On peut facilement tirer tant de livres de la vie et l'on
peut tirer si peu, si peu des livres.
Kafka
Ce que l’auteur met dans son livre est-il identique à ce que
le lecteur y trouve ? Si ce dernier devait reconstituer le monde dans
lequel vécut l’auteur, ressemblerait-il à ce que ce dernier s’est efforcé de
faire découvrir ? Par exemple, le Cabourg
où Proust passa ses vacances est-il le
Balbec qui est évoqué dans les pages d’« A l’ombre des jeunes filles en
fleur » ? Autant de question que le lecteur novice se pose avec un
peu d’angoisse : « Ai-je bien tout compris ? Vite, lisons
l’article du critique littéraire pour savoir ce que l’auteur a voulu
dire ! »
Pour répondre à ces inquiétudes, tournons-nous vers ces
propos désabusés de Kafka, que je traduirai ainsi : « De toute façon,
lecteur fidèle, tu ne parviendras pas à saisir l’essence de mon livre, car il
est en réalité le miroir dans le quel je contemple mon âme et elle te restera à
jamais étrangère. » Eh bien si c’est ça, faisons de même : après tout
si l’âme que contemple le lecteur n’est pas
celle de l’auteur mais la sienne c’est bien aussi – et tant pis si cette âme-là
est plus petite que l’autre, qu’y pouvons-nous ?
Marx disait à propos du Capital
qu’il était entrain de rédiger : « Il ne me rapportera jamais autant
qu’il m’a coûté en cigares /fumés pendant que je l’écris/ ». Là d’accord.
Mais vouloir mesurer les efforts investis dans un livre, et attendre comme un
capitaliste borné le retour sur investissement, quelle prétention !
Reste quand même une idée : les livres ne nous
apprennent jamais tout de ce qu’ils contiennent.
De même qu’ils ne disent jamais tout de ce que l’auteur
avait dans son esprit : « un livre a-t-il jamais fini de dire toute
la conviction de son auteur ? » disait Bachelard (La flamme d'une
chandelle, p.2)