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Wednesday, September 27, 2017

Citation du 23 septembre 2017

Il me paraît que l’âme, quand elle pense, ne fait pas autre chose que s’entretenir avec elle-même, interrogeant et répondant, affirmant et niant.
Platon – Théétète – 263e

Pour néant pense, qui ne contre-pense
Proverbe (XVe siècle)

A la demande « Qu’est-ce que la philosophie ? » la réponse la plus simple est « La philosophie enseigne l’art de contre-penser ». Autrement dit, même si cet art suppose la maitrise des concepts et de leur construction (Deleuze) ; ou bien encore la connaissance de l’histoire de la philosophie de Platon à nos jours, il n’en reste pas moins qu’il faut systématiquement argumenter– y compris contre sa propre opinion, ce qu’on appelle ici « contre-penser ».
« Contre-penser » : mais encore ?
Bien sûr l’opposition d’opinion à opinion ne sert pas à grand chose : une opinion « pour » plus une opinion « contre », cela peut ne faire, comme nous l’enseignent les débats politiques, qu’un misérable affrontement où les propos orduriers et les affirmations de mauvaise foi sont la règle. Une opinion + une autre opinion, ça ne fait jamais rien de valable. Il faut retourner à Platon et comprendre que, pour se dégager de l’opinion et cheminer vers le savoir, il est indispensable de prendre le chemin de la dialectique entendue comme dialogue de l’âme avec elle-même.
Entendons-nous bien : « opinion » évoque l’idée d’un jugement porté avec certitude sans que des bases rigoureuses soient évoquées (définition ici). L’opinion ne sera (peut-être) un savoir que quand cette base sera établie ; et en attendant elle constitue non pas le terme de la connaissance, mais son point de départ.
Du temps où, enseignant à mes jeunes élèves l’art de la pensée philosophique, je leur disais : « Pour néant pense qui ne contre-pense »  ils étaient outrés : « Mais alors, disaient-ils, nous devons nous obliger à dire le contraire de ce que nous pensons ? Mais c’est idiot !». A quoi je répondais que ce qui leur était demandé, c’est de prouver que leur pensée était juste pour les autres et que par conséquent il fallait qu’ils le démontrent déjà pour eux mêmes.

Carr ici, comme dans tous les domaines où la preuve scientifique n’existe pas, détenir la vérité signifie ne pas risquer d’être réfuté. Alors, bien sûr les sophistes de l’antiquité s’étaient fait une spécialité de la réfutation, et on peut en avoir une idée dans les débats d’opinion évoqués ci-dessus. Mais enfin la simple honnêteté consiste à se demander « Pourquoi est-ce que je pense que ceci est vrai ? » Et si la réponse est : « Parce que ça me fait plaisir » ; ou bien : « Parce que celui qui m’a dit ça est quelqu’un que j’aime et que j’admire » ; ou encore : « Parce que c’est juste le contraire de ce que pensent mes ennemis » ; alors là oui, il faut contre-penser, juste pour voir ce que ça donne.

Saturday, July 29, 2017

Citation du 30 juillet 2017

… il n'y a pas de sondage, aussi difficile soit-il (…) qui puisse interrompre le mandat que donne le peuple au président de la République.
François Hollande – le 5.9.2014
On le sait, à supposer qu’il faille révoquer un chef d’Etat durant son mandat, un référendum révocatoire est indispensable (à condition que cette possibilité existe) et nul sondage, si « difficile » soit-il (pour parler comme François Hollande), ne saurait l’imposer.
Et pourtant c’est sur la foi de ces mêmes sondages que l’on voudrait créer une telle juridiction « 70% des français le jugent incompétent ? Qu’il s’en aille ! »

C’est une occasion de réfléchir à la différence entre sondage d’opinion et scrutin. Il n’est pas indispensable de songer aux cas où les statistiques se sont révélées fausses quand il s’est agi de prédire le comportement électoral. Ni même d’y voir le risque d’une manipulation de l’opinion, quelque chose comme un trucage opéré par d’habiles techniciens passés maitres dans l’art de tourner le questionnaire de sorte que les réponses soient « forcées ».
Parlons plutôt d’un contournement de la souveraineté du peuple, qui doit impérativement prendre la forme que l’on connaît : déposer un bulletin dans l’urne en toute indépendance et en toute confidentialité. Quelle différence avec le sondage d’opinion ? Eh bien c’est que dans un cas on dit : « Voilà ce que je veux pour mon pays », et dans l’autre on dit : « Voilà mon avis sur l’état du pays » (ou : « Ce qu’on devrait faire » ou etc.)
On l’a compris sans doute : en votant il s’agit bien d’engager sa volonté propre et non un sentiment si fort soit-il. 
Certes rien n’empêche le sondage de capter cet engagement, mais il peut aussi capter bien d’autres choses : je peux communiquer mon engagement de citoyen par sondage, mais je peux aussi bien faire état de mon affect de l’instant. D’ailleurs, c’est ce que répètent les techniciens de ces instituts de sondage : il s’agit d’une « photographie instantanée » de l’opinion et non d’un pronostic. Et c’est justement le propre de l’opinion que de varier au grès des émotions médiatiques; d’ailleurs quand on fustige les médias, c’est bien en raison de leur influence sur les sondages, et non sur les citoyens.

Quoique... Il arrive sans doute que le citoyen se mette à voter avec ses tripes comme s’il répondait à un sondage.

Monday, March 20, 2017

Citation du 21 mars 2017

La liberté d'opinion est une farce si l'information sur les faits n'est pas garantie et si ce ne sont pas les faits eux-mêmes qui font l'objet du débat.
Hannah Arendt - 1906-1975 - La Crise de la culture - 1961
Hannah Arendt – Une philosophe se penche sur l’avenir 3
(En cette période où l’incrédulité le dispute au dégoût devant les puanteurs dégagées par la campagne électorale française, voici un peu de lucidité, venue d’ouvrages écrits il y a plus de 50 ans par la philosophe Hannah Arendt. Ce qui était vrai en 1958 l’est resté aujourd’hui et c’est d’autant plus signifiant que nous étions prévenus)
La quantité d’absurdités, de contre-vérités, de faux raisonnements que déversent les politiques dans leurs déclaration publique est ahurissante (1) : voilà que la démocratie sert à présent de refuge à la bêtise. Toutefois, en critiquant la démocratie, je ne veux surtout pas critiquer le droit donné au peuple de faire valoir ses droits (2) ; mais je pense plutôt à la liberté d’opinion qui apparaît comme un droit à affirmer n’importe quoi, dès lors qu’on présente ça comme une « opinion » ; mais contre les faits, rien ne sert de réclamer la liberté d’opiner autrement qu’ils ne sont : ils ne s’y plieront pas. Et pourtant elle tourne ! disait Galilée obligé d’accepter la doctrine ecclésiastique du géocentrisme.

On voudrait croire que seuls certains sectaires croient encore que les hommes sont sortis des mains de Dieu tels que nous les voyons aujourd’hui, et que Darwin a égaré les hommes sur le chemin de l’erreur satanique ; soit. Reste que beaucoup d’autres faits sont niés parce qu’incompatibles avec l’idéologie : ainsi du chiffre et des effets de l’immigration en France. En fait, les débats sont inutiles car les choses sont beaucoup plus simples que cela : seuls les faits sont irréfutables et en dehors de l’appel aux faits, tout ce qu’on peut prouver relève de la logique ou des mathématiques et se démontre dans le cadre d’une axiomatique bien précise.

Qu’est-ce donc que la liberté d’opinion ? Au sens positif, cette liberté renvoie à des convictions dont l’affirmation est une liberté garantie par les droits de l’homme. Il s’agit de ce qui relève du domaine des convictions religieuses, philosophiques ou politiques – bref on est dans le domaine du sens et non dans celui de la vérité.
Or, dès lors qu’on met en jeu des connaissances, autrement dit ce qui peut être vrai ou faux, cette liberté n’est qu’une farce comme le dit Hannah Arendt, parce qu’elle est l’expression du néant. Je peux bien réclamer le droit de professer que les hommes sont tels que Dieu les a créés, ainsi d’ailleurs que toutes les espèces animales ; et c’est possible si je vois là une métaphore qui fait comprendre comment se pense le rapport de l’homme à Dieu. Mais si je veux dire que l’espèce humaine échappe à l’évolution du vivant – mieux même : si j’affirme que cette évolution n’est qu’une opinion parmi d’autres ; et pire encore : si je crois que cette opinion ne vaut rien car elle n’est pas cautionnée par l’autorité divine : alors ce droit à l’erreur et à l’illusion est un pseudo droit car il ne débouche sur aucune réalité : il ne peut que disqualifier celui qui en fait usage
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(1) Exemple : la quantité d’américains venus applaudir le nouveau Président américain lors de sa prestation de serment, jugée plus importante que montrée par les caméras ; le candidat poursuivi pour abus de bien public et qui s’en remet au verdict des urnes pour trancher  de sa culpabilité ; et cet autre qui a affirmé aux Britanniques que la sortie de l’Europe permettrait de déverser des centaines de milliards de livres sur la tête des citoyens.

(2) Rousseau a depuis longtemps posé le principe que le peuple ne se trompe jamais dès lors qu’il dit quels sont ses besoins : quand quelqu’un interpelle un politique en lui demandant comment il pourrait vivre avec 800 euros par mois, on peut admettre qu’il connaît mieux le sujet que l’homme à qui il s’adresse.

Friday, September 02, 2016

Citation du 3 septembre 2016

Il est désormais possible de renverser l'opinion comme un mécanicien de locomotive renverse la vapeur.
Bernanos – Le chemin de la croix-des-âmes
On le sait : renverser la vapeur ne signifie pas qu’on cesse de l’utiliser, mais seulement qu’on s’en sert pour aller en sens inverse.
De même, renverser l’opinion ne signifie pas sortir de son domaine, mais la remplacer par une opinion contraire. Ainsi, lutter contre une opinion dominante, c’est produire une autre opinion : par exemple, refuser de dire que les étrangers qui arrivent aujourd’hui chez nous sont une chance pour la France, parce qu’ils vont être des consommateurs improductifs, c’est rejeter une opinion non démontrée en utilisant une autre opinion également non démontrée. Quand bien même on aurait des chiffes et des statistiques, il serait toujours possible de privilégier un détail, un angle infirmant le point de vue contraire.
Alors devons-nous être sceptiques ? Devons-nous dire : « Les uns comme les autres parlent de ce qu’ils ne connaissent pas ».
--> Mais d’ailleurs : nous mêmes, en parlant d’opinion savons-nous de quoi nous parlons ?
Le mot opinion a trois sens possibles :
            - En philosophie l’opinion est une affirmation qui peut être vraie ou fausse, mais qui n’est jamais démontrée : c’est une croyance, parfois un préjugé.
            - D’un point de vue plus psychologique, l’opinion est l’identification, souvent narcissique, entre nos croyances et nous-mêmes. L’opinion est ce qu’on ne peut nous arracher sans nous mutiler.
            - La démocratie a considéré l’opinion comme un mode d’engagement personnel dans une affirmation qui en tire sa valeur. C’est ainsi que l’opinion est devenue une liberté individuelle inaliénable.

Oui, mais dirons-nous : « De toute façon une affirmation est vraie ou fausse. Et jamais elle ne le sera simplement en vertu de la personne qui la profère. » (1)
… Moyennant quoi, faudrait-il rejeter la démocratie et se tourner, comme certains philosophes des Lumières, vers le despotisme éclairé (2) ? Ou au contraire faut-il considérer que le peuple a toujours raison, simplement parce que la vérité est ce sur quoi nous sommes tous tombés d’accord ?
Pour passer de l’un à l’autre, il faudra renverser la vapeur.
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(1) Sauf à être un de ces « maitres de vérité » de la Grèce antique dont la parole dispense la vérité (cf. le livre de Marcel Détienne – et cet article (ici) très éclairant sur l’opposition entre opinion vérité chez Platon)

(2) Dans le despotisme éclairé, le despote est un homme dont les décisions sont guidées par la Raison

Monday, July 28, 2014

Citation du 29 juillet 2014


L'affirmation et l'opiniâtreté [= obstination] sont signes exprès [= manifestes] de bêtises.
Montaigne
Après les vérités « irréfragables » d’hier, voici les affirmations opiniâtres, venues de ceux qui refusent avec obstination de reconnaitre leur erreur. Ne s’agit-il pas de la même attitude ? Car, n’est-ce pas la même chose que le refus de la preuve ?
Bref : y a-t-il une différence entre le juge qui vous dit :
- Monsieur, cet enfant est votre fils parce que c’est votre femme qui l’a mis au monde.
- Et celui qui affirme que les étrangers apportent des maladies contagieuses et pillent les ressources de la Sécurité sociale ?
Dans les deux cas, les données réelles et probantes sont accessibles et elles mettraient fin aux préjugés et aux disputes.
On peut rencontrer parfois l’astuce de certains de ces assèneurs de vérité qui retournent l’accusation de cécité contre leur contestateur. Telle est la « théorie du complot » qui consiste à dire : « C’est vous qui refusez l’évidence parce que vous êtes intoxiqué par la presse (pardon : les Médias) qui est aux mains des Juifs (ou du capitalisme, ou de la CIA) »
Signalons  le cas très étonnant des attentats du 11 septembre dénoncé parfois comme un montage opéré par la CIA pour obtenir je-ne-sais plus quoi. Au fond, l’idée est que la contestation n’est rien d’autre que la preuve de la vérité qu’on avance. « Vous croyez que je suis fou ? C’est la preuve que vous êtes manipulé. »

C’est bien sûr ce que dit Montaigne qui constate que pour énoncer une vérité il faut accepter de la mettre en balance avec l’affirmation contraire. Et il ajoute : celui qui se trompe et qui persiste dans son erreur, qui refuse d’être détrompé n’est pas seulement ridicule : il manifeste aussi sa bêtise.
L’opiniâtreté n’est donc pas seulement dommageable pour la vérité : elle est aussi un trait de caractère, parce qu’elle révèle l’orgueil extrême qui consiste à avoir la certitude que puisqu’on pense ceci ou cela, alors c’est vrai.
Là où il faudrait examiner la preuve, on trouve l’affirmation de sa propre certitude : c’est vrai parce que je le pense. Et d’ailleurs, vous êtes immédiatement invité à penser la même chose : « Vous êtes bien d’accord avec moi, M’sieur ? »