Quoiqu'il en soit, la réponse à notre question est :
--> En faisant passer le bac on ne cherche pas à savoir qui l'aura, mais qui ne l'aura pas.
Ça décoifffe, n'est-ce pas ?
De Platon à San Antonio, toutes les citations que vous aimez, avec en prime le commentaire du philosophe.
On ne va pas assez loin. Le bachot pour tous, c'est bien. Mais c'est encore insuffisant. On devrait réserver le diplôme à ceux qui ne peuvent pas l'obtenir. Car autrement les mêmes ont tout, science et diplôme, les autres rien. Où est la justice ? Les uns, avec leur science, se débrouilleraient très bien ; les autres avec leur diplôme. On mettrait fin au scandale d'un cumul.
Alexandre Vialatte / Chroniques de La Montagne - 8 janvier 1957
1ère idée :
On devrait réserver le diplôme à ceux qui ne peuvent pas l'obtenir.
Vous savez quoi ? Moi j’ai connu une époque où cette phrase n’aurait pas choqué. Mais alors pas du tout. C’était juste après mai-68 lorsqu’on s’est dit que les emplois devraient être attribués non en fonction des compétences mais sur des critères sociaux. Il s’agissait à l’époque seulement du recrutement de vacataires dans les Résidences universitaires. Mais quand même, l’idée que les compétences scientifiques sont secondaires au regard des besoins économiques des travailleurs, est bien là.
2ème idée :
Les uns, avec leur science, se débrouilleraient très bien ; les autres avec leur diplôme.
Voilà je pense la cible visée par Vialatte : les diplômes n’ont pas pour utilité de sanctionner un niveau d’étude, mais de permettre d’obtenir un emploi. Ce qui soit dit en passant valide l’attitude des soixante-huitards dont je parlais ci-dessus : dans ce cas le critère social vaut bien le critère des diplômes. (1)
C’est sans doute partiellement vrai. Je laisse à mes lecteurs le soin de trouver les bons exemples, mais je crois que si l’on interroge les jeunes diplômés sur l’efficience de leurs études par rapport à ce premier emploi qu’ils découvrent, ils diront peut-être eux aussi que la science qu’ils ont apprise et les diplômes ne font pas tout.
Peut-être même ne font-ils pas grand-chose : j’ai connu un jeune ingénieur qui me disait que ses années d’école lui avaient « appris à apprendre » - ou plutôt à résoudre dans son travail des problèmes nouveaux, jamais rencontrés durant ses études.
Que demander de plus ?
(1) Je crois bien me rappeler qu’autre fois on désignait les diplômes par le terme de « peau d’âne »
L'avantage des gens qui n'ont pas le baccalauréat, c'est qu'ils le préparent leur vie durant.
Günter Grass – l’Atelier des métamorphoses
Oui, notre ami Kévin a eu son bac…enfin ! Ce sont surtout ses parents qui sont soulagés ; lui, il va devoir affronter d’autres responsabilités, parce qu’il va travailler pendant ses vacances. Quant au BTS qu’il commencera à préparer à la rentrée nous attendrons celle-ci justement pour recueillir ses impressions.
Ceux qui ont loupé leur bac ruminent leur vie durant cet échec…
Avez-vous remarqué que les gens qui n’ont pas fait d’études (= qui les ont interrompues avant leur terme) traînent toute leur vie cette blessure ? J’entends bien que certains en profitent pour affirmer avec fierté leur réussite « malgré tout », mais la plupart sont comme monsieur Jourdain qui en veut à ses parents de ne pas l’avoir fait étudier.
Quant à ceux qui ont fait des études, leur diplôme, qui ne devrait pas refléter plus que leur niveau lorsqu’ils l’ont obtenu, leur sert durant la vie entière de quartier de noblesse. Souvent même leur position sociale fait appel à lui. Je ne veux pas dire que l’ingénieur va, sa vie durant se pavaner dans son « bac-plus-5 », mais supposez que cet ingénieur sorte de Centrale, des Mines, ou encore de l’X….
Mais prenez un exemple plus frappant : les professeurs qui sont répartis en « vacataires », « professeurs des écoles », « certifiés », « agrégés » (1). Ces différents statuts là encore ne reflètent en principe qu’un niveau d’études (voire même simplement un type d’études) à un moment donné de la vie de ces gens ; niveau d’études, et même pas de compétence professionnelle, qui ne se révèlera qu’après quelques années d’exercice. Hé bien leur vie professionnelle durant, les agrégés peuvent afficher avec fierté leur qualité d’agrégés (= mépriser les autres), on les y invite même. J’ai connu un lycée parisien (2) où il y avait deux salles des profs : l’une réservée aux agrégés, l’autre ouverte aux autres.
Et je ne parle pas des anciens de l’ENS (Ulm évidemment).
Pour me résumer : ce que nous avons réussi à être dans notre jeunesse nous détermine la vie durant, quand bien même nous serions amenés à changer beaucoup plus après qu’avant.
– Que n’ai-je étudié plus tôt, disait monsieur Jourdain. – Hé bien, étudie donc !
(1) Jusqu’à maintenant, la fonction de professeur est celle où, moins on assume d’heures de cours, et mieux on est payé. Va falloir que ça change !
(2) C’était Janson de Sailly. Je parle à l’imparfait parce que je crois que tout cela a disparu…dans les faits mais peut-être pas dans les têtes.