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Thursday, March 13, 2014

Citation du 14 mars 2014



Vous n’y comprenez rien et vous ne comprenez pas que c’est votre avantage qu’un seul homme meure pour que la nation ne périsse pas toute entière.
Evangile selon Jean – 26, 49-50
Ceci concerne le choix du Caïphe, dont on a vu (lire ici) qu’il soutient que le sacrifice humain peut parfois avoir ses défenseurs.
Philippa Foot (1920-2010) a développé le même dilemme dans ce qu’on a appelé « Le dilemme du tramway ». Il comporte deux volets :
1 - Un tram dont les freins sont cassés est dans une pente. Il menace d’écraser 5 ouvriers qui travaillent sur la voie, sauf si quelqu’un manœuvre un aiguillage qui détournerait la rame sur une autre voie où ne travaille qu’un seul ouvrier.  Faut-il le faire ?
2 - Même situation, mais cette fois il n’y a pas d’aiguillage. Le seul moyen de stopper la rame et donc de sauver la vie des 5 ouvriers est de faire basculer par-dessus le parapet qui surplombe la voie un gros homme dont la corpulence est telle que son corps suffirait à bloquer les roues. Là aussi : faut-il le faire ?
Bref, dans les deux cas on peut éviter la mort de 5 innocents en faisant périr un seul homme – également innocent.
L’originalité est qu’on a soumis ce dilemme à un sondage d’opinion : 85% des sondés ont répondu oui dans le premier cas et non dans le second (1). Bien sûr la nature des dilemmes moraux est telle qu’on ne peut trouver une solution totalement satisfaisante à la question qu’ils soulèvent (2). Toutes fois, on voit bien que la réponse des sondés relève beaucoup plus de l’émotion que de la raison : car si la décision est rationnelle elle devrait résulter d’un calcul – on devrait se dire : même si c’est toujours intolérable de faire périr un innocent, faisons-le si on peut en sauver beaucoup plus : c’est le choix du Caïphe. Mais quand ça veut dire prendre la responsabilité de pousser un homme sous les roues du tram : là le raisonnement vient à défaillir.
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(1) Source : Libé du 6 mars – Supplément livres, page II.
(2) Dilemme - Nécessité dans laquelle se trouve une personne de devoir choisir entre les deux termes contradictoires et également insatisfaisants d'une alternative.

Wednesday, May 23, 2007

Citation du 24 mai 2007

N'avouez jamais!

Avinain - 29 novembre 1867 (1)

On dit que les vrais criminels n’avouent jamais, c’est même à ça qu’on les reconnaît… Est-ce si sûr ?

A présent où le jeu « gagnant-gagnant » a obtenu ses lettres de noblesses, nous pouvons revenir sur ce principe. Ça s’appelle le « Dilemme du prisonnier » et ça étudie le comportement des joueurs dans un jeu à somme non nulle (2) sur l’exemple suivant : Deux suspects sont arrêtés par la police. Mais les policiers n'ont pas assez de preuves pour les inculper, donc ils les interrogent séparément en leur faisant la même offre. « Si tu dénonces ton complice et qu'il ne te dénonce pas, tu seras remis en liberté et l'autre écopera de 10 ans de prison. Si tu le dénonces et lui aussi, vous écoperez tous les deux de 5 ans de prison. Si personne ne se dénonce, vous aurez tous deux 6 mois de prison. » Comme c’est un peu technique je me bornerai à quelques observations, renvoyant ceux qui voudraient en savoir d’avantage à cette page de Wikipedia

Dans un pareil cas, faut-il coopérer, et si oui, avec qui et comment ?

- D’abord observons que notre malheureux boucher a été victime d’un tricheur, la grâce impériale qu’on suppose promise n’ayant pas été accordée. Mais surtout, si son cas est tragique, c’est qu’il ne s’agit pas d’un jeu itéré (=répété), le boucher n’a pu jouer qu’une fois, et puis après il a perdu la tête. Mais lorsqu’on joue plusieurs parties avec le même adversaire, alors le « donnant-donnant » est utile.

- Si l’autre joueur est mon concurrent, je coopère avec la police au premier coup, puis je calque mon comportement sur celui de mon adversaire.

- Si l’autre joueur est mon associé, et non mon adversaire, alors la coopération est la meilleure solution: c’est seulement dans ce cas qu’on peut parler de jeu « gagnant-gagnant ».

Transposons maintenant au plan politique : le second cas est manifestement celui d’un candidat face à ses électeurs : si je gagne vous gagnez aussi. Le premier cas est celui du leader politique face au leader d’un autre parti : allions-nous pour être plus fort. Si tu me trahis, je te combattrai aussi.

Tout le problème est de savoir si le candidat n’est pas d’abord un leader qui cherche à faire gagner son parti.

Si vous voulez jouer à votre tour essayez ceci.

(1) - Le boucher Avinain, condamné à mort pour vol et assassinat, fut guillotiné le 29 novembre 1867. Jusqu'au dernier moment, il avait espéré la grâce impériale, en échange des aveux qu'il avait consenti à faire après le jugement. Mais le matin de son exécution, quand on vint lui demander "d'avoir du courage" et qu'on lui fit sa dernière toilette, il eut ces mots désespérés: "Ceux qui avouent sont toujours condamnés".
Bien des avocats se sont fait les disciples de ce boucher devenu trop tard clairvoyant, quand ils conseillent à leurs clients de nier formellement et constamment, de manière à laisser planer un doute dans l'esprit des juges.

(2) La somme des « gains » des joueurs varie d’une partie à l’autre : ici il s’agit des années de prison.

Saturday, November 11, 2006

Citation du 12 novembre 2006

Des deux côtés mon mal est infini.
Ô Dieu, l'étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni ?
Faut-il punir le père de Chimène ?

Corneille - Le Cid (Acte I, scène 6)

Le dilemme…(1) On en reparle depuis que la commission bioéthique et vie humaine de l'évêché de Fréjus-Toulon a pointé du doigt le Téléthon, coupable selon elle de financer des recherches impliquant le tri des embryons, et donc d’encourager la pratique de l’eugénisme. Tout le monde saute au plafond, comme si on avait oublié les débats qui ont entouré le vote de la loi autorisant le diagnostique pré-implatantoire des embryons.

Débat : la quelle de ces deux situation rejetez-vous ?

« - Bonjour madame, voici deux embryons, l’un qui est sain, l’autre porteur d’une maladie génétique bien douloureuse et bien invalidante. Le quel choisissez vous ? - Monsieur, ces embryons ne sont pas seulement mes enfants, ce sont aussi les enfants de Dieu. Je les prends tous les deux. »

« - Madame, monsieur, les progrès de la science permettent aujourd’hui de sélectionner les enfants que vous désirez avoir. Finissez-en avec le hasard ! Ne vous en remettez plus à la nature pour faire des enfants ! C’est qui Huxley avait raison : le meilleur des mondes est pour aujourd’hui. »

Je vais peut-être vous frustrer mais je refuse d’entrer dans ce débat. Tout le monde veut - exige devrais-je dire - une réponse sûre et certaine, qu’il pourrait adopter, et qui lui permettrait de considérer l’affaire comme close. Or voilà : cette affaire-là, elle ne sera jamais close. L’Eglise est irresponsable de culpabiliser les pauvres parents qui essayent de ne pas donner naissance à un enfant handicapé. Mais elle a raison lorsqu’elle souligne que la sélection des embryons est une pratique condamnable parce qu’elle fait l’impasse sur le caractère sacré de la vie humaine (2). Comment choisir sans être en faute ?

Ma thèse c’est la suivante : le dilemme devant le quel on se trouve ici est le signe même de la vie morale : la stance du Cid, donnée en citation, elle là pour le rappeler. Lorsque je choisis l’une des deux positions, c’est avec la conscience aiguë du divorce que j’instaure entre mes principes et la réalité - ou : entre la réalité et mes principes. Le dilemme est solidaire de la condition humaine, nous vivons dans un monde qui n’admet pas nos principes, mais nous refusons de vivre sans ces principes

(1) Dilemme - Nécessité dans laquelle se trouve une personne de devoir choisir entre les deux termes contradictoires et également insatisfaisants d'une alternative.

(2) A condition d’admettre que l’embryon soit une personne = un débat peut en cacher un autre.

Thursday, April 13, 2006

Citation du 14 avril 2006

« Vous n’y comprenez rien et vous ne comprenez pas que c’est votre avantage qu’un seul homme meure pour que la nation ne périsse pas toute entière . »

Evangile selon Jean – 26, 49-50

Le choix du Caïphe, ça vous dit quelque chose ? Non ? Vraiment rien ? Bande de mécréants, alors c’est moi qui doit vous l’expliquer ? On aura tout vu…

Voilà. Jésus fait beaucoup d’adeptes et certains juifs vont trouver les grands prêtres pour leur raconter ce qu’il a fait. Ceux-ci se réunissent en Conseil, et s’inquiètent : si les Romains croient qu’il menace leur autorité, ils risquent de détruire le Temple et même le peuple juif tout entier. C’est alors que le Grand Prêtre, nommé le Caïphe, se lève et déclare qu’il faut sacrifier Jésus en le dénonçant au Romains, pour le bien du peuple. Voir citation.

N’allez pas imaginer que je vous prépare à faire vos Pâques ! Il s’agit en fait d’un dilemme moral : peut-on, en calculant le plus grand bien réalisable, sacrifier un innocent, ou bien la vie d’un seul innocent est-elle sacrée quoiqu’il en coûte en perte d’autres vies innocentes ?

- Si vous faites le premier choix, vous êtes conséquentialiste : vous pensez qu’il faut accroître le bien et diminuer le mal globalement dans le monde ; et donc, dans certains cas il est possible de transgresser l’interdit moral (dénoncer un innocent), dans l’espoir d’en tirer profit pour un plus grand bien pour tous. Je respecte l’interdit « Tu ne tueras point » ; mais je le ferais si je sauve ainsi la vie de nombreux innocents.

- Si vous faites le second choix, vous êtes déontologiste : le devoir de respecter les valeurs est inconditionnel, et il est même inconcevable de faire un calcul rationnel là où la puissance de la valeur s’impose par le respect qu'elle inspire à notre conscience. « Il faut parce qu’il faut » disait Kant. Et donc je refuserai de dénoncer un innocent, même s’il en coûte un massacre des innocents. Car je resterai innocent moi-même.

Vous trouvez très ennuyeux de faire un tel choix ? C’est parce que vous n’êtes pas habitué : la vie morale, ça n’a rien à voir avec la gestion des conflits !