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Wednesday, November 22, 2017

Citation du 23 novembre 2017

Lorsqu’on a un présent vide et atone, on a intérêt à avoir un passé riche et intense quitte à l'arranger un peu.
Didier Martz - Essayiste
Dans sa chronique du 22 novembre (cf. ici), Didier Martz rend compte d’une curieuse décision du conseil municipal de Reims, qui propose 200000 euros pour réaliser une statue en bronze du footballeur Raymond Kopa, récemment décédé, qui fut dans les années 50 un glorieux joueur de l’équipe de foot de la ville et dont le souvenir est resté dans toutes les mémoires (du moins par ici). Et de comparer cette largesse à l’étrange refus des 2000 euros nécessaires à la réhabilitation d’une statue de l’Abbé Miroy, jeune prêtre fusillé en 1870 par les Prussien pour un acte de résistance. La France se déshonore-t-elle en refusant de rendre au respect public un résistant patriote alors que dans le même temps elle couronne un joueur de foot ?

O tempora, O mores : vivons selon les mœurs de notre temps, et contentons-nous d’être pragmatiques…
Mais justement : pourquoi faut-il tant d’argent pour réaliser une statue qui devra ressembler aussi exactement que possible au modèle vivant qui est dans toutes les pages de nos magasines ? Une imprimante 3D ferait aussi bien l’affaire et pour bien moins cher, ce qui laisserait un reliquat pour remettre l’Abbé Miroy à sa place.
Et puis, tant qu’on y est, profitons-en pour régler un problème qui me titille la conscience (1) : à l’heure où les américains déboulonnent les statues des généraux sudistes coupables de complicité avec l’esclavagisme, nous, rémois, conservons nos statues de Colbert, enfant du pays certes, mais aussi signataire du Code Noir, qui réglemente les mutilations tortures et autres sévices que les colons des Antilles avaient le droit infliger à leurs esclaves. -
--> Soyons pragmatiques : déboulonnons la statue de Colbert en centre ville et mettons à la place la statue de Kopa : mieux vaut gagner des millions en jouant au foot qu’en opprimant de pauvres êtres humains. Et puis, pour faire bonne mesure, débaptisons le Lycée Colbert et renommons-le : Lycée Raymond Kopa
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(1) Voir ici, mon Post du 12 novembre

Saturday, November 11, 2017

Citation du 12 novembre 2017

Déclarons les esclaves être meubles et comme tels entrer dans la communauté, n'avoir point de suite par hypothèque, se partager également entre les cohéritiers …
Colbert – Code noir (1685)  Article 44 (Extrait)



Statue de Colbert à Reims
A l’heure où les américains déboulonnent les statues des généraux qui, à l’époque de la Guerre de sécession, ont accepté les lois esclavagistes, certains se sont émus que Colbert, auteur du Code noir, ait encore ses statues un peu partout en France et en particulier à Reims, sa ville natale (1).
Sans revenir sur le contenu du Code noirlire ici), ce qui frappe surtout aujourd’hui, c’est la volonté de réévaluer l’action de personnages historiques à l’aune des valeurs actuelles. Devons-nous faire crime aux dirigeants du passé de leur engagement dans des actes que nous réprouvons aujourd’hui ? Par exemple qu’Aristote ait justifié l’esclavage comme résultant non d’une exigence économique, mais de l’existence d’une race d’esclaves ? Bien sûr que non : vu de si loin, les thèses d’Aristote paraissent liées à son époque… Quoique : n’y aurait-il pas actuellement des gens pour dire que certains hommes méritent d’être réduits en esclavage non seulement parce qu’ils le supportent, mais surtout parce qu’ils sont déterminés par leur nature à être esclave, ce qui fait qu’un peuple d’esclaves, même affranchis, reste incapable de se gouverner ?
Et puis quelle est la valeur de la lecture d’un document tel que le Code Noir lorsqu’elle est faite d’un œil non informé, et comprise selon nos propres critères ? Le Code noir dont nous parlons est en effet terrible, stipulant quelles mutilations, quelles tortures les esclaves délinquants devront subir. Mais en réalité, c’était là un document destiné à empêcher les abus de cruauté de certains maitre, de même qu’il s’agissait aussi de définir le statut des affranchis. 
- N’empêche, il est vrai que ce qui reste est répugnant.
- Certes. La question est de savoir si nous devons considérer que ces atrocités assumées contaminent l’ensemble de la pensée de l’époque ? Que valent les leçons de morale de La Bruyère s’il tolérait que ces créatures de Dieu (puisque baptisées) soient vendues sur le marché comme vulgaire bétail ?



Gérôme – Le marché aux esclaves (1866)
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(1) Jean-Baptiste Colbert né le 29 août 1619 à Reims appartient à une famille de riches marchands et banquiers, parfois spéculateurs et souvent usuriers de la cité de Reims. (Art. Wiki)

Tuesday, May 10, 2016

Citation du 11 mai 2016

La vigilance et la présence du maître engraisse le cheval et la terre.
Pierre Charron – Le traité de la sagesse (1601)
Est en effet esclave par nature celui qui est destiné à être à un autre (et c'est pourquoi il est à un autre) et qui n'a la raison en partage que dans la mesure où il la perçoit chez les autres mais ne la possède pas lui-même.
Aristote – Les politiques I, ch. 5

Prenons cet aphorisme de Charron pour ce qu’il est probablement : un éloge du pouvoir du seigneur qui est censé par sa seule présence et par son sage gouvernement enrichir et le pays et ceux qui l’habitent – sachant que ces derniers sont en même temps ceux qui font le travail, tout comme le cheval est celui qui laboure (la présence du maître engraisse le cheval)
Depuis Aristote, le même principe est à l’œuvre : le maitre est bénéfique à l’esclave supposé ne pouvant survivre à sa propre imperfection. (1)
- Allez : on relit son argumentation :
« - D'une part les animaux domestiques sont d'une nature meilleure que les animaux sauvages, d'autre part, le meilleur pour tous est d'être gouvernés par l'homme car ils y trouvent leur sauvegarde. » : l’animal est incapable de se gouverner sans maitre. 
- Lisons la suite : 
« - De même, le rapport entre mâle et femelle est par nature un rapport entre plus fort et plus faible, c'est-à-dire entre commandant et commandé. »: les femmes sont dans la même situation que les animaux par rapport à aux hommes...
- Développons : 
« - Il en est nécessairement de même chez tous les hommes. Ceux qui sont aussi éloignés des hommes libres que le corps l'est de l'âme, ou la bête de l'homme (et sont ainsi faits ceux dont l'activité consiste à se servir de leur corps, et dont c'est le meilleur parti qu'on puisse tirer), ceux-là sont par nature des esclaves; et pour eux, être commandés par un maître est une bonne chose, si ce que nous avons dit plus haut est vrai. Est en effet esclave par nature celui qui est destiné à être à un autre (et c'est pourquoi il est à un autre) et qui n'a la raison en partage que dans la mesure où il la perçoit chez les autres mais ne la possède pas lui-même. » (Aristote – Les politiques, L. I, ch. V) : si l’esclave est le corps, le maitre est son âme...
On pourrait hausse les épaules : " Tout ça, c’est une rhétorique juste destinée à justifier l’existence de l’esclavage en disant qu’il est heureux pour eux d’être en servitude parce que, sans leur maitre, ils ne sauraient vivre libres." Bien sûr, on aura remarqué que le même raisonnement est développé à propos des femmes, et que, aujourd’hui encore, certains n’hésitent pas à redire à leur propos ce que disait Aristote il y a 24 siècles. Oui, là encore on hausse les épaules, en pensant que ce sont là des attardés de l’histoire, qu’ils sont montés dans le wagon de queue et qu’ils n’ont pas vu que le train était parti sans eux…
Sauf que, ce qu’on justifie ici, c’est en réalité le droit du plus fort, puisqu’on assimile la force à l’excellence ; s’incliner devant elle est un devoir, quand bien même l’issue d’un affrontement demeurerait douteuse. Contre quoi il faut dire que l’existence d’un droit du moins fort est le critère de la justice.
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(1) Notez quand même cette concession d’Aristote : « il (= l’esclave) la perçoit (= la raison) chez les autres (= les maitres) mais ne la possède pas lui-même. » 

Sunday, April 27, 2014

Citation du 28 avril 2014


Être esclave c’est être arraché à sa famille, à sa parenté, à ses amis et à son village, privé de son nom, de son identité et de sa dignité ; de tout ce qui fait de quelqu’un une personne et non une pure machine humaine capable de comprendre des ordres.
David Graeber – Dette : 5000 ans d’histoire
S’il y a quelque chose d’irritant chez les philosophes des lumières (Rousseau en tête), c’est l’abus qu’ils font du substantif « esclave » : les peuples sont esclaves des tyrans, certains hommes sont esclaves de leurs passions, les autres sont esclaves de leur paresse, etc… N’importe quoi, n’importe qui, en contrariant la nature humaine, en brimant sa spontanéité ou sa liberté suffit à faire un esclave.
La citation de David Graeber le rappelle : c’est beaucoup plus grave que cela. La notion d’esclavage n’est pas seulement  psychologique, pas seulement juridique, elle est aussi sociale.
1 – Ce dont est victime un esclave c’est d’être arraché à son milieu : famille, village, patrie.
2 – Ensuite, il est privé de son identité et puis également il cesse d’être une personne, c’est-à-dire un sujet de droit.
3 – Enfin, l’esclave est défini somme une machine qui comprends les ordres, et cette fois l’aliénation est métaphysique. C’est là qu’on rejoint les philosophes du 18ème siècle : en devenant esclave, l’homme cesse d’être homme.
Mais du coup on peut imaginer le progrès technique comme limitant voire même supprimant l’esclavage. Marx disait que la mule-jenny contribuait à abolir l’esclavage mieux que les traités de philosophie (1). Nul doute que l’ordinateur, en permettant à la machine de comprendre les ordres, devrait mettre fin aux dernières aliénations du travail.
Toutefois, quand on voit la condition des népalais sur les chantiers qataris, on se dit que même si le point 3) a disparu, les points 1) et 2) restent – et ça suffit bien.
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(1) « l’on ne peut abolir l’esclavage sans la machine à vapeur et la mule-jenny » (première machine à filer automatique).  (Marx, L’idéologie allemande)

Monday, June 10, 2013

Citation du 11 juin 2013


Il n'y a pas au monde de pire malheur que la servitude.
            Sophocle – Ajax
…être [seulement] capable d'exécuter physiquement ces tâches c'est être destiné à être commandé c'est-à-dire être esclave par nature
Aristote – Politiques 2 (1252a) – Voir l’extrait en annexe
Si ce n’est pas l’intérêt du sujet, mais celui du maître qui est la fin de l’action, il est vrai que le sujet est esclave et inutile à lui-même
Spinoza – Traité théologico-politique – Chapitre XVI

Les mots ont une histoire, les idées aussi. Cette histoire est intégrée dans l’Histoire des hommes et de leur société : Sophocle appartient à une société esclavagiste, où la servitude – comme la liberté d’ailleurs – est d’abord une condition sociale, avant d’être un concept philosophique ou juridique.
On s’interroge donc sur la perception de l’esclave dans l’antiquité. Nous savons bien sûr que son sort n’était pas très enviable, mais enfin il pouvait dans certains cas accéder à des fonctions ou des métiers très supportables (comme celui qui devenait intendant d’un domaine dans la Rome antique). De plus ce qui lui manquait – à savoir le pouvoir de décider de son propre sort – lui était commun avec les femmes, qui pourtant étaient respectées – du moins devaient-elles l’être.
Faut-il donc avec Sophocle croire que l’esclavage est la pire des choses ? On voit que là-dessus Aristote diverge complètement : il est avantageux pour l’esclave d’être soumis à un maître qui décide pour lui. Il y a, nous dit Aristote (texte en annexe), des esclaves par nature : ce sont les hommes dépourvus du discernement les rendant capables de juger de ce qui leur est bon ou de ce qui leur est mauvais. Aujourd’hui encore nous avons la notion juridique d’incapacité entraînant la mise sous tutelle qui correspond à cet état privant les individus de leur liberté – sauf que nous essayons de préserver leur intérêt alors que ce n’était pas le cas du maitre par rapport à son esclave.
C’est bien ce qu’affirme Spinoza : Aristote se trompe lourdement s’il croit qu’il est avantageux à un esclave d’appartenir à un maître, car l’esclave est par définition utile à son maître et jamais à lui-même.
Une fois arrivé là, regardons autour de nous, et demandons-nous s’il n’y aurait pas encore quelques esclaves, c'est-à-dire des citoyens qui ne tireraient de leur travail aucun avantage autre que leur survie. Parce que, même du temps d’Aristote, il fallait bien nourrir les esclaves, puisque c’était la condition de leur capacité à travailler. C’était l’entretien de la machine.
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Annexe
« Ainsi, il est tout d'abord nécessaire que s'unissent les êtres qui ne peuvent exister l'un sans l'autre, par exemple la femme et l'homme en vue de la procréation (et il ne s'agit pas d'un choix réfléchi, mais comme aussi pour les autres animaux et les plantes d'une tendance naturelle à laisser après soi un autre semblable à soi) ; et celui qui commande et celui qui est commandé, et ce par nature, en vue de leur mutuelle sauvegarde. En effet, être capable de prévoir par la pensée c'est être par nature apte à commander c'est-à-dire être maître par nature, alors qu'être capable d'exécuter physiquement ces tâches c'est être destiné à être commandé c'est-à-dire être esclave par nature. C'est pourquoi la même chose est avantageuse à un maître et à un esclave ». (Aristote – Politiques 2)

Sunday, August 28, 2011

Citation du 29 aout 2011

L'homme a découvert les outils de façon successive. Mais, depuis les temps les plus reculés, l'homme a toujours été un outil pour l'homme.

Stanislaw Jerzy Lec – Nouvelles pensées échevelées

L’usage étant aujourd’hui de s’indigner, on ne rechignera pas devant la colère qui monte en nous à la lecture de cette citation : l'homme a toujours été un outil pour l'homme.

Cela reste-t-il vrai ? L’esclavage n’a-t-il pas été aboli grâce au machinisme ? Marx disait que dans les champs de coton les esclaves avaient disparus grâce à la mule-jenny (1). Au fond, quand on proteste contre l’usage des énergies fossiles, on oublie un peu vite que c’est ça – je veux dire : le machinisme – et non la morale ni la religion qui a délivré l’humanité de l’esclavage.

Des chercheurs (en quoi ? je ne sais plus) ont fait une étude, dont la presse s’est faite l’écho, visant à traduire notre consommation énergétique en « équivalent-esclave » : savez-vous qu’en additionnant votre voiture, plus tous les moteurs électriques (ascenseur, robots de toute sorte) vous mobilisez chaque jour l’équivalent de 60 esclaves?

Laissons de côté ceux qui regrettent de ne pas avoir comme ça 60 hommes robustes à leurs pieds : ce sont des pervers et n’en parlons plus. Par contre, je demanderai aux contempteurs (2) du progrès s’ils ne pensent pas qu’à les suivre on risque de rétablir l’esclavage ?

Tenez : pour aller travailler, laissez la voiture au garage, ne prenez ni un taxi, ni un bus, ni un tram. Il vous reste votre vélo – ou vos pieds. Mais vous êtes fatigué, en plus il pleut : prenez donc un pousse-pousse ou bien un vélo taxi.

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(1) J’ai lu ça dans le Capital 1 il y a longtemps : référence à vérifier.

(2) Mot du jour – Contempteur : Qui méprise ou dénigre.

Wednesday, March 17, 2010

Citation du 18 mars 2010

Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs.

La Bruyère – Les Caractères

Ici et ailleurs 2

L’idée qui se fait jour ici est que l’esclavage est tout à fait supportable dès lors qu’il est compensé par ailleurs.

Puisque nous avons abondamment cité La Fontaine je ne citerai pas aujourd’hui sa fable Le loup et le chien, mais on se rappelle que le chien y affirme sans détour qu’il est effectivement enchaîné, mais que la pitance qu’on lui donne le dédommage largement. Voilà une bonne raison de critiquer nos systèmes de soumission, qui, de la famille à l’école, et de l’entreprise qui nous emploie jusqu’à l’église où nous confessons nos péchés, règlent notre vie, la formatent et l’embastillent. Tout ce que nous pouvons espérer c’est que la chaîne qui nous attache soit la plus longue possible (1).

Il y a deux voies pour discuter cette formule : l’une qui serait de se demander s’il y a un dédommagement possible à la privation de liberté ; mais cette voie a été parcourue ici même plus d’une fois en suivant J.J. Rousseau (2).

L’autre qui serait de remonter un peu plus haut et de se demander à partir de quand on peut parler d’esclavage.

Il y a aussi deux conceptions de l’esclavage : l’une qui est économique, l’autre qui est morale. Sur l’économique, on a vite fait de dire avec Spinoza que l’esclave est celui qui n’est jamais utile à lui-même, mais seulement à son maître (3). Il est clair que seuls les esclaves « réels » sont dans ce cas, tous les travailleurs même exploités ont au moins un petit avantage qui leur est consenti.

Et puis il y a les esclaves « moraux » : j’entends pas là tous ceux qui ont abdiqué leur pouvoir de décision, qui ont renoncé à leur responsabilité et qui se laissent conduire par la main comme les petits enfants. De Kant à Tocqueville (4) beaucoup de moralistes y ont vu un subterfuge de l'Etat pour récupérer le pouvoir perdu du fait de la démocratie.

Heureusement, nous avons le néo-libéralisme pour nous éviter ce défaut.


(1) Ceci pour reprendre la formule de Cavanna.

(2) A vrai dire je n’ai pas retrouvé le Post où j’aurais décrit la pensée de Rousseau sur ce point. On se reportera donc au Contrat social I, 4 et si on n’a pas le temps on pourra lire au moins cet extrait.

(3) Spinoza, Traité théologico-politique voir ici.

(4) Encore un extrait de texte ? En voici deux pour le même prix : Kant ici – Tocqueville

Tuesday, July 08, 2008

Citation du 9 juillet 2008

Article 59. Octroyons aux affranchis les mêmes droits, privilèges et immunités dont jouissent les personnes nées libres; voulons que le mérite d'une liberté acquise produise en eux, tant pour leurs personnes que pour leurs biens, les mêmes effets que le bonheur de la liberté naturelle cause à nos autres sujets.

Code noir – 1685 (1)

Qu’est-ce que la liberté ? Question inutile et suspicieuse, puisque la liberté c’est la part de l’imprévisible présent dans chaque individu, c’est ce choix qu’on peut faire à tout moment de changer de trottoir sans raison apparente, de continuer de vivre avec les mêmes personnes ou de le refuser, etc…

Alors, les dictionnaires de philosophie – entre autre – nous en avertissent : la liberté a d’abord été une condition social, celle du citoyen grec ou romain par opposition à l’esclave, et ce n’est qu’ensuite qu’on s’est avisé de décrire les prérogatives de ce statut en gardant le même vocable.

On le sait, mais on l’oublie régulièrement.

Voici donc l’article59 du Code noir qui remet les idées en place :

- d’abord on peut avoir la liberté par privilège de naissance, c’est même la seule façon « normale » d’être libre. On naît libre, comme on naît noble ou roturier. Etre libre, c’est donc bien bénéficier d’une position sociale donnée par la naissance, et c’est même pour cela que la déclaration des droits de l’homme commence par la formule : « Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits.» : puisqu’on ne peut pas faire que la liberté s’obtienne autrement que par la naissance, alors faisons qu’elle soit universelle.

- ensuite, être libre, c’est bénéficier d’avantages qu’on peut énumérer et décrire, car ils sont fixés par le droit. Ajoutons que certains de ces droits sont des privilèges, ce qui suppose bien que tout être humain n’en bénéficie pas.

On pourrait dire : voilà de vieilles conventions qui ont été balayées par la révolution - comme on vient justement de le voir - et par l'évolution de nos sociétés Passons à autre chose.

« Passons à autre chose » : oui, et heureusement. Mais pas avant d’avoir repéré les comment notre propre vision de la liberté se détache de cette conception « sociale ».

Et en particulier que la liberté serait un effort à faire sur nous-mêmes, qu’elle supposerait une ascèse, un combat contre nous-mêmes, qui ferait qu’on ne naît pas libre ; on le devient.

(1) Code noir : ensemble de règles destinées à réglementer l’esclavage dans les Antilles - Signé de Louis XIV. A lire ici (je l’avais aussi évoqué dans un post du 10 mai 2006)

Sunday, March 23, 2008

Citation du 24 mars 2008

Le danger dans le passé était que les hommes deviennent des esclaves. Le danger dans le futur est qu'ils deviennent des robots.

Erich Fromm (psychanalyste américain 1900-1980)

1er danger : tomber en esclavage.
2ème danger : devenir un robot
3ème danger : que les robots réduisent les hommes en esclavage.

Avouez qu’on est un peu surpris de ne pas trouver ce 3ème danger signalé par notre auteur. Sauf a supposer qu’il n’ait pas voulu entre dans le débats des trois lois d’Isaac Asimov (1), ce qui supposerait que les robots soient des être intelligents et responsables - autrement dit des sujets de droit - ce qui relève de la science fiction. Toutefois, si les hommes devenaient eux-mêmes des robots, alors ils seraient soumis aux lois d’Asimov - à supposer que cela ait encore un sens, c'est à dire que l'humanité ait encore une forme d'existence.

Laissons pour le moment de côté cet aspect, et concentrons nous sur le passage du 1er danger au second.

Pour faire un peu vite, relevons que le danger de l’esclavage pour l'homme moderne consiste dans l’inconscience du moment où il succomberait à cet état : il ne s’agit pas d’un rapt violent suivi d’une mise en vente sur le marché aux esclaves. Il s’agit plutôt de l’homme qui devient esclave de lui-même, esclave de ses habitudes, des dépendances qu’il s’est créées, etc.

On admettra donc que le danger de devenir un robot concerne des hommes dont le comportement devient stéréotypé, inconscient, systématiquement copié sur des règles ou des usages jamais remis en question.

Quelle différence entre devenir un esclave et devenir un robot ?

Ecartons l’absence de responsabilité : le robot, même extra lucide quant aux conséquences de ce qu’il fait n’est pas responsable de ses actes ; exactement comme l’esclave, qui ne peut être tenu pour responsable des actes qu’il a commis sous la responsabilité de son maître. Le Code Noir insiste pour dire aux maîtres : vous êtes toujours responsables de ce que font vos esclaves.

Mais il y a surtout la déshumanisation : même si l’esclave n’était jamais considéré que comme un « instrument animé » (Aristote), il lui restait tout de même un résidu d’humanité, quelque chose qui faisait qu’on pouvait s’imaginer être à sa place. C’est ainsi que le même Aristote disait qu’il était avantageux pour l’esclave d’être gouverné par un maître, car cela lui donnait ce qui lui manquait, à savoir l’art que possèdent normalement les humains de décider ce qu’il convient de faire. Le robot, lui ne peut jamais décider de son avenir, puisque seul le programme qui lui a été fixé peut le déterminer.

Il y a aussi l’insensibilité : le robot n’a pas de sentiment, pas d’émotions, et si ça lui arrive, ça le détraque, il cesse d’être une machine pour devenir un homme. Voyez Terminator : l’émotion n’est pas à sa place dans ses circuits électroniques.


(1) Comme les Mousquetaires de Dumas, les 3 lois sont en réalité 4 :

  • Loi Zéro : Un robot ne peut nuire à l’humanité ni, restant passif, permettre que l’humanité souffre d’un mal.
  • Première Loi : Un robot ne peut porter atteinte à un être humain ni, restant passif, laisser cet être humain exposé au danger, sauf en cas de contradiction avec la Loi Zéro.
  • Deuxième Loi : Un robot doit obéir aux ordres donnés par les êtres humains, sauf si de tels ordres sont en contradiction avec la Loi Zéro ou la Première Loi.
  • Troisième Loi : Un robot doit protéger son existence dans la mesure où cette protection n’est pas en contradiction avec la Loi Zéro, la Première ou la Deuxième Loi.


Friday, August 04, 2006

Citation du 5 août 2006

Adam a eu au moins un privilège sur tous les maris qui l'ont suivi. Eve n'a jamais pu lui énumérer tous les hommes qu'elle aurait pu épouser si elle l'avait voulu !

Anonyme

Cet « Anonyme » n’est sûrement pas un ami qui nous veut du bien… En tout cas il ne rate pas une occasion de raviver les conflits dans les foyers.

« Tous les maris » à l’exception d’Adam, seraient donc confrontés aux récriminations de leurs épouses, déçues par leurs insuffisances en tant qu’époux. Freud analyse d’ailleurs le rêve d’une jeune femme (1) qui révèle ainsi qu’elle aurait bien pu s’acheter avec sa dot trois maris comme celui qu’elle a épousé : elle s’estime volée. On voit ici que s’inverse la croyance selon la quelle c’est l’homme qui achète la femme (ou si on veut qui l’échange - cf. Lévi-Strauss). En réalité, c’est elle qui conclut la transaction et l’homme devient, entant que mari, un objet de consommation dont on pourrait bien demander le remboursement en cas d’insatisfaction.

Ah !... Rêvons un peu… Etre l’esclave qu’on achète et qu’on attache au pied du lit pendant que l’épousée s’envoie en l’air avec un docker rencontré sur le port… Quel pied ! Ce fantasme masochiste d’une lune de miel très particulière aurait bien pu être inspiré de Sacher Masoch (2). Toute fois, lui ne se serait pas contenté des quelques semaines de la lune de miel : il avait conclu un contrat d’esclavage (durée : 6 mois) avec Wanda son épouse. Un CDD d’esclavage, et voilà.

Revenons à la réalité. Un CDD d’esclavage ? Pfff ! Dépassé ! Un CNE d’esclavage, plutôt, avec licenciement instantané et non justifié ; angoisse de l’instabilité : garantie. Car, voyez-vous le mariage comme engagement définitif ne satisfait plus personne : le couple primordial n’a plus la cote aujourd’hui, même conçu comme un moyen de s’attacher à vie les services d’une servante, ou les ressources d’un ouvrier.

Qu’Eve - ou Wanda - se réjouisse donc : elle peut changer de mari ; quand à Adam-Masoch, il retrouve l’angoisse d’être un esclave licencié.

(1) Sur le rêve, p. 109-110
(2) La Vénus à la fourrure

Tuesday, May 09, 2006

Citation du 10 mai 2006

« Les enfants, qui naîtront des mariages entre les esclaves, seront esclaves, et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves, et non à ceux de leurs maris, si le mari et la femme ont des maîtres différents. »

Code noir - 1685 - Art. 12 (1)

Voilà donc l’esclavage tel que défini par Colbert, et c’est ce qui a sans doute le plus scandalisé (Voir par exemple Rousseau, Contrat social, I, 4 : «Quand chacun pourrait s’aliéner lui-même, il ne peut aliéner ses enfants ; ils naissent hommes et libres ; leur liberté leur appartient, nul n’a droit d’en disposer qu’eux. »). L’esclavage est donc héréditaire, et celui qui perd sa liberté la fait perdre également à toute sa descendance ; ce qui fait qu’aux Amériques, l’interdiction « d’importer » des esclaves au XIXème siècle a débouché sur « l’élevage d’esclaves ». Les esclaves constituent ainsi une variété de bétail, et cela suffirait à attester qu’ils ne font plus partie de humanité.

Aujourd’hui, nous avons une perception un peu déformée de l’esclavage : on le voit plutôt comme la perte de la liberté caractérisée par le fait de travailler sans cesse, sans aucun bénéfice autre que d’avoir la vie sauve. On peut alors avec Marx parler des prolétaires comme d’esclaves des temps modernes. Mais être un esclave, c’est bien autre chose : c’est justement être une chose qu’on achète, qu’on revend, dont on peut hériter ou qui sera saisie en cas de dette. L’esclave est une marchandise qu’on évalue et palpe comme le cheval ou le bœuf ; il ne saurait donc se définir simplement par la suppression de la liberté d’aller ou de venir, de disposer de son temps, de décider qui il veut rencontrer, comme l’est par exemple le prisonnier. L’esclave du Code Noir, c’est cet animal qu’on marque au fer rouge du monogramme de son maître et qu’on punit en cas de faute par mutilation, pour pouvoir le repérer à coup sûr.

On ne peut donc se contenter de le définir, comme on le fait parfois en philosophie, par la perte de la responsabilité ou de l’humanité. Non que ce soit faux. Mais ce sont les faits qui importent, en particulier ceux du monde actuel, parce que sont eux qui créent le choc de l’insupportable, ce sont eux qui sont le scandale. L’esclavage existe toujours, il s’exhibe jusque sur nos trottoirs : il s’appelle - entre autre - prostitution.

Et là, même pas de Code Noir.

(1) On peut consulter l’intégralité du Code noir avec notes sur : http://abolitions.free.fr/IMG/pdf/codenoirtxt.pdf