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(1) Il est vrai que nous avons connu un renversement de perspective au tournant des années de crise. Je conserve pieusement ce dessin de Wolinski datant de 1977 : heureuse époque !
De Platon à San Antonio, toutes les citations que vous aimez, avec en prime le commentaire du philosophe.
Jacques Attali – Europe(s)
D'abord un bruit léger, rasant le sol comme hirondelle avant l'orage, pianissimo murmure et file, et sème en courant le trait empoisonné. Telle bouche le recueille, et piano, piano vous le glisse en l'oreille adroitement. Le mal est fait, il germe, il rampe, il chemine, et rinforzando de bouche en bouche il va le diable ; puis tout à coup, ne sais comment, vous voyez Calomnie se dresser, siffler, s'enfler, grandir à vue d'œil ...
Beaumarchais Le Barbier de Séville – Acte II, scène 8
Rossini, Il barbiere di Siviglia (Grand air de la calomnie à écouter ici)
La rumeur… Oui, c’est bien elle qui secoue les Bourses de monde entier – rumeur de faillite de la Société Générale, de dégradation de note souveraine française etc…
Et on se dit : Comment ? Voilà des gens à qui on fait confiance pour manipuler des fortunes astronomiques, - et ce sont eux qui vont cramer des milliards de dollars sur des rumeurs invérifiées ? Des agents de change, des experts en bourses hyper compétents – les voilà qui lâchent leur nerf pour un rien ? Comment est-ce possible ?
Alors Beaumarchais nous décrit le processus : la calomnie, catégorie de la rumeur, se développe sans contrôle par ce qu’elle ne vient de nulle part – et de partout à la fois. Et le talent de Rossini s’ajoute à celui de Beaumarchais pour décrire cet extraordinaire écart entre la petite, toute petite rumeur et le cyclone qu’elle déclenche (1).
Reste à savoir comment ça marche ? Attali nous répond : le moyen de propagation de la rumeur est analogue à celui du sida (2). Le mal qui progresse le plus inexorablement est effet celui qui détruit d’abord nos moyens de défense ; outre le sida, et plus courant, voyez le cas de l’ivresse : ce qu’on perd en premier quand on boit de l’alcool, c’est le désir d’arrêter.
On supposera donc que la gestion des cours de la Bourse altère le jugement des agents de change.
Bien : une fois qu’on a décrit le processus, on n’est pas plus rassuré concernant la Bourse. D’autant qu’on m’explique que les financiers ont fabriqué des myriades de petits robots informatiques, qui gèrent les comptes exactement comme ils le feraient eux-mêmes. L’apprenti sorcier n’est pas loin !
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(1) Si vous ne l’avez encore fait, visionnez la vidéo : la mise en scène souligne cet effet.
(2) Rien à voir avec le « sida mental » de Louis Pauwels, dont on peut retrouver le texte sur des blogs fortement ancrés à droite (comme ici)
Le "déterministe" nous jure que si l'on savait tout, l'on saurait aussi déduire et prédire la conduite de chacun en toute circonstance, ce qui est assez évident. Le malheur veut que "tout savoir" n'ait aucun sens.
Paul Valéry – Regards sur le monde actuel
Une intelligence qui, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée, et la situation respective des êtres qui la composent, si d'ailleurs elle était assez vaste pour soumettre ces données à l'analyse, embrasserait dans la même formule les mouvements des plus grands corps de l'univers et ceux du plus léger atome : rien ne serait incertain pour elle, l'avenir comme le passé serait présent à ses yeux.
Laplace - Théorie analytique des probabilités. (1812) (1)
…rien ne serait incertain pour elle [l’intelligence omnisciente], l'avenir comme le passé serait présent à ses yeux.
Selon le déterminisme, le passé, le présent et le futur sont solidaires parce que déterminés par des lois constantes qui gouvernent tout dans l’univers ; ils coexisteront aussi longtemps que les phénomènes, eux-mêmes.
Voilà donc ce qu’on attend de la science : qu’elle nous prédise ce qui va arriver, aussi sûrement qu’on pourrait prédire les mouvements d’un robot dont on aurait maîtrisé totalement la programmation.
C’est ainsi qu’on attend des spécialistes qu’ils nous disent quand et comment la crise va se résoudre, et si il vaut mieux investir dans la pierre maintenant ou dans 6 mois.
Autrement dit, on fait comme si on pouvait tout connaître. Et comme si « tout » était connaissable.
Valéry nous en avertit : « tout savoir » n’a aucun sens. Notre robot de tout à l’heure, admettons qu’il ait deux mouvements précis de possible – et deux seulement. Supposons maintenant que ces mouvements se déclenchent dans des situations bien spécifiques, mais que chacune de ces situations survienne de façon totalement aléatoire : pourrions nous prédire ce que va faire notre robot ? Nous n’essayerions même pas de le deviner, et nous estimerions ridicule de le faire.
On peut proposer d’aller plus loin : si l’avenir est inconnaissable, ce n’est pas parce qu’il est chaotique, c’est parce qu’il n’existe pas. Et ce qui sera, mais qui n’existe pas aujourd’hui, c’est très exactement ce qui dépend de notre liberté.
Et si la crise financière-économique-sociale-politique (ouf!) que nous traversons faisait partie de ces phénomènes dont l’avenir ne peut être prédit, parce qu’il n’existe pas?
Et si cela signifiait que cet avenir dépendait de nous ? Qu’il sera ce que nous en ferons ?
Ce serait intéressant si c’était vrai : parce qu’alors notre liberté étant proportionnelle à l’indétermination de l’avenir, notre responsabilité (issue des actes de notre liberté) serait proportionnelle à notre ignorance.
(1) Voir aussi Post du 5 juin 2007
Notre époque obsédée par l'instantanéité est myope. Elle croit avoir tout inventé et être l'aboutissement de tout et elle regarde le passé d'un oeil au mieux condescendant.
Jean Dion – Le Devoir (journal québécois) - 10 Décembre 2000
Ce genre de remarque est très courant et en même temps très décevant.
Très courant, parce que c’est de nos jours une banalité de gémir sur l’oubli du passé et de la tradition, oubli que nous payons par les pires égarement qui nous conduisent à refaire exactement les mêmes erreurs que nos ancêtres : nous n’avons décidément rien appris.
Mais aussi, très décevant : tant qu’à faire de dénoncer la myopie qui nous affecte, prenons-là au sens stricte : elle nous empêche non pas de nous retourner vers la passé (ça serait plutôt de l’arthrose cervicale), mais bien de voir au loin, c’est à dire vers le futur.
Ça y est : vous voyez où je veux en venir je suppose ?
La crise ! Oui, la crise (1)… Nous avons le nez dessus, obsédés par ce qu’elle va être demain matin, quelles souffrances, quelles restrictions elle va nous apporter. Et comme faire pour en éviter les effets.
Mais avons-nous le souci de deviner sur quel monde elle va déboucher ? Y aura-t-il un après, différent de l’avant ? Suffira-t-il de régler quelques détails pour que tout reparte ? Y a-t-il une soif du profit, inscrite dans les gènes de l’humanité, qui nous interdirait tout changement ? Ou, au contraire, l’homme issu de sa propre histoire doit-il prendre celle-ci à bras le corps pour lui imposer un virage radical ?
On pourrait au moins se poser la question. Dans les années 60-70, on pensait souvent en terme de révolution. Ce n’était pas très réaliste, ça j’en conviens. Mais au moins, ça évitait la myopie.
Au fond le problème, c’est de regarder au loin et d’y voir clair.
Fra-ter-ni-té, ou Pro-fi-ta-tion ?
(1) Il y aurait toute une étude à faire sur l’usage de l’idée de crise à chaque tournant de siècle.
Ainsi, au tournant du 19ème et du 20ème siècle, c’était la crise de la civilisation européenne qui agitait beaucoup les esprits. En philosophie, on a gardé le souvenir du texte de Husserl (un peu plus tardif il est vrai : 1935), La crise des sciences européennes et la phénoménologie transcendantale.