2° la pensée;
3° la révolte.
A la première correspond proprement l'économie sociale et privée; à la seconde, la science; à la troisième, la liberté.
De Platon à San Antonio, toutes les citations que vous aimez, avec en prime le commentaire du philosophe.
Être gouverné, c'est être gardé à vue, inspecté, espionné, dirigé, légiféré, réglementé, parqué, endoctriné, prêché, contrôlé, estimé, apprécié, censuré, commandé, par des êtres qui n'ont ni titre, ni la science, ni la vertu... Être gouverné, c'est être à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé. C'est sous prétexte d'utilité publique et au nom de l'intérêt général être mis à contribution, exercé, rançonné, exploité, monopolisé, concussionné (1), pressuré, mystifié, volé ; puis, à la moindre réclamation, au premier mot de plainte, réprimé, amendé, vilipendé, vexé, traqué, houspillé, assommé, désarmé, garrotté, emprisonné, fusillé, mitraillé, jugé, condamné, déporté, sacrifié, vendu, trahi, et pour comble, joué, berné, outragé, déshonoré. Voilà le gouvernement, voilà sa justice, voilà sa morale !
Proudhon – Idée générale de la révolution au XIXe siècle (1848)
Il est rare qu’une citation aussi longue et utilisant le procédé de la définition par l’énumération de termes (2) ait un tel succès. Et pourtant il n’est que de lancer une recherche sur Google pour s’en assurer : cette citation, on la retrouve in extenso dans de nombreuses occurrences (on peut la lire ici sur le site d’anarchistes québécois). Je suppose qu’on apprécie ce débordement verbal exprimant parce qu’il exprime une insupportable réalité : l’Etat qui nous gouverne nous accable de son contrôle tatillon et soupçonneux. Il est partout, et il contrôle tout.
Mais… S’il le peut, n’est-ce pas, comme le supposait La Boétie que nous aimons ça ?
--> Pour le savoir je me suis interrogé sur l’attitude qui est la nôtre en présence des pays où l’Etat est moins puissant que chez nous.
Je laisserais de côté, le cas de la Belgique – pourtant intéressant : plus d’un an sans gouvernement et toujours debout !
C’est que l’actualité nous tourne plutôt vers la Grèce et son « laxisme » fiscal, conséquence de l’impuissance de son gouvernement et de ses fonctionnaires à faire rentrer l’impôt et à percevoir les taxes : ce dont s’effarouchent le FMI et la BCE. Voilà un pays où l’on n’est pas «à chaque transaction, à chaque mouvement, noté, enregistré, recensé, tarifé, timbré, toisé, coté, cotisé, patenté, licencié, autorisé, admonesté, empêché, réformé, redressé, corrigé… »
Et vous savez quoi ? Au lieu de les envier et de les féliciter, nous les méprisons et les accusons de faiblesse, quand ce n’est pas d’abominables tricheries !
J’aimerais croire que c’est de la jalousie.
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(1) Mot du jour – Concussionné : être victime de la concussion.
Concussion : Malversation d'un fonctionnaire qui ordonne de percevoir ou perçoit sciemment des fonds par abus de l'autorité que lui donne sa charge. (TLF)
(2) Enumération, ou accumulation, ou inventaire ? J’ai consulté mon Gradus (Bernard Dupriez) et je pencherais finalement plutôt pour accumulation – mais sans certitudeLorsqu'une association s'est cristallisée en société, elle a cessé d'être une association, vu que l'association est un acte continuel de réassociation. Elle est devenue une association à l'état d'arrêt, elle s'est figée. [...] Elle n'est plus que le cadavre de l'association ; en un mot, elle est devenue société communauté.
Max Stirner - L'Unique et sa propriété - 1845
A bas la société ! Vive l’association !
Qu’est-ce que c’est que ce galimatias ?
En vérité, il faut dire que le compromis est difficile à concevoir : comment être, comme Stirner, individualiste, et en même temps admettre que l’association de ces individus soit possible sans concession grave ? Cette question est également posée à l’anarchie en général, et ceux-ci la résolvent par le postulat qu’il existe une nature humaine bienfaisante qui harmonise sans qu’on ait à y toucher les humains dans leur groupe de coopération.
Seulement voilà : on ne peut pas, si on s’appelle Max Stirner, à la fois refuser le concept d’humanité (1) et croire à la nature humaine : ce serait incohérent. Comment l’individu (= l’Unique) pourrait-il se définir à partir d’un genre commun ?
Pourtant il faut bien aussi vivre en groupe, s’associer avec d’autres hommes : c’est la loi de l’espèce, et rien – aucune philosophie, aucune religion – ne peut l’empêcher.
Solution de Stirner : l'association est un acte continuel de réassociation. On ne peut rien concéder aux autres qui ne soit l’effet de notre volonté et de ce fait on ne peut éviter de s’engager. Seulement pour que cet engagement ne soit pas en contradiction avec ma liberté et avec celle des autres, il faut qu’il soit lié à un projet précis et donc limité dans le temps. Ce qui ne veut pas dire qu’on devra renoncer ensuite à toute association ; mais bien qu’il faudra se réassocier avec d’autres – ou pourquoi pas, avec les mêmes – par un nouveau pacte souverain. Nouveau et aussi limité que le précédent.
Voilà. Est-ce pensable dans une société aussi organisée et aussi hiérarchisée que la nôtre ? J’en doute.
Mais je me sens un peu fleur bleue ce matin : je me plais à imaginer Stirner se réveillant auprès de sa blonde et lui disant :
- Ma chérie, jamais je ne t’ai juré aide et fidélité pour la vie. Mais ce matin et jusqu’à ce soir, oui : je me veux unis à toi pour le meilleur et pour le pire.
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Nota bene: Certains voudront lire dans cette citation de Stirner une allusion au remaniement ministériel au quel vient de procéder Notre-Président. Certes il reprend (presque) les mêmes et il leur fait (re)jurer fidélité et obéissance : ne serait-ce pas une réassociation ? Oui, sans doute.
Mais si vous voulez me faire croire que Nicolas Sarkozy est un adepte de Stirner, là, vous aurez du mal.
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(1) Voir ici