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Sunday, August 09, 2015

Citation du 10 aout 2015

Si l'anomie est un mal, c'est avant tout parce que la société en souffre, ne pouvant se passer, pour vivre, de cohésion et de régularité. Une réglementation morale ou juridique exprime donc essentiellement des besoins sociaux que la société seule peut connaître ...
Durkheim, De la division du travail social, 1893
ANOMIE, subst. fém.
PHILOS. Absence de normes ou d'organisation stable; désarroi qui en résulte chez l'individu.
P. ext. Contestation de la société, soit par refus de toute société, soit par désir de la réformer.
T.L.F.
L’anomie selon Durkheim est un mal, parce qu’elle s’oppose à un besoin social. « Besoin social » : méfions-nous de ces formules ambigües qui ont trop de sens pour nous éclairer.
Les 3 sens de l’expression « besoin social » :
1° Selon les philosophes du 18ème siècle, la société est une somme d’individus, et les besoins qui s’y expriment, biens que collectifs car éprouvés par tous,  sont dans leur origine strictement individuels.
2° Selon la Pyramide de Maslow (1), le besoin social ou besoin d'appartenance, consiste pour les individus à ressentir la nécessité d'appartenir à un groupe social. L’une des plus cruelles punitions est justement celle de l’isolement ou relégation.
3° Selon Durkheim, on trouve dans la société des besoins sociaux qui ne sont pas ceux que les individus ressentent et que la société peut prendre en charge (santé, éducation, etc.) mais des besoins qui doivent être satisfaits pour que la société puisse fonctionner. Tels sont l’exigence d’échanges bien régulés, de justice, de rémunération de l’utilité sociale etc…
Du coup, le besoin social loin d’être éprouvé primitivement par l’individu, ne l’est que parce qu’il existe déjà au niveau collectif.
Lisons le livre de Jean-François Filloux (2) : « Les besoins sociaux expriment des fonctions qui doivent être réalisées et qui correspondent à la société entendue comme un tout… Le besoin social, plus même qu’un attribut du tout, est la tendance immanente à ce tout d’influencer les parties. »
Filloux enchaine avec deux exemples fort éclairants :
à La division du travail social est un besoin social qui a pour fonction d’assurer la cohésion et la solidarité sociale.
à Les règles sociales ont une fonction qui correspond à un besoin social en permettant une atténuation de la lutte pour la vie (assurance de la survie sociale).
De ce point de vue, l’anomie est bien une maladie sociale et non la manifestation de la liberté individuelle.
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(1) Pyramide des besoins - Réalisée dans les années 1940 par le psychologue Abraham Maslow sur la motivation : voir ici

(2) Jean-Claude Filloux – Durkheim et le socialisme

Tuesday, April 21, 2015

Citation du 22 avril 2015

Une réglementation morale ou juridique exprime donc essentiellement des besoins sociaux que la société seule peut connaître.
Durkheim – De la Division du travail social 1893

« Il faut une réglementation morale ou juridique » : c’est  en ces termes que Durkheim établissait, il y a plus d’un siècle, qu’une règle quelle qu’elle soit était un moindre mal par rapport à l’anomie, état caractérisé par l’absences de norme et d’organisation publique. Ce n’était d’ailleurs pas la première fois qu’une telle remarque était faite, puisque, selon Pascal, la justice remplissait la même fonction : certes, elle est soumise aux caprices du Prince, mais elle reste préférable au conflit généralisé entre les prétendants au Pouvoir.

Pascal, Durkheim, de vieilles lunes ? Tout cela ne serait que de l’érudition stérile, des faits établis dans le passé et rien que pour le passé ? Hélas non : revenir sur cette question aujourd’hui nous plonge dans les propos actuels des tenants de l’ordre et de la tradition, de ceux qui disent que tous les bouleversements sociaux et culturels du siècle passé n’ont fait que détruire sans jamais construire quelque chose de neuf. Que tout changement dans ce domaine est régression et jamais progression. Certes, ils ne vont pas jusqu’à dire que, même ridicule, cet ordre établi est préférable à l’absence d’ordre – mais ce serait encore possible…
Du coup, ne va-t-on pas bénir n’importe quel gourou de l’ordre moral, venu envouter une population entière et la pousser aux pires excès ?

Que répond Durkheim à cela ? Que cette réglementation est sociale – donc collective – non seulement dans son application, mais aussi dans son origine, qu’elle exprime … essentiellement des besoins sociaux que la société seule peut connaître. Il y a non seulement un besoin d’être encadré, dirigé, mais il faut encore savoir en quoi consistent les besoins des hommes : comment il faut régler les mariages, les devoirs réciproques des hommes et des femmes, répartir les héritages ; comment distribuer les ressources, etc. L’individu qui s’isole est comme le neurone déconnecté : il meurt en peu de temps.

Monday, January 19, 2009

Citation du 20 janvier 2009

Les mots que le serpent a glissés dans l’oreille d’Eve sont la vérité, toute la vérité et rien que la vérité au sujet des êtres humains : ils aiment la bonne bouffe et ils adorent transgresser la loi.

Nancy Huston – Instruments des ténèbres. p. 28

On-ne-nous-dit-pas-tout !

Tenez, à propos du serpent et d’Eve : dans la Genèse, le serpent se borne à promettre à Eve le bonheur par la connaissance du Bien et du Mal. Jamais il ne nous est dit qu’il lui apprit que c’est dans la nature humaine de transgresser la loi. Car, s’il a bien dit ça, Eve n’est plus aussi coupable : c’est la nature humaine qui a agi à travers elle, non son libre arbitre.

Alors, vous allez me dire que Nancy Houston, elle dit ce qu’elle veut, mais que sa parole, ce n’est pas parole d’évangile. Soit.

Laissons tomber le serpent (1) alors, mais gardons l’affirmation que les êtres humains …ils adorent transgresser la loi.

Ça, ce n’est pas un scoop. Déjà, il y a bien longtemps, Durkheim le disait : statistiquement, il y aura toujours des hommes qui voudront transgresser la loi. Et c’est pour cela qu’il faudra toujours des lois répressives, et des sanctions pour bien montrer ce qui est défendu. Car – et c’est là que l’analogie avec la bible est la plus évidente – la désobéissance est une force corrosive dans la société, elle sème l’anomie partout où elle est tolérée.

La permissivité n’est pas une vertu sociale, c’est une faiblesse, c’est le résultat d’un affaiblissement de la société, qui à son tour, produit un délitement du lien social.

Voilà donc le message de Durkheim : ce qui fait la force de la société ne peut que s’affirmer contre les tendances des individus. La répression fait partie de la société, comme ce qui la rend possible, tout simplement.

Freud a dit la même chose à peu près au même moment.

Et puis Rousseau : L’homme est né libre et partout il est dans les fers, (Contrat social)

Il semblerait qu’il ne faille pas le regretter ?



(1) D’ailleurs même pas sûr que ce soit un serpent : voyez comment la cathédrale de Reims le représente.





Monday, March 05, 2007

Citation du 6 mars 2007

La liberté et la fraternité sont des mots, tandis que l'égalité est une chose.

Henri Barbusse

Voilà ce que nous oublions facilement : l’égalité existe dans la nature, elle est contrôlable, visible. L’animal lui-même la perçoit, si on en croit l’anecdote de l’âne de Buridan (1). Et pourtant nous faisons de l’égalité une chimère bonne pour les utopistes.

Que savons-nous de l’égalité ? Comment cette idée vient-elle à notre esprit ? Est-ce l’enfant qui réclame la même chose que son petit voisin (« Moi aussi, moi aussi !! J’y ai droit ! ») ? Est-ce l’indifférenciation des individus dont l’identité garantit l’égalité (comme à l’armée où le soldat qui tombe est remplacé par le soldat de réserve) ?

Une réponse pourrait être trouvée chez Hobbes : on sait que pour lui, dans l’état de nature, chaque homme est en lutte avec tous les autres pour s’approprier les moyens de sa subsistance. Ce conflit généralisé vient justement de l’égalité naturelle des hommes : chacun se sentant d’égale force peut espérer l’emporter dans son combat contre un adversaire qu’il estime ne pas être plus fort que lui, et cela tant que l’ordre civil (= pouvoir politique autoritaire) ne sera pas instauré pour imposer la paix. Autrement dit, c’est l’inégalité de condition (issue du pouvoir civil) qui est artificielle, et c’est elle qui impose la paix civile. Seule une forte hiérarchie sociale peut empêcher la discorde de l’anarchie

Seulement voilà : les choses se compliquent avec nos sociétés modernes. Une comparaison avec les poules nous aidera à le comprendre : le « pecking order » ou « hiérarchie du coup de bec » (2) désigne le fait que dans un poulailler, chaque poule sait de qui elle peut recevoir un coup et à qui elle peut sans risque de représailles en donner un : c’est une hiérarchie acceptée, gage de paix et de tranquillité. Tout va bien… tant que le poulailler ne compte pas trop d’individus (une cinquantaine). Mais dès que ce chiffre est dépassé, les poules, dont la cervelle est un peu limitée comme chacun sait, ne peuvent plus conserver en mémoire la hiérarchie de ces trop nombreux individus : les coups de becs pleuvent à tort et à travers (3), causant la mort de nombreuses volailles.

Chez nous, ce n’est pas tant l’effectif de la population que la disparition des marqueurs sociaux (= inégalité de condition) qui initie ce phénomène : il s’appelle « anomie » (cf. Citation du 22 juillet 2006).


(1) A lire pour ceux qui l’ignorent - en vue de la future interro de culture G : Buridan (XIVème siècle, disciple de Guillaume d’Occam) affirmait que si son âne avait également soif et faim, il mourrait de soif et de faim s’il était placé à égale distance d’une seau d’avoine et d’un seau d’eau.

(2) Sur le pecking order, voir

(3) Pour ceux que l’élevage des poules ne laisse pas indifférent rappelons que l’an dernier avec le confinement des volailles du fait de la grippe aviaire, ce phénomène avait été signalé comme cause de surmortalité dans les poulaillers.
Ce phénomène existe aussi dans les meutes de chiens avec le simulacre d’acte sexuel : le male qui est le plus faible est désigné du nom de « male du dessous ». Ravissant n’est-ce pas ?

Friday, July 21, 2006

Citation du 22 juillet 2006

Si Dieu n’existait pas, tout serait permis
Dostoïevski - Les frères Karamazov
(Ça, c’est la citation rapportée par Sartre dans sa conférence intitulée : l’Existentialisme est un humanisme. Elle est probablement fausse, d’un point de vue littéral du moins. Mais elle résume fort bien la pensée de Dostoïevski et bien sûr, celle de Sartre également.)
On devine le syllogisme : Si Dieu n’existait pas, alors tout serait permis. Or il n’existe pas. Donc tout est permis.
Qu’est-ce que vous pensez de ça ? Si vous être anarchistes, vous direz tant mieux, Ni Dieu, ni Maître, etc.. Mais si vous êtes sociologue durkheimien, vous direz : Attention ! Danger d’anomie !
« Anomie » : quésaco ?
C’est un terme utilisé par Durkheim (1) pour désigner l’absence de règles et de valeurs sociales. Il lui sert à montrer que l'affaiblissement des règles imposées par la société aux individus a pour conséquence d'augmenter leur insatisfaction et de provoquer leur « démoralisation ». Laissés à eux mêmes, ils jouissent d’une liberté strictement négative ; la liberté individuelle ne résultant que de l’affaiblissement de la société, elle ne révèle pas leur statut de sujet ; elle n’est donc que le symptôme de la désorientation de la volonté que rien ne peut compenser - rien et surtout pas la volonté de l’individu. Durkheim n’est donc vraiment pas un anarchiste… Mais ça, vous le saviez déjà. Mais les conséquences sont plus intéressantes.
La première conséquence, c’est que pour éviter cette démoralisation, pour avoir des aspirations, les règles sociales sont indispensables, il doit y avoir du défendu et de la répression sociale.
L’autre conséquence, c’est que si Durkheim et Dostoïevski ont raison, une société - et donc l’homme - a un besoin impérieux de religion, sous quelque forme que ce soit, autrement dit que la liberté entendue comme indétermination est catastrophique pour l’individu. Parce que la religion est la source absolue des règles sociales et des aspirations individuelles, parce que nous ne saurions vivre sans ces contraintes, alors nous devons humilier notre orgueil au pied de la croix.
Brrrr !!!
(1) Voir en particulier De la division du travail social.