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Friday, May 29, 2015

Citation du 30 mai 2015

Le tabou (1) se présente comme un impératif catégorique (2) négatif. Il consiste toujours en une défense, jamais en une prescription. Il n'est justifié par aucune considération de caractère moral.
Roger Caillois L'Homme et le sacré (1939)
S’il est un fait avéré, c’est bien le caractère historique ou social des tabous : l’article de Wikipédia (ici) en énumère une série dont on imagine qu’ils sont soit déjà obsolètes, soit en passe de le devenir. Et que du même coup, certains propos ou certains comportements qui aujourd’hui sont parfaitement tolérés seront demain des actes ou des sujets tabous. Ce qui est d’ailleurs corroboré par Caillois qui juge fort justement que la morale, dont l’implication est trans-historique, n’a rien à voir avec le tabou.
Autre caractère du tabou : il s’agit d’une défense. Le tabou ne nous dit jamais « Tu dois faire ceci-cela », mais « Tu ne dois pas faire ceci-cela » ; raison pour la quelle Caillois identifie le Tabou à l’impératif catégorique (cf. note 2).
Seulement voilà : chez Kant, l’impératif catégorique est fondé sur la souveraineté de la raison. L’impératif est rationnel et la raison est souveraine – se soumettre à la législation de la raison est le principe même de la morale. Ainsi se trouve fondée la valeur morale.
--> Alors, quel est donc le fondement du tabou ? Si je ne dois pas épouser ma cousine au 1er degré,  si je ne dois pas paraître dans une réunion publique en même temps que ma sœur, si celle-ci ne doit pas entrer dans la maison commune lorsqu’elle a ses règles, il doit y avoir des raisons que les ethnologues vont rechercher dans les mythes et dans la structure  de la société. Mais avec nos tabous, ceux que nous admettons sans discussion, tel que l’évocation de telle maladie ou le comportement sexuel de tel individu : rien de tout cela – on admet qu’il ne faut pas en parler, ni bien sûr faire ce qu’il défend, sans jamais dire pourquoi. C’est comme ça et voilà tout : tel est l’impératif catégorique. Reste qu’on peut quand même dire que, si on peut parler de tabou dans tous ces cas, c’est parce qu’on a affaire aux conditions de possibilité de la vie collective.
C’est ce que le rappelle ce dessin de Caran d’Ache à propos de l’affaire Dreyfus, sujet tabou de l’époque.

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(1) Le tabou est une prohibition à caractère sacré dont la transgression est susceptible d'entraîner un châtiment surnaturel. (Art. Wiki)
 (2) L'impératif catégorique correspond à ce qui doit être fait inconditionnellement. Il n'y a pas ici de fin instrumentale, l'impératif catégorique s'impose de lui-même sans autre justification.

(A distinguer de l’impératif hypothétique correspondant à ce qu'il faut faire en vue d'une fin particulière) – (Art. Wiki)

Friday, February 15, 2013

Citation du 16 février 2013



Sur un point seulement la sensibilité ancienne peut dépasser la nôtre : on ne supportait pas de voir un cheval abattu pour être mangé.
Madeleine Ferrières  - Histoire des peurs alimentaires (Du moyen-âge à l’aube du XXème siècle) p.93

La lecture du livre de Madeleine Ferrières est tout à fait recommandable en cette période de découverte des trafics auxquels se livrent les industriels de l’agro-alimentaires : visiblement et contrairement à ce qu’on imaginerait, nos ancêtres étaient un peu plus méfiants que nous quant aux vilaines choses qui pouvaient se glisser dans leurs assiettes. Toutefois, comme le montre notre citation, il y a encore heureusement des gens qui maintiennent les vieux tabous bien vivaces : ce sont les anglais. On leur aurait refilé du cochon à la place de bœuf, qu’importe. Mais du cheval, noble animal qu’on aimerait introduire dans son salon à l’heure du thé : horreur !
Le péché mortel commis par l’industrie agro-alimentaire consiste à faire sauter des frontières qu’on croyait intangibles :
            - hier elle faisait manger des farines issues des carcasses de moutons à des herbivores au point de rendre folles les vaches.
            - aujourd’hui, elle confond la production agronomique avec celle de matières premières. La viande devient du minerai, au même titre que la houille ou le fer.
On connaissait déjà le processus avec le surimi : on mixe toutes sortes de poissons, on les désodorise et on obtient une pâte totalement inodore et sans saveur, au point que si on la parfumait au cacao, elle concurrencerait le Nutella (1). Et donc, qu’importe de quelles carcasses proviennent les déchets qu’on broie pour faire des « pains de viande » : il suffirait de les aromatiser au bœuf ou au mouton – voire même au canard – pour en faire des lasagnes, du parmentier ou du couscous…
J’y vois quand même un avantage : c’est qu’on peut en finir une bonne fois avec les tabous alimentaires, les viandes hallal ou kasher ou que sais-je encore ? Il suffit que l’arôme soit sanctifiable et ça marche. D’ailleurs on nous dit qu’il y a un an on a trouvé du cheval dans du bœuf hallal : ce n’était qu’un épisode précurseur.
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(1) Au fait, le Nutella : vous savez ce qu’il y a dedans, vous ?

Saturday, November 05, 2011

Citation du 6 novembre 2011

Quand elle fut couchée, la petite fille dit :
– Oh, ma [Mère] grand, que vous êtes poilouse !
– C'est pour mieux me réchauffer, mon enfant !

Le petit chaperon rouge, tradition orale. (Lire ici en cliquant sur Français dans le paragraphe "Tradition orale")

Sur le site référencé on nous explique que les contes de Perrault ou de Grimm appartiennent souvent à un fonds de récits antérieurs et qu’on retrouve parfois dans la Tradition orale.

Avec le conte de notre enfance, on devinait sans mal que l’ambiguïté du Petit chaperon rouge tenait à sa naïveté face aux séductions du loup, et qu’il fallait l’interpréter comme une leçon sur les dangers de la séduction et de la sexualité. Et Perrault enfonce lourdement le clou (la chevillette ?) dans sa Morale (cf. ici). On se doutait, avec raison, que la tradition ne s’embarrasserait pas de telles litotes.

On croyait alors que par ailleurs, la tradition orale se bornait à véhiculer un vocabulaire savoureux et désuet : Oh, ma [Mère] grand, que vous êtes poilouse ! Et d’imaginer le petit dernier déclarant cela à sa Grand-mère qui a du poil au menton…

Mais on ne devinait tout de même pas qu’on allait nous raconter que c’est le Petit chaperon rouge qui mange la mère grand et qui, pour faire bonne mesure boit son sang (1). Et, comme si ce repas cannibale ne suffisait pas, voilà de la scatologie, avec le Loup qui invite l’aimable Chaperon rouge à faire ses besoins dans le lit…

D’où vient donc cette version du conte ? De la « tradition orale ». Mais, qu’est-ce que la tradition orale ? Sans doute des conteurs qui, à la veillée, charment leur auditoire et le tiennent en haleine avec des mots surprises (2) et des contournements de tabous. Ici, point de morale édifiante, point d’allusions scabreuses : tout est dit, tout est souligné, tout est nommé.

On peut penser que ce conte est destiné à des paysans qui n’ont pas l’habitude de finasser avec des mots. Certes.

Mais tout de même, on est loin des Contes de Fées dont Bruno Bettelheim nous dit qu’ils sont destinés à aider les petits enfants à grandir en affrontant leurs désirs et leurs terreurs.

Scatologie et cannibalisme : ici, il s’agit de satisfaire les désirs les plus archaïques, et sans détour.

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(1) Pour les paresseux qui ont eu la flemme de cliquer pour retrouver le texte, cet extrait :

« Et le bzou [le Loup] arriva chez la Mère grand, la tua, mit de sa viande dans l'arche et une bouteille de sang sur la bassie.

La petite fille arriva, frappa à la porte.

– Pousse la porte, dit le bzou. Elle est barrée avec une paille mouillée.

– Bonjour, ma grand, je vous apporte une époigne toute chaude et une bouteille de lait.

– Mets-les dans l'arche, mon enfant. Prends de la viande qui est dedans et une bouteille de vin qui est sur la bassie.

Suivant qu'elle mangeait, il y avait une petite chatte qui disait :

– Pue !... Salope !... qui mange la chair, qui boit le sang de sa grand. »

(2) Comme on l’a vu ci-dessus, dans cette version, le Loup est nommé le « Bzou ». Je ne sais pas, mais je me doute qu’il n’y a pas un patois dans lequel le Loup porte ce nom.

Sunday, January 30, 2011

Citation du 31 janvier 2011

Allons ! Faisons boire du vin à notre père et nous coucherons avec lui pour donner vie à une descendance issue de notre père.

Genèse – 19 – verset 32 (Episode des Filles de Loth)

Jan Massis – Loth et ses filles (1595) Musée des Beaux-Arts Bruxelles

J’ai à diverses reprises parlé de Peau d’Ane, jeune et belle princesse qui est pourchassée par son père qui veut l’épouser afin de remplacer sa défunte épouse. L’inceste Père-Fille est un tabou que le conte de Perrault dépeint complaisamment.

Mais il y a mieux – ou pire – : quand c’est la fille qui viole le père, comme dans l’histoire des filles de Loth racontée dans la Genèse. La voici :

Ça se passe juste après le terrible épisode de Sodome et Gomorrhe. Le vieux père Loth, patriarche de Sodome, fuit la ville maudite avec ses filles ; sa femme qui a voulu enfreindre l’interdit s’est retournée pour voir tomber le feu céleste et elle a été changée en statue (=colonne) de sel.

Voilà donc ses deux filles (oui : en plus il y en a deux) qui se lamentent : plus d’hommes pour leur permettre d’avoir une descendance… Plus d’homme ? Sauf leur père. Le plan est vite conçu : à tour de rôle chacune enivrera Loth et profitera de son ivresse pour coucher avec lui et l’amener à lui faire un enfant. Ce qui fut fait, comme le montre sans fausse pudeur le tableau de Jan Massis qu’on peut voir à Bruxelles.

On admet sans trop se poser de questions que la prohibition de l’inceste est absolument rigoureuse quelles que soient les sociétés et les civilisations. Il est vrai que Loth n’est pas vraiment consentant puisqu’il faut le saouler ; mais en même temps, on voit aussi d’après ce passage de la Bible (auquel il faudrait ajouter comme nous l’avons déjà signalé celui d’Onan), que plus encore que l’inceste, le malheur pour une femme est de ne pas avoir d’enfant.

Friday, January 02, 2009

Citation du 3 janvier 2009


Eh quoi ! y aurait-il une idée en soi (= essence) de l'homme, du feu ou de l'eau? — J'ai souvent douté, Parménide, répondit Socrate, si on en doit dire autant de toutes ces choses que des autres dont nous venons de parler. — Es-tu dans le même doute, Socrate, pour celles-ci, qui pourraient te paraître ignobles, telles que poil, boue, ordure, enfin tout ce que tu voudras de plus abject et de plus vil? et crois-tu qu'il faut ou non admettre pour chacune de ces choses des idées différentes de ce qui tombe sous nos sens ? — Nullement, reprit Socrate; ces objets n'ont rien de plus que ce que nous voyons ; leur supposer une idée serait peut-être par trop absurde.

Platon – Parménide [130c] 130d]


Dans la série : les tabous qui nous dégoûtent, voici aujourd’hui le poil.

Quand Parménide cherche un exemple de ce qu’il y a de plus vil chez l’homme, il trouve le poil, qu’il associe à la boue et à l’ordure. De cela il ne saurait y avoir une essence suprasensible, car avec le poil, la boue et l’ordure on a déjà atteint le summum de l’ignoble.

Et Socrate abonde dans ce sens.

Laissons le débat métaphysique aux métaphysiciens, et venons-en à la chose même : pour vous, le poil est-il ignoble ? Faut-il comme semble le penser Platon en faire une sous réalité, au point que l’arborer serait déshonorant ? Faut-il le raser, l’épiler, l’éradiquer à coup de laser ?

Mon ami Henri Kaufman dans son excellente vidéo « 7 bonnes résolutions qui décoiffent » suggère aux messieurs de demander à leur chère et tendre épouse de renforcer leur potentiel érotique en se laissant pousser les poils sous les bras. Reconnaissons lui un courage certain, pour affronter le préjugé platonicien qui refuse de reconnaître de la valeur aux poils.

Car le poil est jugé dégoûtant, répugnant, ridicule. La femme à barbe est un monstre de foire, la mamie que détestent les petits enfants pique quand on l’embrasse ; et la pauvre Félicie de Fernandel a du poil aux pattes…

Et pourtant, messieurs, si chacun de vous se laissait aller aux confidences, le poil féminin serait-il si mal jugé ?

Loin de moi l’intention d’entrer dans le détail des vertus érotiques du poil, ni de disserter sur les pulsions primitives qu’il stimule chez l’homme.

Je dirai simplement que chacun devrait faire son examen de conscience et se rappeler (1) qu’Eugène Delacroix n’a pas hésité à doter sa Liberté conduisant le peuple de poils sous les bras qui n’ont rien d’allégoriques.

Croyez-vous que sans cela le peuple l’aurait suivie, la Liberté ?


(1) Cf. mon Post du 18 octobre 2008

Friday, December 19, 2008

Citation du 20 décembre 2008

La femme est capable de tous les exercices de l'homme sauf de faire pipi debout contre un mur.

Colette

Entre esprits rationnels et curieux de vérité, il ne devrait pas y avoir de sujet tabou. Pourtant, les différences anatomiques entre les hommes et les femmes en font souvent partie : on a déjà vu celui des règles (Post du 23 octobre 2007).

Voici maintenant celui du pipi : faire pipi debout ou accroupi est peut-être la première différence entre le masculin et le féminin qu’observent les petits enfants.

Les femmes nous dit Colette peuvent faire tout ce que font les hommes : piloter un avion, explorer la jungle amazonienne, utiliser une mitrailleuse et faire la guerre… Mais faire pipi debout, voilà l’obstacle infranchissable.

Alors, il ne faut pas s’étonner si cette différence est surévaluée : par exemple, saviez-vous que le célèbre Manneke Pis avait une sœur ? La jeune Jeannneke Pis, bruxelloise comme son frère, et statufiée dans le même exercice, dans la position propre à son sexe.


Il faut être Freud pour décortiquer la signification de ce surinvestissement du pipi-debout et sur l’exploit de pissotière du garçon.

Dans une note de Malaise dans la culture (ch. 2), il nous explique que la domestication du feu fut un haut fait qui résulta d’un renoncement à un plaisir érotique : les hommes avaient pris plaisir à éteindre les flammes en urinant dessus, celles-ci ayant une valeur phallique, ils effectuaient ainsi une sorte d’acte homosexuel (1).

Freud ajoute que très logiquement, la femme fut désignée gardienne du feu domestique « pour la raison que sa constitution anatomique lui interdisait de céder à la tentation de l’éteindre. »

- On comprend mieux à présent pourquoi cet exploit viril suscite l’admiration : allez éteindre le feu en faisant pipi dessus si vous êtes une fille…

(1) On trouve l’extrait en question ici. Précisons que la référence à La conquête du feu est fantaisiste et qu’il s’agit bien d’une note de Malaise dans la culture