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Thursday, September 29, 2016

Citation du 30 septembre 2016

Si un lion pouvait parler, on ne le comprendrait pas
Ludwig Wittgenstein
L’homme ne peut que « faire l’homme », il ne peut pas « faire le lion », sauf à être lion. « Si un lion pouvait parler, on ne le comprendrait pas » : la langue que parlerait le lion renverrait à sa propre forme de vie (1), qui n’est pas la nôtre et que nous ne pourrions comprendre. 
Pour bien comprendre cela, il faut savoir que lorsque nous parlons, ce que nous disons signifie bien au-delà de l’alignement de mots qu’une machine pourrait effectuer. Parler, c’est prélever une expérience sur tout un amas confus de vécus possibles, et le mettre en lumière. Mais cet amas confus reste en arrière plan et c’est par rapport à lui que nait la signification. Même la machine produit un ensemble de significations que seul un esprit humain peut découvrir. Comprenons-nous tous de la même façon ce que nous dit Siri ?
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Laissons les machines et revenons aux animaux. Je ne parlerai pas des lions avec les quels je n’ai que très peu de contacts et songeons plutôt à nos animaux de compagnie, que nous côtoyons en permanence et qui finissent par réagir avec opportunité à certains de nos signes – ce qui nous fait regretter qu’«il ne leur manque que la parole». Erreur : il y a de toute façon une partie de leur « message » qui nous resterait hermétique si jamais nous avions le pouvoir de communiquer réellement avec eux.
Je m’explique : quand mon chat miaule devant sa gamelle vide ou quand il pousse un autre miaulement bien différent devant la porte pour sortir, je comprends son message : « J’ai faim », ou : « Je veux aller me promener ». Et je veux croire que si mon chat a faim, ou s’il veut sortir, ça doit correspondre exactement à que j’éprouve avec ces  mêmes besoins. D’ailleurs, si un lion nous disait  « J’ai envie de te croquer » ne le comprendrions-nous pas suffisamment pour partir à toutes jambes ? Saine réaction, mais qu’est-ce que je sais en réalité ? Peut-être que le lion – ou  mon chat – fantasme ( ?) quelque chose de bien différent lorsqu’il a faim. Peut-être que le lion se voit dévorant sa proie alors que sa femelle le regarde avec envie…
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Ne le cachons pas plus longtemps : ce que dit Wittgenstein, c’est encore autre chose, qui ne supprime pas ces différences fantasmées, mais qui s’ajoute à elles.
Ce que dit Wittgenstein, c’est que la signification de nos messages implique des jeux de langage proprement humains (cf. Annexe) ; ce qui structure notre pensée et nos messages, c’est ce renvoi permanent de chaque élément à d’autres éléments de langage, ce qui fait que nos messages ont une structure circulaire, chaque élément signifiant par rapport à d’autres éléments et non par simple désignation du réel.
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(1) Annexe : « Dans la forme de vie de l’être humain, l’homme pratique des jeux de langage proprement humains : commander et obéir à des commandements ; décrire un objet ; rapporter un événement ; traduire d’une langue dans une autre ; demander, remercier, maudire, saluer, prier » Phap – Wittgenstein : Le langage ou la réalité comme surface tissée

Saturday, August 20, 2016

Citation du 21 aout 2016

- Mademoiselle, je ne vous ai pas plutôt aperçue que, fou d'amour, j'ai senti mes organes génitaux se tendre vers votre beauté souveraine et je me suis trouvé plus échauffé que si j'avais bu un verre de raki. (…le prince Mony Vibescu tenait ces propos à une jolie fille svelte qui, vêtue avec élégance, descendait vers la Madeleine.)
Apollinaire – Les onze mille verges (ch. 2)

Ce que cache mon langage, mon corps le dit. Mon corps est un enfant entêté, mon langage est un adulte très civilisé…
Roland Barthes – Fragments d’un discours amoureux (Cité le 11-07-2009)

Avant d’aborder ces Citations-du-jour, rappelons d’abord que Roland Barthes explique, dans le Plaisir du texte, que l’une des sources de jouissance pour le lecteur est dans le décalage entre le niveau de langage et le contenu de la phrase. Il prend pour exemple Sade, dont les héros emportés dans les élans sexuels les plus déréglés, s’exclament en des termes que Vaugelas n’aurait pas désavoués. (1) Cet attrait repose sur la rupture de ton entre un contenu jugé trivial et le langage châtié et relevé utilisé pour le signifier.

--> A présent : que disent nos Citations-du-Jour ? Si la surprise opérée par ce décalage est complète, c’est qu’on est habitué à ce que le langage cache ce que dit le corps. Or voici que  c’est justement dans ce langage que le Prince Mony Vibescu interpelle une jeune femme croisée sur le boulevard, faisant état de sa surproduction hormonale.
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- Mais enfin, à quoi sert donc le langage, si le corps dit déjà – et beaucoup mieux – la vérité sur l’émoi dans le quel se trouve notre Prince à observer les avantages de la demoiselle ? Les plus belles déclarations d’amour ne sont-elles pas celles que les galants laissent lire dans leurs yeux (ou ailleurs) – galants qui d'ailleurs n’ont généralement que fort peu de moyens oratoires pour exprimer leur flamme ?
Généralisons : le langage est-il vraiment indispensable, alors que le geste peut également signifier de façon très efficace l’intention ? D’ailleurs, ne dit-on pas qu’une bonne claque est plus efficace qu’on long discours ? Et qu’on ne vienne pas dire que les mots sont plus nuancés que les gestes, car ils peuvent aussi être extrêmement blessants.
A chaque fois qu’on a essayé de deviner quelle fut l’origine du langage, on suppose qu’il a rempli une fonction qui sans cela serait restée à l’abandon ; ainsi de l’amour, qui permet d’interpeler – et donc d’intercepter – plus facilement la gentille petite femme qui passe sur le boulevard.
Mais, c’est vrai qu’aujourd’hui, il suffit de sortir le Smartphone et d’activer le GPS de l’amour
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(1) « … il me demanda, quand il eut fini, s’il n’était pas vrai que son foutre fût excellent… De la crème, monseigneur, de la crème, répondis-je, il est impossible d’en avaler de meilleur » Sade – Juliette ou les prospérités du vice (à lire ici)

Sunday, August 07, 2016

Citation du 8 aout 2016

L’art a toujours été ceci – interrogation pure, question rhétorique moins la rhétorique.
Samuel Beckett
Soit un tableau, c’est à dire une œuvre qui serait de l’art et non un simple élément de décoration. Admettons qu’il s’agisse d’une œuvre figurative qui nous présente une vision du monde, et non d’une œuvre non-figurative, qui constituerait plutôt un « starter » d’émotions.
Maintenant, suivons Beckett : L’art est interrogation pure, question rhétorique moins la rhétorique :
- D’abord, on reste un peu perplexe : comment une interrogation pure serait-elle une question rhétorique, puisqu’alors cette question serait en même temps  affirmation de la réponse ? (1)
- D’ailleurs que serait une question rhétorique moins la rhétorique ? Certes, on dira que ce qui reste, c’est le bon sens – à moins qu’on préfère dire (comme le fait Yves Bonnefoy à propos de la poésie) que la rhétorique relève d’une certaine logique du langage qui exclut à l’avance toute possibilité de création artistique. 
- On retiendra alors que l’œuvre d’art nous pose une question à la quelle nous ne savons pas répondre mais qu’on ne peut évacuer parce que nous savons que la réponse existe bel et bien – mais qu’elle est inaccessible comme dans une énigme, comme il se doit d'ailleurs si la question est pure. Tout cela excluant bien sûr à l’avance la réduction de l’œuvre au discours rationnel.

Vous me suivez ? C’est un peu embrouillé ? Reprenons :
Qu’est-ce donc qu’une œuvre d’art ? Selon Beckett, c’est d’abord une interrogation qui nous met à distance de la réalité. A la question : « Qu’est-ce que l’artiste a voulu nous montrer ? » la réponse sera que cette question n’est pas la bonne ; que l’œuvre nous étonne, voire même nous choque, c’est normal ; mais qu’elle apporte ou non une réponse est secondaire : car l’œuvre sera toujours en excédent par rapport à explication qu’on découvrira. Si l’œuvre nous surprend, c’est qu’elle nous invite au renouvellement de notre regard, qu’elle nous fait prendre conscience qu’il y avait tant à voir et tant à comprendre – tant à ressentir – et tant à s’interroger.

Concluons : les œuvres les mieux perçues comme œuvre d’art sont celles qui nous tiennent à distance non par un discours, puisqu’elles ne possèdent pas le langage rhétorique, mais par une énigme constituée par la profusion des significations possibles. L’exemple le plus connu en est la Joconde de Léonard de Vinci. 
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(1) « Question rhétorique » – Affirmation énoncée sous la forme d'une question. Puisqu'il s'agit en réalité d'une affirmation qui ne fait que prendre la forme d'une question, la question rhétorique n'attend évidemment aucune réponse de la part de l'interlocuteur. » (Art. Wiki)

Monday, February 09, 2015

Citation du 10 février 2015

Qu’on loge un philosophe dans une cage de menus filets clairsemés, qui soit suspendue au haut des tours de Notre-Dame de Paris… et si ne se saurait garder que la vue de cette hauteur extrême ne l’épouvante et ne le transisse.
Montaigne - Essais II, 12 (repris par Pascal – Cité ici)
Tout concept, pour pertinent qu'il soit, est le fruit d'émotions singulières dont la confusion fut canalisée par un agir réflexif tout autant singulier et dont il convient par conséquent de relativiser la portée universelle.
La confusion des sentiments – Débat du Café-Psy
Le philosophe a toujours des mots pour dire ce qu’il pense, mais non ce qu’il ressent. Ainsi du vertige qui saisirait un philosophe pendu au-dessus du vide. Seulement, revenu sur terre, cet homme aurait tôt fait d’oublier son trouble en mettant la raison à la place de ses émotions : mais il ne peut rationaliser ces dernières qu’à condition de les dénaturer.
Façon de dire que le philosophe, tout comme le commun des mortels, manque pour l’essentiel  des mots pour dire ses émotions ; il est en situation d’alexithymie.
L’auteur de l’article cité souligne les effets de cette impuissance : les conflits émotionnels se « règlent » alors sans que nous puissions – en tant qu’être conscient et responsable – y prendre part, et souvent au détriment de notre santé. Du coup, la rationalité se révèle donc être une illusion dans la mesure où elle prétend suffire à dire tout ce qui est pensable.

Pourtant, il est faux de dire que le langage est impuissant à dire nos émotions : les mots ont en eux mêmes un potentiel affectif suffisant. En réalité, c’est parce que nous avons appris tout petit (souvent avant même de posséder le langage) qu’il était dangereux de partager ses émotions et qu’il convenait donc de les taire. L’alexithymie serait donc l’effet d’une peur des mots.
La conclusion de l’article du Café-Psy porte un jugement sur le rapport entre philosophie et vécu intime du philosophe : c’est là, dans la retraite où se dissimule l’intimité affective d’un philosophe – c’est à dire d’un homme – que s’ébauche ce système de concepts dont on prétend qu’il contient tout ce qui compte pour l’humanité. Pourquoi le doute cartésien – peut-être par la haine d’un père trop autoritaire ? Et pourquoi Kant veut-il imposer son rigorisme – pour se débarrasser de la responsabilité du choix ? Faudrait-il psychanalyser les philosophes pour débusquer les racines de leur système ?
Certes, ces derniers ont leur fondement ailleurs, dans la raison, dans ce qui se dit sans laisser de non-dit (1). Mais qui nous dira si, bercé par d’autres bras ou né à une autre époque, Descartes aurait choisi la voie du doute et Kant celle du rigorisme.
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(1) On reproche à certains philosophes d’écrire comme des cochons (Kant par exemple) : mais leur style épouvantable ne serait-il pas justifié par la volonté de fabriquer des concepts aux contours clairs et de montrer leurs articulations distinctement ?

Friday, June 28, 2013

Citation du 29 juin 2013

Qui crie se décrie.
Proverbe auvergnat
DÉCRIER – Verbe transitif.
Détruire par des paroles le crédit de quelqu'un, de quelque chose.
Trésor de la langue française
Après la pensée qui hier n’existait qu’à condition de se contre-penser, voici aujourd’hui le cri qui décrie.
Crier est-il un aveu de faiblesse ? Certains diront qu’au contraire c’est l’affirmation – la « sur-affirmation » – de la certitude où nous sommes de dire la vérité. Crier est alors un engagement total dans les mots qui portent notre pensée, nous crions pour la porter plus vite, plus haut, plus fort. (1)
Que faut-il donc en penser ? Dans le schéma de la communication selon Jacobson (ci-dessous) :


le cri fait partie de la fonction expressive, liée au « destinateur » - à savoir : celui qui parle.
La fonction expressive permet de faire connaitre et donc de transmettre – ce qui en fait un élément du message – quel est l’état émotionnel de celui qui parle. En général, cette fonction est assumée par le ton de la voix, sa vibration etc. Jakobson donne pour exemple d'utilisation de la fonction expressive la répétition, quarante fois, de Segodnja večerom (« ce soir », en russe) par un acteur qui passait son audition chez Stanislavski. Chaque fois cet acteur devait varier l'intonation de « ce soir » selon une situation bien précise, imposée par Stanislavski (Wikipédia ici) (2)
Le cri apporte donc une information concernant non le contenu du message (fonction poétique), mais le locuteur. Et donc le cri signifie que celui-ci est affecté d’une certaine émotion ou passion au moment même où il parle. Laissant de côté le cas où cette émotion n’a rien à voir avec le message, on suppose que si cette émotion portée par notre cri vient altérer son contenu, c’est qu’elle laisse transparaitre la passion au moment même où le parfait sang-froid est requis.
Mais il y a aussi autre chose : le cri une expression de notre partie animale : c’est comme les animaux que nous crions. Le cri peut donc aller jusqu’à priver notre message de sa signification humaine.
Si donc crier, c’est se décrier,  c’est parce que nous perdons alors notre statut de locuteur humain, pour prendre le mode d’expression de la bête.
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(1) On aura reconnu la devise olympique
(2) Procédé repris par un vieux film avec Fernandel, le Schpountz, où l’acteur fait ainsi varier l’expression « Tout condamné à mort aura la tête tranchée ») – si vous ne connaissez pas, c’est à voir ab-so-lu-ment : ici.