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Tuesday, May 03, 2016

Citation du 4 mai 2016

Elle revint avec une sorte de casserole, ce n'était pas une vraie casserole car elle n'avait pas de queue, elle était ovale et elle avait deux anses et un couvercle. C'est le faitout, fit-elle.
Samuel Beckett – Premier amour (1946)
Inventaire d'une collection d'ustensiles se trouvant dans la maison de Sir H. S. et qui doivent être vendus aux enchères publiques la semaine prochaine :
- Un couteau sans lame auquel manque le manche. […]
Hans Georg Lichtenberg (cité le 21-09-2007)
Il y a trois sortes de poêles : les poêles à queues, les poêles sans queues et les poêles à écraser les cafards.
Les Shadoks – Cours de logique

Et allez donc ! Trois citations pour le prix d’une !
Il est vrai qu’on pourrait continuer longtemps : à chaque fois on vient buter sur cette impossibilité de parler d’une chose dont les attributs essentiels sont niés: inanité du langage qui continue à employer des mots vidés de leur sens…
Mais si ce procédé un peu grotesque n’était pas si étrange ? Au fond il s’agir de faire croire qu’existent des choses familières qui seraient alors très différentes de ce qu’on croit.
De fait, dans le langage courant on peut faire la même chose que Samuel Beckett, sans toutefois avoir l’honnêteté de dire ce qu’il en est de la définition implicitement utilisée ? Comme par exemple :
            - L’entreprise est un lieu où des hommes et des femmes créent de la richesse qui rémunère les actionnaires.
            - Je fais une politique qui n’est ni de droite, ni de gauche – et pas plus du centre.
            - Un million de chômeurs en plus depuis 2012 : le chômage baisse !
Bien sûr ces affirmations cachent ce qu’elles n’ont pas le courage de dire : que pour les actionnaires, c’est l’argent qui « travaille »  et que ce travail est aujourd’hui plus important que celui des hommes ; que l’on ne fait jamais de la politique autrement qu’en cachant ses positions réelles (1) ; qu’un petit « moins » dans un très grand « plus », ça ne fait quand même pas beaucoup… moins !
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(1) « Un rideau de fumées », c’est ainsi que Marx désignait l’idéologie

Wednesday, January 27, 2016

Citation du 28 janvier 2016

Qu'advient-il du trou lorsque le fromage a disparu ?
Bertolt Brecht
Traiter un adversaire de trou du cul sans fesses, c'est l'anéantir, en faire un néant de sottise, un zéro.
Jean-Paul Sartre – Les Carnets de la drôle de guerre (Cité le 2/2/2010)
On se reportera à notre post du 2 février 2010 pour une philosophie (ou plutôt une ontologie) du trou. Notons simplement que cette réflexion qui revient fréquemment indique combien nous sommes obsédés par ce paradoxe d’un trou qui n’aurait pas de bord. Et d’abord, quelle représentation nous en faisons-nous ? Eh bien justement aucune, et c’est là ce qui irrite : on peut concevoir le trou non délimité, si on veut dire qu'on ajoute un déterminant à un substantif; mais on ne peut pas le voir, ni même l’imaginer.
Car ce qui nous retient sur ce bord (!) c’est bien cette caractéristique de la pensée qui est de ne pouvoir fonctionner qu’avec un contenu. Là où rien n’existe, là aussi est l’impensable.
« Aussi est-il tout aussi nécessaire de rendre sensibles les concepts (c’est-à-dire d’y joindre un objet donné dans l’intuition), que de rendre intelligibles les intuitions (c’est-à-dire de les ramener à des concepts). » écrit Kant dans la Critique de la Raison pure (lire ici).
- Soit donc un énoncé : le trou sans bord. Il nous faut pour le penser un concept : un trou = le néant (ou le rien, mais c’est moins métaphysique). Bon – maintenant, une intuition sensible (par exemple quelque chose qu’on voit ou qu’on peut toucher). Et là, on n’a, avec le trou sans bord, aucune image possible. A quoi ressemblerait donc un trou sans bord ? à rien, car si vous le représentez, il sera forcément délimité … par un bord. D’ailleurs imaginez l’univers infini : vous ne pensez rien quant à l’espace qu’il occupe. Maintenant concevez-le délimité : automatiquement vous allez imaginer un autre espace de l’autre côté de la limite.

- Reste donc à penser le trou noir, qui se définit non par le vide, mais par le plein. Même si toutes les lois de l’univers sont abolies dans le trou noir, même si on ne pourra jamais l’observer, on peut du moins dire qu’il a une forme : la sphère (lire ici). On peut aussi imaginer les étoiles basculant dans cette fournaise, image moderne de l’enfer…

Sunday, February 24, 2013

Citation du 25 février 2013



Le concept de chien n’aboie pas.
Attribué à Spinoza (Pour un débat éclairant sur la question de cette attribution, voir ici)

Quand je dis « le chien aboie », c’est le chien dans la pensée qui aboie, ce chien assimilé à qui j’impartis mon énergie de sujet ; je répète en court l’action, j’en deviens moi-même l’auteur, l’acteur.
Claudel – Op. Posthume
Le chien animal-aboyant aboie-t-il ? Question saugrenue, comme de demander « quelle est la couleur du cheval blanc etc... » ?
Pas tant que ça, si l’on admet qu’« animal-aboyant » est en réalité une définition de dictionnaire. Selon Spinoza si cet « animal » n’aboie pas c’est qu’il s’agit en réalité d’un concept.
Pour transformer des choses réelles en concept, il faut faire une abstraction de leur originalité, de leurs particularités physiques, de ces « grains » de matière sans laquelle elles ne seraient pas. On opère ainsi la réduction à l’indenté d’objets divers moyennant l’élimination de tout ce qui distingue telle occurrence de telle autre. A tel chien – Médor – tel aboiement, qui sera unique et qui disparaitra avec lui ; et à tel autre – Mirza – tel aboiement également unique, etc… : c’est cela qui est éliminé dans le concept de chien animal-aboyant.
--> En sorte que le chien en général ne peut aboyer, à moins que l’aboiement en général existe lui aussi. Et pourquoi le concept d’aboiement n’existerait pas ? Quelque chose qui me permettrait de classer les différents cris d’animaux, et de distinguer le ouah-ouah du chien du miaou du chat ?
Admettons. Mais alors comment cela va-t-il fonctionner, si l’on suppose qu’il y a une cloison étanche qui sépare l’intellect conceptuel et l’imagination des qualités sensibles ?
Peut-être s’agit-il d’un mécanisme en trois étapes : entre le chien qui aboie derrière le portail et le concept (ce chien, comme tous les chiens aboie), il y aurait le souvenir qui en revient dans ma mémoire et que j’entends en imagination.
- Et en effet, selon Paul Claudel, s’il est vrai de dire que le chien dans la pensée aboie, c’est que je l’imagine. Il s’agit d’un aboiement produit en moi par ma pensée, un peu comme je produis le bleu du ciel quand j’imagine l’été. Quand je pense que le chien aboie, j’opère une véritable action : c’est comme si j’aboyais moi-même. Comme le dit  Claudel, cet aboiement  peut bien avoir lieu dans mon esprit, silencieusement,  il n’existe pas moins réellement par l’intermédiaire de l’énergie que j’injecte dedans.
Et donc, cette énergie se mobilise plus facilement quand elle est stimulée par l’imagination que par la conceptualisation. Par exemple, regardez ceci :


A voir ça, moi, j’entends déjà les gueulements rauques de cet effrayant animal. J’arrive même à sentir son haleine fétide : c’est dire à quel point je mobilise mon « énergie de sujet » – pour fuir à toutes jambes !

Thursday, July 28, 2011

Citation du 29 juillet 2011

Il n'est en art qu'une chose qui vaille : celle qu'on ne peut expliquer.

Georges Braque – Le Jour et la nuit

On ne peut expliquer une œuvre d’art ; c’est même à cela qu’on peut la reconnaitre.

Développons un peu cette idée :

- D’abord, il est exact qu’une œuvre d’art excède toujours ce qu’on en peut dire.

--> Déjà parce qu’il n’y a pas d’œuvre d’art sans qu’il y ait chez le spectateur une certaine émotion ; or, l’émotion déborde tout ce qu’on peut en dire.

--> Et aussi parce que l’œuvre d’art est un réservoir de sens inépuisable, qu’il suffit de changer d’époque ou de contexte, voire même de changer d’humeur pour que sa signification change en même temps.

- Ensuite, l’œuvre d’art étant unique par définition (c’est telle création de tel artiste à tel moment), il n’y aura jamais qu’une seule Joconde, même si ce tableau était reproduit un nombre incalculable de fois (1). Or, ce qui est unique est forcément au-delà de toute conceptualisation ; c’est Clément Rosset (2) qui l’a rappelé fortement : l’objet singulier ne peut être exprimé par un concept, ni même par l’entrecroisement de plusieurs concepts.

- Alors, doit-on admettre que n’importe quel objet, dès lors qu’il est unique et qu’il cause une certaine émotion est un objet d’art ? Ne va-t-on pas bénir n’importe quoi, et si je me pâme d’émotion en lisant un ouvrage de la collection Harlequin, ne suis-je pas justifié à dire que c’est un chef d’œuvre de la littérature ?

C’est qu’en réalité on oublie quelque chose d’essentiel : si l’œuvre d’art est inexplicable, il n’en reste pas moins qu’elle nous explique quelque chose à propos des gens et des choses, ou si l’on préfère qu’elle nous ouvre les yeux (ou l’esprit) à un aspect du monde qui nous aurait échappé autrement. (3)

Si l’œuvre d’art est inexplicable elle n’est toutefois pas incompréhensible.

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(1) C’est ce qu’exprime le concept d’aura chez W. Benjamin.

(2) Voir L’objet singulier aux éditions de Minuit.

(3) On devrait ici raffiner quelque peu l’analyse : la peinture non-figurative et plus encore la musique ou la danse expriment non ce que sont les choses mais plutôt notre rapport à elles.

Tuesday, May 12, 2009

Citation du 13 mai 2009

L’artiste doit peindre ce qu’il voit et non ce qu’il sait.

Ruskin

I'm not a man, I'm Eric Cantona.

Dialogue du film de Ken Loach "Looking for Eric", en compétition à Cannes


Le peintre doit peindre ce qu’il voit, c'est-à-dire l’individu – et non ce qu’il sait, c'est-à-dire ce que récapitule le concept - l’idée du genre. Il peint tel homme, et non l’homme ; tel animal – par exemple ce chien, ce loup, et non le chien ou le loup.

C’est en ce sens qu’il peint ce qu’il voit et non ce qu’il sait ; ce qui veut dire aussi que l’on ne connaît que ce qui est général – le concept ; et non ce qui est individuel – tel homme.

Et c'est en ce sens également qu'Eric Cantona peut tranquillement affirmer qu'il n'est pas un être humain, puisque l'être humain est un concept générique qui, en tant que tel, n'existe pas (1)..

Il s’en suit deux affirmations réciproques : d’une part, ce n’est pas l’homme que nous croisons dans la rue, mais tel individu. D’autre part, de cet individu nous ne savons rien, si non qu’il appartient à un genre, qui est l’homme.

Voilà de quoi alimenter nos réflexions, ce qui je crois a été fait par Clément Rosset dans l’Objet singulier (2) – toute l’aventure du langage se déploie dans le va et vient entre la réalité singulière qu’on ne peut pas dire et le concept qui n’existe pas.

Mais, si nous revenons à la peinture, ce jugement ne risque-t-il pas de justifier les critiques négatives opposées aux tableaux donnant une vision fantastique ou imaginaire du réel – ou encore n’offrant aucune représentation du réel ? Ne va-t-on pas entériner les remarques entendues dans les expos d’art moderne : « Qu’est-ce que ça représente ? On n’y reconnaît rien ! »

Si le peintre doit peindre ce qu’il voit, alors pourquoi ne pas le remplacer par un appareil photographique ? C’est au moins ce qu’on a cru pouvoir faire lors de l’invention de la photographie au XIXème siècle.

Entre ce qu’on sait et ce qui est, il n’y a pas seulement place pour ce qu’on imagine.

Il y a aussi place pour ce qu’on voit, de là où l’on est placé avec les yeux que nous avons et l’expérience de notre vie. Voilà bien des conditions particularisantes.


(1) Tout ceci est bien connu depuis l'antiquité : il s'agit de la célèbre querelle des universaux, qui, comme on le voit, n'est pas encore tout à fait terminée...

(2) Edition de minuit – 110 pages, 140 grammes

Monday, February 02, 2009

Citation du 2 février 2009


Le temps, c'est un peu comme le vent. Le vent, on ne le voit pas : on voit les branches qu'il remue, la poussière qu'il soulève. Mais le vent lui-même, personne ne l'a vu.

Jean-Claude Carrière – Entretiens sur la fin des temps

Qu’est-ce qu’une abstraction ? Strictement parlant, c’est ce qui est dégagé (extrait-abstrait) de la réalité. Tous concept est une abstraction, que l’on parle de l’espace ou de l’amitié. Du temps ou du vent.

Mais l’erreur à ne pas commettre est de croire que réciproquement tout ce qui ne se voit pas est abstrait.

Alors certes, le vent ne se voit pas mais il se sent sur la peau, il s’entend par le bruit qu’il fait. Mais enfin là n’est pas l’essentiel : comme le temps avec le quel il est ici comparé, le vent est un agent invisible, une sorte de main noire, qui transforme les choses sans qu’on puisse percevoir son action.

Faut-il renoncer à l’abstraction dans ces cas, dans la mesure où ces réalités échappent à notre perception ? Ne pourrait-on imaginer le concept de vent, et celui de temps ? C’est sans doute possible, mais reconnaissons que l’opération d’abstraction est d’autant plus difficile.

Prenez l’amitié, dont nous parlions il y a un instant. C’est un concept et comme tel il est abstrait. Mais sa définition doit s’appliquer strictement à tout ce qui nous semble être une situation d’amitié. Et donc, nous avons pu l’en abstraire (appelons ça une induction) : l’amitié, c’est ce que je ressens en présence de Pierre-Paul-Jacques.

Maintenant, tentez de conceptualiser le temps. Est-il l’horloge ? Est-il la pomme qui se ride dans le compotier – ou plus optimiste, le bourgeon qui fleurit ? Est-il l’impatience qui agite mon âme dans l’attente de l’aimée qui va venir ? Est-il la variable qui permet de mesurer la vitesse du mobile ?

Vous comprenez maintenant : comme Jean-Claude Carrière, mieux vaut définir le temps en le comparant à ce qui ne se voit pas. Le temps est à penser négativement – comme Dieu.

Tuesday, October 21, 2008

Citation du 22 octobre 2008


Car, par exemple, je voyais bien que, supposant un triangle, il fallait que ses trois angles fussent égaux à deux droits ; mais je ne voyais rien pour cela qui m'assurât qu'il y eut au monde aucun triangle. Au lieu que, revenant à examiner l'idée que j'avais d'un Être parfait, je trouvais que l'existence y était comprise, en même façon qu'il est compris en celle d'un triangle que ses trois angles sont égaux à deux droits, ou en celle d'une sphère que toutes ses parties sont également distantes de son centre, ou même encore plus évidemment ; et que par conséquent, il est pour le moins certain, que Dieu, qui est cet Être parfait, est ou existe, qu'aucune démonstration de géométrie le saurait être.

Descartes – Discours de la méthode (Quatrième partie)

Tiens, un peu de philo, pour changer.

Aujourd’hui : l’argument ontologique, qui consiste en une démonstration rationnelle de l’existence de Dieu (1).

Quoi ? On a démontré rationnellement que Dieu existe, et on ne vous l’aurait pas dit ?

Hé bien, on vous l’a dit. En cours de philo pendant votre terminale, rappelez vous… vous étiez entrain de faire votre problème de math ? D’envoyer un SMS ? De baratiner votre voisine ou de commenter le dernier match du PSG avec votre voisin ?

… Qu’importe, car depuis Descartes, Kant est passé par là et il a tout fichu par terre. Oups !

Ce qui importe quand même c’est de savoir qu’à l’époque de Descartes, il y avait des gens pour dire que la foi n’était pas tout, et que la raison permettait d’entrer dans le royaume de Dieu – si Dieu le veut. Que l’athée était un insensé (2), mais que réciproquement la raison était un bienfait de Dieu dont nous devons tirer tout le parti possible.

Bref, il y avait un espace pour un débat raisonnable sur l’existence de Dieu et sur l’étendue de ses attributs – autant dire que si un dialogue entre croyants et non croyants peut s’instaurer ce n’est que dans ce contexte là.

Hélas : voyez ce qui se passe aujourd’hui. On ne pense la culture religieuse qu’en terme d’histoire des religions, et bien souvent en terme de catéchisme, distillé par le prof d’histoire. Franchement, si on oublie de le faire, il n’y a pas de quoi se désoler.

Par contre, qu’on s’interroge sur Dieu, son existence et ses attributs, et tout cela réfracté par les différentes religions : je ne sais pas si ça aiderait à gagner le Paradis, mais ça aiderait peut-être à être moins bête.

(1) Résumé de l’argument : si l’existence est une propriété du concept au même titre que la quantité, la qualité, la relation etc., alors on ne peut concevoir en son esprit un être possédant la totalité de ces propriétés sans lui attribuer aussi l’existence. Donc, si je peux concevoir Dieu – être infiniment parfait – comme concept, je cois aussi le concevoir comme existant réellement.

(2) Saint Anselme. Proslogion : « Nous croyons que tu es quelque chose de tel que rien de plus grand ne puisse être pensé. Est ce qu'une telle nature n'existe pas, parce que l'insensé a dit en son cœur : Dieu n'existe pas? Mais du moins cet insensé, en entendant ce que je dis : quelque chose de tel que rien de plus grand ne puisse être pensé, comprend ce qu'il entend ; et ce qu'il comprend est dans son intelligence, même s'il ne comprend pas que cette chose existe. Autre chose est d'être dans l'intelligence, autre chose exister. [...] Et certes l'Être qui est tel que rien de plus grand ne puisse être pensé, ne peut être dans la seule intelligence ; même, en effet, s'il est dans la seule intelligence, on peut imaginer un être comme lui qui existe aussi dans la réalité et qui est donc plus grand que lui. Si donc il était dans la seule intelligence, l'être qui est tel que rien de plus grand ne puisse être pensé serait tel que quelque chose de plus grand pût être pensé »