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Sunday, October 24, 2010

Citation du 25 octobre 2010

C'est un parleur étrange, et qui trouve toujours / L'art de ne vous rien dire avec de grands discours; / Dans les propos qu'il tient, on ne voit jamais goutte, / Et ce n'est que du bruit que tout ce qu'on écoute.

Molière – Le Misanthrope – Acte II, scène V (1666)

Molière nous a déjà averti plus d’une fois : méfions-nous des gens qui parlent pour ne rien dire : c’est là un grand fléau. Ce qui arrive alors, c’est que la parole ne soit que du bruit – de l’air remué par nos lèvres, du souffle issu de nos poumons.

Flatus vocis….

Observons d’abord que le sens de nos paroles est quelque chose qui s’ajoute à ce qui sert à la véhiculer et qui n’a rien à voir avec lui : le bruit qu’elles font, ou leur trace écrite, ou les particules magnétisées de la bande son, bref : tout ce que les sémiologues appellent le canal (ou contact – voir ce schéma de la communication de Jakobson) n’est pas lié mécaniquement à un sens préétabli (1). En sorte qu’on peut avoir l’un sans l’autre (sauf pour la pensée silencieuse, celle qu’on dit être in petto : voir un prochain Post). Encore l’occasion de rappeler que les grecs appelaient barbares les étrangers parce que leurs paroles ressemblaient au cri des oiseaux dont barbaros était l’onomatopée.

Maintenant, n’oublions pas que la déclaration que nous citons n’est pas forcément et exclusivement une dénonciation des pédants : elle peut aussi être mise dans la bouche d’un ignorant mal dégrossi qui se trouve perdu par des propos savants – mais pertinents. Après tout, on ne parle jamais pour tout le monde à la fois, et Rousseau le disait dans une de ses préfaces (encore un texte que j’ai égaré) : Je n’écris pas pour ceux à qui il faut tout dire. D’ailleurs, on n’écrit jamais pour ceux à qui il faut tout dire, parce que tout dire est impossible (ça, c’est signé Lacan si ma mémoire est bonne).

C’est l’occasion de rappeler que le canal (ou contact) dont parle Jakobson n’est jamais seulement physique, mais qu’il a toujours aussi un versant psychologique. On n’est jamais compris que par ceux qui veulent bien nous écouter – et pour les autres nous ne faisons qu’un bruit dérangeant.

On ne le dira jamais assez : l’avantage de ce blog est d’être absolument silencieux.

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(1) Sur l’hypothèse d’une origine naturelle du signifiant, voir ici.

Sunday, April 11, 2010

Citation du 12 avril 2010

Ce sont les paroles les moins tapageuses qui suscitent la tempête et les pensées qui mènent le monde viennent sur des pattes de colombe.

Nietzsche – Le gai savoir

Les colombes ii

Et revoici nos charmantes colombes, toujours symbole, toujours positif.

La patte de la colombe, symbole de paix est devenu, sous la plume de Nietzsche symbole de légèreté – voire même de fragilité.

Laissons de côté la surdétermination sémantique de la colombe, en n’en finirait pas d’énumérer tous les sens qu’elle a pu prendre. Remarquons tout de même que les pattes de colombes sont moins repoussantes à évoquer que celles de la mouche.

Attachons-nous plutôt au sens de cette citation. Pensons ici aux déclarations ronflantes des politiques. Bien sûr ce sont peut être des vociférations haineuses et postillonneuses comme celles de Hitler.

Mais ce sont peut-être aussi les discours définitifs sur la volonté de paix, sur les réformes économiques, sur la justice sociale. Nietzsche nous dit : méfiez-vous de toutes ces paroles tapageuses – ce sont les plus insignifiantes. C’est dans le minuscule et l’à peine audible que se trouve le plus signifiant.

On a l’habitude d’opposer les paroles aux actes. C’est même une banalité, que nos syndicalistes nous rappellent à chaque négociation.

On compare aussi habituellement les paroles à du vent – flatus vocis. Un peu d’air remué par nos lèvres, ce n’est rien de plus.

On oppose à ça les énoncés performatifs dont on a eu déjà l’occasion de parler – on n’y reviendra pas. (1)

La nouveauté ici, tient dans ce que la parole n’est sincère que quand elle n’a pas la prétention de remplacer les actes, et qu’elle n’est efficace que si elle agit en dehors de toute prétention à avoir une valeur de représentation.

A notre époque où les Grands Communicants sont devenus les Conseillers du Prince – sinon le Prince lui-même, il serait bon de ne pas oublier les pattes de la colombe.


(1) Sur les performatifs et aussi sur la puissance du murmure, voir ici.

Monday, July 06, 2009

Citation du 7 juillet 2009

Les discours dans notre culture sont du vent avec lequel nous remplissons du vide.

John Kenneth Galbraith – Discours à Washington - 18 Juin 1984

1 – Les discours dans notre culture : de quelle culture parle-t-on ? La notre signifie sans doute celle de notre époque, on vise donc strictement les discours de circonstances, à la tribune d’un Parlement ou devant un parterre de journalistes. Et pas le discours entendu comme une façon ordonnée et méthodique de conduire sa pensée.

2 – Les discours […] sont du vent : ce ne sont que des mots, flatus vocis comme on disait autrefois, des mots qui remuent un peu d’air et c’est tout ; aucune signifiance ; aucune conséquence dans la réalité.

3 – … avec lequel nous remplissons du vide : laissons de coté la question de savoir si on peut « remplir » le vide, et attachons nous à dire de quel vide il s’agit.

Le mots ne peuvent remplir que le vide de notre cervelle, celui de notre pauvre esprit, puisqu’on sait déjà que n’étant que du vent ils ne peuvent rien faire dans la réalité.

Comment remplir un cerveau « vide » ? Par la science ? Sûrement pas s’agissant des discours de notre culture. Mais bien plus sûrement par la représentation de chimères, par l’espoir de voir apparaître ce qui n’existe pas, etc…

Et ne croyez pas que ces merveilles soient seulement l’effet des « discours » : la langue dans son ensemble peut être l’occasion de telles transformation, qui viennent remplacer le réel dans les cerveaux des citoyens.

Selon quelles techniques ?

Il y en a au moins deux qui sont bien connues (1)

- D’abord la « novlangue » selon le terme inventé par Orwell. On peut manipuler la pensée en manipulant le langage. (2)

- La langue de bois. Je sais bien que l’usage excessif de la formule finit par en brouiller la signification (voir par exemple ici). Mais à son origine, je crois bien me rappeler que l’expression "langue de bois" visait à forger une réalité par l’usage répétitif de substantifs (ainsi : la juste lutte du peuple opprimé) : en répétant la même formule indéfiniment on finissait par faire comme si, plutôt que de signifier, elle désignât la réalité.

En réalité la langue de bois ne fait pas que masquer le néant en remplissant le vide des cervelles. Elle sert aussi à désigner le parti – la chapelle – à la quelle appartient celui qui l’emploie.

Car c’est une langue qui est faite exclusivement de dialectes.


(1) Mais bien sûr, toutes les ressources de la rhétorique sont utilisables

(2) Sur la novlangue voir ici. On peut préférer la version originale anglaise : le newspeek

Wednesday, July 11, 2007

Citation du 11 juillet 2007

Doncque, si de parler le pouvoir m'est oté, - Pour moi, j'aime autant perdre aussi l'humanité, - Et changer mon essence en celle d'une bête.

Molière - Le Dépit amoureux (1656)


Et qui est ce sot-là qui ne veut pas que sa femme soit muette? Plût à Dieu que la mienne eût cette maladie! je me garderais bien de la vouloir guérir.

Molière - Le Médecin malgré lui (1666)


L’homme est un animal parlant… La règle du silence dans les monastères est si sévère que bon nombre d’hommes - et de femmes - s’il avaient à choisir, lui préfèreraient celle de la chasteté (il est vrai qu’on leur imposerait les deux).

Et pourtant comme le montre le rapprochement de ces deux citations, à quoi bon parler ? Parler pour ne rien dire, remuer de l’air - flatus vocis (1) - ? Ou parler pour affirmer par l’expression de sa pensée son humanité ?

Il existe des pathologies de la parole. L’une consiste à parler seul, pour tromper sa solitude, pour susciter un interlocuteur fictif. Je la laisserai de côté : l’invention des téléphones cellulaires permet à chacun de trouver une oreille pour y épancher ses propos.

L’autre est ce qu’on appelle la logorrhée, que certains traduisent par « diarrhée verbal » (excusez la formule). Je prendrai ici le terme au sens moins psychiatrique de : pulsion irrépressible de parole, ou de bavardage pathologique.

Je donnerai ici une simple description du sentiment qui me prend en présence de ce dérèglement de la parole (2). Je crois que ces personnes n’écoutent pas leur interlocuteur : il est une oreille, pas une bouche. La parole sert alors de façon paradoxale à entrer en relation avec l’autre et en même temps à s’isoler de lui, en l’empêchant de prendre la parole à son tour. Pour ma part, j’observe que si j’impose une répartie (et c’est bien une forme de lutte), en face de moi c’est l’inquiétude, ou le courroux : je n’étais pas là pour ça.

C’est donc ça qui caractérise la logorrhée, sous sa forme bénigne : son rôle est de créer une forme de rapport à autrui qui, tout en maintenant le contact avec lui, soit en même temps un rapport à sens unique ; lui parler sans l’écouter, et donc parler tout le temps pour ne pas lui laisser la possibilité de placer un mot. Pour lui imposer l’écoute, on lui impose le silence.

Sous cette forme aussi l’exercice de la parole est un exercice du pouvoir.


(1) Flatus vocis

Expression qui littéralement signifie: "un souffle de voix". Elle est composée des substantifs flatus qui veut dire souffle, respiration, haleine et vox (génitif vocis) = voix. On emploie cette expression pour tourner en dérision un propos sans importance. Seul le souffle est perceptible, les mots étant sans grand intérêt pour celui qui les entend et qui les écoute à peine.


(2) Et je confirme avec Molière que je l’ai trouvé plutôt chez des femmes - mais … je n’insiste pas car « il ne me plairait pas d’être battu »…