Saturday, May 21, 2016
Citation du 22 mai 2016
Tuesday, December 13, 2011
Citation du 14 décembre 2011
Le Temps est le bien le plus rare parce que c’est le seul bien qu’on ne puisse ni produire, ni donner, ni échanger, ni vendre.
Jacques Attali
Comme j’ai eu l’occasion de le dire, le temps est la croix des philosophes : ils se sont échinés à dire ce qu’il est, à le situer par rapport à l’espace – ou mieux : par rapport à l’éternité. Tout ça sans arriver à rien de décisif, jusqu’à ce que Kant vienne clore le débat en décrétant que le temps est une forme a priori de la sensibilité, et que, comme tel, il n’est pas un concept - circulez, il n'y a plus rein à dire.
Oui, mais voilà Bergson qui surgit et qui nous flanque la durée dans les pattes…
Bon, ça va comme ça : n’en parlons plus.
…Reste qu’Attali nous annonce tranquillement qu’il existe un bien qu’on ne peut ni produire, ni donner, ni échanger, ni vendre, mais qui est un bien quand même ! Avouez que quand on prétend se reposer après s’être arraché les cheveux avec le temps, on est un pris de court.
Pas de panique, faisons comme si on n’avait pas à se soucier de l’existence d’un pareil bien ; admettons que ça existe et que ça s’appelle le Temps. La question qui se pose alors est celle-ci : qu’est-ce qu’on fait d’un pareil bien, si on ne peut ni s’occuper à le produire, ni le donner, ni l’échanger, ni le vendre ?
Il est vrai qu’un enfant de 6 ans répondrait sans difficulté à cette question : " Mon Kinder Bueno, je ne l’ai pas fabriqué, je ne veux ni le vendre ni l’échanger contre un Carambar : tout ce que je veux c’est le manger."
--> Un pareil bien, ça se consomme – et c’est tout.
Là, le problème parait un peu plus facile à poser – sinon à résoudre. Car la question est alors : comment consommer le temps ? Ou plus simplement qu’est-ce qu’on peut faire du temps ? Mieux encore : qu’est-ce que je dois faire de mon temps ?
Evitons avec souplesse le retour de Bergson qui cherche à nous assommer avec sa durée : « Comment sais-tu que ce temps est ton temps ? N’est pas parce que tu anticipes ton avenir sur la base de ton passé et de ton présent ? Ce temps n’est le tien que parce qu’il n’est pas si libre que tu le crois. » : à la poubelle Bergson !
Reste que la question : qu’est-ce que je dois faire de mon temps ? est bel et bien la question – parfois angoissée – de nombre de retraités.
Finalement, on pourrait peut-être récupérer le bouquin de Bergson dans la corbeille à papier…
Sunday, December 16, 2007
Citation du 17 décembre 2007
Ce temps qui te paraît si long maintenant, dans quelques mois te semblera avoir passé vite ; tu ne te rappelleras plus alors que de l’uniformité de ton inquiétude, sans toutes les intermittences qui peuvent maintenant en mesurer l’étendue.
Flaubert - Correspondance (à sa mère) 14 décembre 1849
(C’est durant le voyage d’Orient qui va de 1849 à 1850)
Que faire pour vivre longtemps ?
Le 10 février 2006, étudiant un citation de Baudelaire, nous disions que pour accroître la durée, il suffit de la diluer, et que la dilution de la durée était liée à l’ennui, et nous supposions même qu’elle en était l’effet. Plus je m’ennuie, et plus le temps me paraît long. Je concluais : Pour vivre longtemps : ennuyez-vous souvent.
Peut-être, mais pas seulement.
Que dit Flaubert ? Une durée scandée par de nombreux évènements paraît plus longue que la même durée vécue dans l’uniformité d’une action unique. La durée vécue est donc fonction de la multiplicité des actions. Dans la routine, lorsque les mêmes actes se répètent indéfiniment, chacun paraît se superposer à tous les autres, ne formant plus qu’un, la durée se contracte. Exemple : voyagez deux jours ; et puis comparez avec un autre voyage, avec un séjour statique d’une semaine. Vous verrez que le second ne vous paraîtra pas tellement plus long que le premier.
Bref ; la durée vécue est bel et bien fonction non seulement de notre action, mais aussi de la façon dont nous intégrons cette action à notre vie. Ce qui signifie que ce n’est pas seulement une expérience de la longueur du temps.
Ce que dit encore Flaubert, c’est que la durée vécue - au présent donc - et la durée remémorée, ce n’est pas la même chose. Ce qui suppose que dans notre existence il y a au moins deux dimensions : l’existence présente et l’existence passée.
Or, voilà Bergson - encore lui : comment parler de la durée sans faire appel à Bergson ? - qui n’est pas d’accord. Il dit que notre vie n’a ni passé ni futur, mais seulement un présent. C’est que toutes nos actions font partie d’une seule et même action qui n’est autre que la construction de notre vie. En sorte que lorsque nous croyons avoir tourné la page, c’est une erreur, parce que le sens de ce qui s’est passé ne peut se décrypter que rapporté à l’ensemble de notre vie - ou du moins à une période longue. Supposez que vous veniez de faire la douloureuse expérience d’un échec. Qu’est-ce qui dira que c’est un malheur ou une chance ? Bien entendu, tout dépendra de ce que vous ferez avec ça.
Si les évènements qui scandent notre vie peuvent paraître se confondre dans le passé, c’est qu’ils ne constituent qu’un seul et même devenir.
Thursday, June 15, 2006
Citation du 16 juin 2006
Tout est bien qui n’a pas de fin.
Jules Laforgue
Il n’y a pas que les philosophes qui affectionnent les paradoxes ; les poètes aussi.
Ce qui ne dure pas ne serait-il pas bon ?
Exemple 1 : les petits plats style « nouvelle cuisine » ont une saveur délicate et sont pourtant fort parcimonieux ;
Exemple 2 : l’explosion du plaisir est l’affaire d’un instant ;
Exemple 3 : la joie est toujours un sentiment à la fois délicieux et transitoire (Spinoza disait qu'elle correspond au passage d’un niveau de perfection à un autre plus élevé)
Pourquoi suffirait-il que ce que nous vivons nous apparaisse comme indéfini pour être bon ?
Exemple : si j’ai mal aux dents, faut-il me dire qu’il suffirait que cela dure éternellement pour être bon ?
Dira-t-on que ce n’est pas parce que ça dure que ça devait être bon, mais c’est parce que c’est bon que ça devrait durer ? Même si la formule de Laforgue conduisait à cette interprétation, son épouvantable banalité nous interdirait d’en faire état.
En fait seule l’idée de l’éternel retour nietzschéen aurait une valeur ici. Tout ce qui dure n’est pas bon ; en revanche l’amour de la vie réclame l’éternité, et la seule éternité accessible à l’entendement fini qui est le notre est la réitération indéfinie (source possible de l’idée de cycle des réincarnations).
Tout ce qui est bon appartient à la vie.
La vie ne doit pas avoir de fin (éternel retour)
Donc tout ce qui est bon n’a pas de fin.
Saturday, May 20, 2006
Citation du 21 mai 2006
Comment des années si courtes se fabriquent-elles avec des journées si longues ?
Vladimir Jankélévitch
Petite histoire de la monotonie.
Je ne reviendrai pas sur l’ennui dont Baudelaire a si bien parlé (voir citation du 10 février). En revanche on peut évoquer ce mécanisme paradoxal qui fabrique de la brièveté avec de la longueur.
Vous êtes en vacances, les jours s’étirent paresseusement, entre le petit matin (vers 11 heures) : déjeuner sur la terrasse ensoleillée, jusqu’au pastis du soir sur la terrasse ombragée ; entre temps, farniente(1). Comme chaque fois que vous ne faites rien, l’ennui (un si délicieux ennui) fait traîner les heures, les minutes et les secondes ; vous avez même supprimé le bracelet montre, non pas comme vous le prétendez pour éviter les traces blanches sur votre beau poignet bronzé, mais pour ne pas être tenté de prendre la mesure de cette dilatation de la durée.
Je vous suppose maintenant installé depuis huit jours ; est-ce que vous n’avez pas l’impression que les jours se succèdent à une vitesse affolante ? Chaque matin ouvrant vos volets sur un soleil vertical (il est déjà 11 heures) n’avez-vous pas l’impression que le temps de sortir et la terrasse sera assez ombragée pour le pastis vespéral ? Que ce soir est déjà là, parce qu’il n’est rien de plus qu’hier soir ? (Vous me suivez ?)
On a compris ce que veut dire Jankélévitch : il ne s’agit pas seulement d’un écrasement de la perspective ; si les journées sont longues, cette longueur est liée à l’inaction qui vous laisse face à vous même c’est à dire à rien du tout (ne vous vexez pas, il ne s’agit que d’un état passager…). En revanche, chaque journée, parfaitement prévisible est comme la photocopie des journées précédentes. Au lieu de vivre huit jours, vous vivez huit fois le même jour, et donc il vous apparaît comme étant une seule journée.
Voilà. Vous savez comment faire pour que vos vacances vous paraissent un peu plus longue : changez de vie chaque jour.
Et puis, tant que vous y êtes : faites en autant le reste de l’année.
Wednesday, February 15, 2006
Citation du 16 février 2006
« Time is money » (« Le temps, c’est de l’argent »)
Benjamin Franklin
La comparaison du temps avec l’argent est bien connue et elle est apparue comme l’expression d’un « fétichisme de la monnaie » puisque c’est Lui qui permet non seulement de mesurer la valeur du travail, mais encore de définir la Nature entière comme marchandise; non seulement d’échanger les produits de son travail avec autrui, mais encore de justifier une éthique de vie (vivre pour produire, produire pour s’enrichir, s'enrichir pour être estimé).
Pour Benjamin Franklin l’équivalence temps/argent est réalisée par une activité particulière (produire, commercer) : ici, le temps c’est seulement de la durée avec ce qu’on peut y faire ; et comme ce qu’on peut y faire peut se payer, alors je peux aussi me payer "du temps" (du « bon temps » même), par exemple en achetant le « temps de travail » d’autrui.
La problématique mercantile de Benjamin Franklin est entendue encore aujourd’hui : on gère le temps comme on gère ses capitaux, on a un compte « capital temps » pour les vacances, on évite de le gaspiller. Comme on a tout de même des doutes, on rajoute des préoccupations morales : comment dépenser son temps avec sagesse ? Que faut-il faire pour vivre sa vie sans perdre son temps ? Que faire de son « temps libre » ?
Demandez au philosophe ce qu’il en pense ; il vous répondra que c’est là l’aliénation de la « créature sans Dieu » (Pascal) qui, pour oublier qu’elle est mortelle, fait comme si elle maîtrisait le temps, comme si elle pouvait rajouter à volonté du temps au temps, un petit bout de durée ici, une RTT là ; comme si le temps n’était pas un écoulement irréversible, comme si cet écoulement pouvait être maîtrisé. Or, on ne remonte pas le cours du temps, on ne peut vivre deux fois. Que le temps soit précieux voilà ce qu’il faut rappeler ; en revanche qu’on puisse l’économiser ou l’épargner comme on épargne son argent, voilà ce qui est absurde.
Que disaient les Grecs ? On dure, on vit, on meurt : la vie se déroule comme le fil de la bobine, et la Parque est là, qui le tranche quand bon lui semble. Point final.
Thursday, February 09, 2006
Citation du 10 février 2006
"Rien n'égale en longueur les boiteuses journées,
Quand sous les lourds flocons des neigeuses années
L'ennui, fruit de la morne incuriosité,
Prend les proportions de l'immortalité"
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, LXXVI
Descartes disait que les poètes faisaient jaillir la vérité comme le feu du caillou. Quand on pense aux volumes de métaphysique de l’ennui (sous divers titres) qui ne disent rien de plus que ce quatrain, on trouve qu’il a visé juste.
Car chacun sait que la durée s’étire, interminable, lorsque l’ennui s’appesantit sur nous. L’enfant qui, las de ses jeux, mugit lugubrement « J’m’ennuie !!! », les adultes qui, pour lui échapper, s’abrutissent de séries télé ou de mots cachés, et - qui sait - la joie secrète du vacancier qui reprend son travail : tous attestent que l’ennui c’est l’inaction plus la viscosité du temps.
Dira-t-on que l’ennui va aussi très bien avec le travail, que c’est même sa caractéristique principale, que faire et refaire inlassablement une tâche insipide est même une image de l’enfer ? Bien sûr, et cela nous fait comprendre que l’ennui c’est l’absence d’invention, et que la routine ou le désintérêt ( « l’incuriosité » dit Baudelaire) pour ce qu’on fait produit la même chose que l’inaction. C’est ce qu’explique Bergson en reliant l’action, la création, avec la conscience et la durée. La contraction de la durée est la conséquence de la concentration d’esprit nécessaire à la résolution des problèmes soulevés par l’activité ; l’ennui c’est la détente de cette concentration et la dilution de la durée qui s’éparpille en fragments innombrables comme la banquise au printemps.
Pour vivre longtemps : ennuyez-vous souvent.