’est pas tant de savoir si le miroir reflète plutôt l’apparence ou plutôt la profondeur de choses, mais bien de savoir quel point de vue s’y retrouve. Dans ce Post consacré à Hokusai (et à Merleau-Ponty),  je soulignais que tel est le jeu des miroirs : faire varier le champ de notre perception en nous déplaçant à volonté selon l’endroit où auront été placés les autres miroirs.
C’est donc par erreur que le Proverbe cité aujourd’hui affirme qu’on ne peut trouver dans le miroir que ce qu’on connait déjà : n’importe qui sait bien que pour se coiffer l’arrière de la tête, il suffit d’avoir un second miroir, et le tableau de Magritte n’est paradoxal que parce qu’il n’y a qu’un seul miroir.
Mais si le proverbe japonais laisse entendre qu’il y a une face cachée des choses (un peu comme il y a une face cachée de la lune), c’est peut-être parce que quand même nous aurions plusieurs miroirs ou même des caméras vidéos, nous ne saurions nous voir comme les autres nous voient, c’est-à-dire comme si nous étions en dehors de nous-mêmes.
On dira que les vidéos (webcams entre autre) nous livrent notre image redressée, exactement comme si nous étions en face de nous-mêmes.
Mais quand je me vois ainsi (sur l’écran de mon ordi) j’ai l’impression d’avoir un étranger devant moi, quelqu’un qui n’est pas moi, et dont les gestes sont imprévisibles (1) – tant est dominante l’expérience de l’image inversée dans le miroir.
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(1) Exemple : prendre un objet qui est là, à ma droite : immanquablement en guidant mon geste sur l’image qui est devant moi, je pars vers ma gauche.

Sunday, December 05, 2010

Citation du 6 décembre 2010

Le reflet est pour les couleurs ce que l'écho est pour les sons.

Joseph Joubert

Reflet 4 –

Décidément, il est impossible de clore cette série consacrée au reflet sans considérer son statut dans la célèbre allégorie de la caverne (1).

On pourrait croire que Joubert s’inspire de ce célèbre passage, où Platon imagine des prisonniers enchainés au fond d’une caverne, où le monde extérieur ne se manifeste que par des ombres et des échos. Mais justement : ne confondons pas l’ombre et le reflet. Si le reflet est pour les couleurs ce que l'écho est pour les sons, c’est que précisément à la différence de l’ombre il porte en lui des traces de la couleur. D’ailleurs, la distinction entre les deux est faite expressément par Platon dans ce passage où sont relatées les étapes franchies par le prisonnier libéré :

« Il aura, je pense, besoin d'habitude pour voir les objets de la région supérieure. D'abord ce seront les ombres qu'il distinguera le plus facilement, puis les images des hommes et des autres objets qui se reflètent dans les eaux. » (2)

Reste que l’appariement couleur/sons peut aussi être envisagé aujourd’hui sous l’angle de leur reproductibilité. Nous qui vivons à l’époque de l’enregistrement de l’image et du son, nous sommes habitués à ce que le même support nous fournisse et le son et l’image – depuis 1927 au moins le cinéma nous a habitués à ça. Mais pour Joubert, qui écrivit ces lignes sans doute au début du 19ème siècle, voilà qui devait être bien moins évident.

L’avènement de ces techniques, sorte de miracle permanent, nous a habitués à ce tour de passe-passe : le vue et l’ouïe sont les deux sens qui peuvent fort bien être stimulés en l’absence de la réalité. Un enregistrement de Caruso, mort en 1921 (3) ; une photographie de Isadora Duncan (ci-contre), morte en 1927 – et voilà ressuscités des sensations qui sans être la réalité, en sont pourtant un décalque. Reflet ? Oui, mais alors pas un reflet "faute de mieux" : un reflet de la réalité qui survit à la réalité.

Autant dire que le rapport de hiérarchie établi depuis Platon entre la réalité et son reflet se trouve inversé : la réalité disparait, pas son reflet.

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(1) Platon – République VII, 514a-519b – Qu’on peut lire ici.

(2) Il en résulte (ce qu’on n’a peut-être pas remarqué avec assez de force) que les prisonniers vivent dans la caverne dans un monde en noir et blanc, ou si l’on préfère dans un univers où les couleurs sont remplacées par des valeurs monochromes.

(3) Je vous propose cet enregistrement de Caruso. Et en plus, vous pourrez le diffuser à vos enfants pour Noël : merci La Citation du jour !

Friday, December 03, 2010

Citation du 4 décembre 2010

L'œil ne se voit pas lui-même ; il lui faut son reflet dans quelque autre chose.

Shakespeare – Jules César

Inès - Regarde dans mes yeux : est-ce que tu t’y vois ?

J-P – Sartre Huis clos (Voir ce Post)

L'œil... Tout l'univers est en lui, puisqu'il voit, puisqu'il reflète.

Maupassant

Reflet 3 –

L'œil... Tout l'univers est en lui, mais L'œil ne se voit pas lui-même

Le paradoxe de la vue – est aussi celui de la conscience et plus largement celui de la subjectivité. Nous pouvons connaître le monde entier, du moins le voir ; par contre nous ne pouvons nous voir nous-mêmes et donc difficilement nous connaitre – d’où l’injonction socratique : Connais-toi toi-même, entendue comme maxime de la sagesse (donc de la science la plus haute).

Mais si nous nous en tenons modestement – comme le suggère notre citation du jour – au paradoxe de l’œil, nous voyons qu’il est incapable de faire pour lui-même ce qu’il fait pour tout le reste, à savoir se voir lui-même.

Nous avons hier envisagé différentes façon de se refléter et donc de se voir (1). Narcisse et Betty Boop nous ont montré le chemin à suivre.

Mais il y en a encore d’autres à explorer.

Voyez l’image de cette belle enfant que j’ai associée (ici) à la citation de Sartre : on y voit le photographe se refléter dans les yeux de l’enfant photographié. Sans aller jusqu’à faire de cette image une allégorie de la condition subjective humaine, on peut néanmoins la considérer comme une métaphore de la réalité : pour me voir moi-même, j’ai besoin non d’un miroir banal, mais de celui que constitue la conscience d’autrui. C’est ainsi qu’Aristote recommandait de chercher dans nos amis (supposés être nos alter ego) une image de nous-mêmes afin de mieux nous connaitre – voici son texte :

à la façon dont nous regardons dans un miroir quand nous voulons voir notre visage, quand nous voulons apprendre à nous connaître, c’est en tournant nos regards vers notre ami que nous pourrions nous découvrir, puis qu’un ami est un autre soi-même. (2)

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Remarque - J'ai oublié de citer Platon : "Demande-toi si tu peux concevoir une vue qui ne soit pas la vue des choses qu'aperçoivent les autres vues, mais qui serait la vue d' elle-même et des autres vues et aussi de ce qui n'est pas vue, qui ne verrait aucune couleur, bien qu'elle soit une vue, mais qui se percevrait elle-même et les autres vues. Crois-tu qu'une pareille vue puisse exister ?

- Non, par Zeus."

(Charmide, 168a)


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(1) Nous suivons ici Maupassant : voir et refléter, c’est la même fonction.

(2) Aristote - Les Grands livres d’éthique – 1213a (Traduction Catherine Dalimier ed. Arléa, p. 217). Voir ici.

Thursday, December 02, 2010

Citation du 3 décembre 2010

Ainsi Echo, ainsi d'autres nymphes, nées dans les ondes ou les montagnes, avaient été déçues par Narcisse, ainsi avant elles nombre de jeunes hommes. Alors, une des victimes de ses dédains, levant les mains au ciel, s'était écriée : « Qu'il aime donc de même à son tour et de même ne puisse posséder l'objet de son amour ! »

Ovide – Métamorphoses, livre III

Si je baise, ô Bouche, / La Nappe de l’Onde / Mon souffle effarouche / La face du monde… / Le moindre soupir / Que j’exhalerais / Me viendrait ravir / Ce que j’adorais / Sur l’eau bleue et blonde

Paul Valéry – Cantate du Narcisse

Reflet 2 –

Après l’irréalité du reflet, examinée hier, voici aujourd’hui une autre de ses caractéristiques : il est insaisissable. C’est la malédiction de Narcisse qui ne peut étreindre son image, parce qu’il trouble alors la surface de la fontaine qui lui sert de miroir.

Pour en avoir une idée, le plus simple est d’observer cette image de Betty Boop qui a le mérite d’être animée. Le reflet est bien là, mais mouvant, déchiré et illisible. Il est vrai que ça n’a pas l’air de troubler plus que ça notre pin-up.

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Source : dauphine85.centerblog.net sur centerblog.

Betty Boop en effet se désintéresse de son reflet parce qu’en réalité elle pose pour qu’on l’admire. Voyez-là sur sa serviette de bain : elle est sans doute sur une plage célèbre, à Saint-Tropez ou ailleurs, et son regard inquisiteur est à l’affut des regards admiratifs sur sa beauté.

C’est donc le regard des autres qui sera le reflet où elle cherche à se mirer, et non celui de cette flaque d’eau agitée.

C’est que le reflet peut fort bien se trouver dans deux circonstances différentes : soit il se trouve dans la nature, et donc il me fait face, comme le miroir de la fontaine de Narcisse. Soit il existe dans le regard des autres, et pour quelqu’un de narcissique, on pourrait croire que l’admiration des autres est une satisfaction toute aussi grande que celle que celle qu’il peut s’apporter à lui-même.

Il y a en effet, à côté du narcissisme « pur », celui qui se contente de sa propre admiration, un narcissisme qui revendique en plus l’admiration des autres.