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Friday, February 03, 2017

Citation du 4 février 2017

(Si) un bâton paraît rompu dans l'eau, à cause de la réfraction  …  je ne puis demeurer d'accord de ce que l'on ajoute que cette erreur n'est point corrigée par l'entendement, mais par le sens de l'attouchement.
Descartes – Sixièmes Réponses aux Objections
adressées aux Méditations métaphysiques
Voici un avertissement de Descartes dont nous devrions tenir compte : quand nos yeux nous trompent, ne cherchons pas à toucher pour vérifier, parce que ça risque de ne pas suffire, mais faisons-le plutôt avec ce que notre entendement nous donne à comprendre.
Descartes pensait ici à l’expérience dite « du bâton brisé », et aux lois de la réfraction qui nous permettent de comprendre ce qui se passe :


Pour l’explication, voir ici


Conclusion : Le toucher ne permet pas de corriger les erreurs des yeux, il faut en plus ajouter les lois de la physique, comme celles de l’optique qui, par leur rigueur géométrique permettent d’accéder à une certitude que l’expérience sensible ne donne pas.

– Seulement voilà : des illusions d’optique, il y en a des quantités, et parfois nous sommes comme l’homme ordinaire que Descartes cherchait à corriger : nous aimerions toucher pour être sûr. Comme ici :


Body-painting – Voir par exemple ici

Ah ! … Que cette image est trompeuse ! Car il se pourrait qu'ayant vu cette belle dame, un doute nous assaillirait : « Est-il sûr que ce vêtement existe ? N’est-il pas une simple couche de peinture étendue sur la peau ? Et alors ces seins sont-ils bien charnels ? Qu’est-ce qui me prouve qu’ils existent ? Peut-être ne sont-ils eux aussi qu’une apparence machinée pour me tromper ? Pour vérifier, rien n’est plus simple : il suffit d’y tâter. »
Là dessus Descartes interviendrait : « Bas les pattes ! Cette erreur n’est point corrigée par l’attouchement mais par le jugement. Dans cet exemple même, c'est l'entendement seul qui corrige l'erreur du sens » Seulement, la géométrie ne nous est ici d’aucun secours :  qu’un théorème prouve que le bâton qui paraît rompu soit resté droit, d’accord ; mais qu’un nichon bien pulpeux soit réel, aucun mathématicien n’a jamais su le prouver.
Alors, René, tu restes sans voix, hein ?
- Que nenni : Descartes a plus d’un tour dans sa besace de philosophe : voilà qu’il nous sort la bonté divine de Dieu et sa nécessaire véracité.
« Dieu ne peut dans sa bonté vouloir que nos sens nous trompent en permanence. Si nous voyons des beaux seins, c’est parce qu’ils existent vraiment, sans quoi Dieu ne permettrait pas que nous les vissions. De ce que Dieu n'est pas trompeur, il résulte en effet sans aucune réserve qu'en cela (= perception sensorielle) je ne suis pas trompé. »
Si donc vous croyez en Dieu, vous devez également croire que cette belle poitrine existe.

C.Q.F.D.

Monday, January 16, 2017

Citation du 17 janvier 2017

La vérité épure sans détruire, et surnage toujours au-dessus du mensonge, comme l'huile sur l'eau.
Cervantès – Don Quichotte de la Mancha (1605-1615)
Sous la vérité, le mensonge. Compter qu’elle puisse détruire l’erreur, c’est comme croire que l’illusion pourrait un jour disparaître. Ainsi, malgré Galilée, nous n’arrivons toujours pas à voir que le soleil est immobile dans le ciel et que c’est l’horizon qui bouge par rapport à lui.
Certes, cela ne nous trompe pas vraiment : car la vérité surnage – Bon. Mais elle ne fait que surnager : la vérité n’a jamais eu de force comparée aux certitudes soutenues par la passion, par l’ignorance ou par la tradition.
On le vérifie chaque jour : si les créationnistes pensent que la Genèse donne un récit véritable de la création, et donc que l’évolution des espèces est fausse, c’est que le désir de croire un tel mythe l’emporte sur les constats scientifiques.
La question qui vient alors n’est pas seulement : « Pourquoi la vérité est-elle si faible face à l’erreur ? » ; mais aussi : « D’où vient cette force de l’erreur ? ». Les réponses sont bien connues, et pour les résumer toutes en une seule, je dirai que la vérité a besoin pour être crue d’être soutenue par une adhésion psychologique, que nous nommons « certitude » et qui est liée à l’évidence, et dont nous pensons qu’elle résulte du contact entre notre entendement et la vérité (1). Si donc l’erreur l’emporte sur l’adhésion à la vérité, c’est qu’elle est soutenue par une force psychologique bien plus grande que cette évidence.
On dira que la passion qui force à croire qu’une chose est vraie n’a rien à voir avec la connaissance mais plutôt avec notre engagement personnel. Oui, il peut se faire que nous nous reconnaissions dans telle ou telle affirmation et que celui qui nous force à admettre le contraire nous inflige une blessure narcissique insoutenable. Dès lors, admettre que Dieu n’a pas créé l’homme tel que nous le voyons aujourd’hui et que la Bible n’énonce pas forcément la vérité, c’est non seulement voir basculer les certitudes les plus fortes, mais encore l’univers de valeurs sur les quelles on a construit son existence.
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(1) Telle était l’idée de Descartes : selon lui il y a des pensées claires et distinctes, par exemple qu’« il faut trois droites pour enclore un espace », ou bien « pas de montagnes sans vallée », qui nous persuadent de façon invincibles de leur vérité.

Wednesday, October 21, 2015

Citation du 22 octobre 2015

La fin est dans le commencement, et cependant on continue.
Samuel Beckett – Fin de partie (1957)
Aussitôt qu’un homme vient à la vie, il est déjà assez vieux pour mourir.
Heidegger – Etre et temps, § 48
Voyez ces jeunes gens qui s’aiment. Leur histoire d’amour vient juste d’éclore et ils se découvrent mutuellement avec ravissement. Ils font rimer amour avec toujours : « Jamais je ne te quitterai, même la mort ne pourra pas nous séparer. » La profondeur et l’intensité de leur sentiment sont si forts qu’elles constituent, comme la foi religieuse, une preuve plus que suffisante que cet engagement soit nécessairement éternel.
o-o-o
Mais il y a plus : le petit enfant nous semble un être destiné à vivre, quelqu’un qui ne peut subir la mort. Et pourtant cette réalité que le bébé peut lui aussi mourir, Heidegger nous met « le nez dedans » : tant pis pour nous si ça nous scandalise – oui, le petit enfant peut lui aussi mourir, il est déjà assez vieux pour mourir.
Mais quel scandale !  Le cadavre du petit Aylan noyé sur la plage (Je ne republie pas la photo, on peut la voir ici) a violemment ému parce qu’il nous présentait cette réalité insoutenable : un petit enfant mort !

La nature de cette résistance à un tel fait, pourtant connu de chacun, est d’ordre psychologique et c’est Freud qui l’a théorisé en 1923 avec le concept de déni de réalité (Verleugnung) :
« Ce mécanisme prouve son efficacité en tant que défense du moi, dans le sens où il empêche un conflit entre une perception réelle fortement désagréable pour le moi et la perception voulue en accord avec la réalité pré-construite de l’individu, non par une comparaison de ces deux réalités, l’une extérieure, l’autre de pensée, mais par une suspension de jugement et donc de décision vis à vis de ces contradictions. » (Lu ici)
Voilà donc : l’insoutenable réalité est là, devant nos yeux, mais il faut continuer à vivre malgré tout, donc il faut faire comme si tout cela n’était pas possible… Certes, la fin est dans le commencement, et cependant on continue – il faut continuer.

Donc, évitons de voir l’enfant mort, parce que ça nous tape méchamment sur l’inconscient -  et ça fait très mal…

Friday, October 24, 2014

Citation du 25 octobre 2014



Ou dans une maison déserte quelque armoire / Pleine de l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire, / Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient, / D'où jaillit toute vive une âme qui revient.
Baudelaire – Le flacon (Les fleurs du  mal) Lire ici
La madeleine de Proust a été choisie comme l’exemple type du mécanisme olfactif qui produit la reviviscence des souvenirs. Mais il faut aussi lire ce poème des Fleurs du mal de Baudelaire qui a sur ce sujet le bénéfice de l’antériorité et surtout la virulence. Car, si on peut, à la fin d’un repas – au moment au moment où les estomacs brassent cette excellente gastronomie qu’on vient de leur confier  – évoquer la madeleine de Proust, par contre on ne le pourra pas avec la  pestilence des cadavres visqueux dont nous parle ce poème.
Pour ménager nos estomacs, je propose de songer à d’autres odeurs (évoquées au début de ce poème), qui sourdent d’un Flacon – et on supposera qu’il s’agit d’un vieux Chanel aux aldéhydes (1). L’essentiel est de se rappeler que si nos précieux souvenirs peuvent renaitre à l’écoute d’un très vieux rock-n’-roll, ils sont encore plus facilement réveillés par de très anciennes odeurs.
Etrange constatation : si une réalité, quoi qu’ayant disparu depuis longtemps peut revenir dans un parfum, c’est qu’elle existe bel et bien en nous.
--> Du coup, on se prend à philosopher sur le réel : il n’est pas uniquement ce qui existe en dehors de nous. Il dépend aussi et peut-être surtout d’une foi particulière qui accompagne non seulement nos sensations mais encore le souvenir que nous en gardons.
On rejette souvent avec dédain les fausses perceptions que  nous appelons « illusions d’optiques ». On devrait au contraire les saluer comme un moyen simple et immédiat de comprendre que toutes nos perceptions même celles qui n’existent plus que comme souvenirs sont également colorées, pleine du suc de la vie, parce que nous y croyons même sans le savoir. Elles semblent s’imposer à nous alors que c’est nous-mêmes qui les imposons.
On comprend du coup d’où vient la puissance de certains souvenirs : si la réalité dépend de facteurs psychologiques, rien n’empêche ces mêmes facteurs de se manifester dans le souvenir – et peut-être d’y être plus puissants que dans la vision de la réalité actuelle. Quelle différence entre ce paysage que je découvre pour la première fois et celui que je voyais depuis la fenêtre de ma chambre d’enfant, dans la maison de campagne de mes grands-parents ? Aucune sinon que le second me revient en souvenir, accompagné de l’odeur des dentelles de ma grand-mère.
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(1) « Les aldéhydes … sont reconnaissables à leur odeur métallique, grasse, chaude, et suivant l’aldéhyde, plus ou moins orangée, grinçante, savonneuse, avec parfois un effet "fer à repasser". » (Lire ici)

Friday, October 19, 2012

Citation du 19 octobre 2012


Un homme qui sait se rendre heureux avec une simple illusion est infiniment plus malin que celui qui se désespère avec la réalité.
Alphonse Allais – Œuvres posthumes, Le Chat Noir, 27 octobre 1888

Votre grand-mère est à l’agonie. Dans un moment de lucidité, la pauvre vieille murmure : « Ah… mon petit… Je suis heureuse parce que je vais enfin retrouver ton pauvre Grand-père. Il me manque tant… » Et vous lui dites, tout bas, à l’oreille : « Tu sais Mamie, après la mort tu n’existeras plus – pas plus que Grand-Père n’existe encore. Le jour de la mort est le jour de l’effacement définitif. » Les sanglots silencieux de la pauvre moribonde accompagnent alors son dernier soupir.
… Vous trouvez cette histoire cruelle ? C’est que vous pensez qu’un bonheur illusoire est encore un bonheur (1). Est-ce vrai ?
C’est à cette question que nombre de prêcheurs, moralistes, prédicateurs etc. ont répondu avec solennité : « Vous croyez être heureux en vous vautrant dans la débauche, disent-ils ? Mais ce n’est là que satisfactions de pourceaux ! Le vrai bonheur c’est de tout sacrifier en sachant que c’est pour se retrouver dans la lumière du Seigneur. »
Bon. Supposons donc qu’il soit préférable de croire en la Vérité de la foi, plutôt que de céder à la tentation du Malin. Est-ce que pour autant ce serait possible ?
Car le propre de l’illusion, nous l’avons vu récemment, c’est de résister à toute tentative pour la dissiper. La force du désir qui la soutient s’oppose à la lucidité et donc à la désillusion.
Voyez Pascal : son fameux Pari destiné à convertir les libertins (= libres penseurs) à la morale catholique, n’est absolument pas destiné à les sortir de leur passion pécheresse pour le jeu. Le Pari de Pascal est celui d’un joueur qui s’adresse à des joueurs. Il consiste en effet à dire : renoncez à la débauche (oui, quand même) pour maximiser vos chances de gagner la vie éternelle. En renonçant à vos plaisirs malpropres, vous aurez le droit de parier que Dieu existe (2), et du coup vous pourrez rafler la  mise : une vie éternelle (= le Salut) gagnée pour le sacrifice de cette vie de jouissance. Misez une vie pour en gagner une infinité : même la Française de Jeux ne vous en offre pas autant.
Et la foi ? Elle viendra, si elle vient, après, quand vous aurez fait des patenôtres et des actes de contritions. Restant libertins dans l’illusion des passions mondaines, c’est après vous être bien prosternés au pied de l’autel et abêtis que vous trouverez la foi.
On comprend qu’en trouvant ce manuscrit après la mort de Pascal, les gens de Port-Royal aient d’abord censuré ce passage.
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(1) Inutile de chercher refuge dans le relativisme de l’ignorance (Je ne lui dirai rien, parce que, après tout n’est-ce pas, on ne sait jamais ce qui peut arriver, etc…). Vous pourriez aussi bien avoir le cas de la Grand-mère cancéreuse à qui on vient d’administrer un traitement palliatif en lui faisant croire que c’est un nouveau médicament-miracle.
Allez-vous dissiper sa joie et lui dire la vérité ?
(2) Si vous ne voulez pas y renoncer, alors c’est que vous pariez que Dieu n’existe pas – comme Don Juan.