Tuesday, May 08, 2012
Citation du 9 mai 2012
Wednesday, December 21, 2011
Citation du 22 décembre 2011
Il y a, avouons-le, une franchise toute enfantine dans la maladie : des choses sont dites, des vérités échappent étourdiment que la prudente respectabilité de la santé dissimule
Virginia Woolf – De la maladie (1926)
Voilà une idée qui parait au premier abord plutôt banale – juste comme il convient à une citation de fin d’année !
En effet, quoi de plus convenu que de dire que nos maladies ne doivent rien au hasard, qu’elles sont un langage que le corps trouve pour exprimer ce que notre langue se refuse à dire ?
Mais si l’on veut bien lire cette citation jusqu’au bout, là on sursaute : voilà que c’est la santé maintenant qui parait anormale, ou plus exactement mensongère. La prudente respectabilité de la santé dissimule ce que la maladie va laisser échapper étourdiment ; la santé, comme un placard où sont enfermés d’inavouables cadavres …
Laissons de côté l’idée qu’on devrait être malades pour être sincères, et que les saints qui ont su en finir leurs péchés ont été d’abord de grands malades qui ont su les révéler au grand jour pour en guérir. Après tout, on n’est pas des saints et eux, ils font ce qu’ils veulent.
Par contre, voyez comment notre santé – celle que nous préservons à grand coup d’eau minérale diurétique et d’alimentation macrobiotique – apparait comme un souci dérisoire. Car elle n’existe plus pour elle-même en tant qu’elle serait le but que nous devrions viser dans toute l’existence (tant qu’on a la santé…), mais seulement comme une apparence fallacieuse et mensongère. Mais, que nous acceptions la transparence, et alors…
Et alors quoi ? Si j’ai bien compris, la maladie aussi est une conséquence du mensonge ; elle est l’envers de la santé, et elle devrait disparaitre avec elle. Y aurait-il donc un troisième état (autre que la santé et la maladie) qui s’établirait dans la transparence absolue – si tant est que ce soit possible ?
Evidemment, les spiritualistes de tous bords auront la réponse : ce troisième état, c’est la divine indifférence, et la méditation (zen ?) peut y conduire.
Ou alors, récupérez votre livre de recettes macrobiotique : vous serez sur la Voie.
Quant à moi, mon irréductible scepticisme me pousse à préférer la santé.
Friday, May 13, 2011
Citation du 14 mai 2011
Faut... Faut... Faut... Mot sage, mot compatissant que nous prétendons détester, mais que nous serrons contre notre cœur, et sans lequel nous ne serions plus. Comme nous l’aimons, ce bruit de wagons, qu’on raccroche sur une voie de garage.
Virginia Woolf, Les Vagues.
Madame Yaka et Monsieur Ilfaut… Comme il est facile d’ironiser sur les donneurs d’ordres, quand bien même ils les réserveraient à eux-mêmes.
Profitons-en pour nous rafraichir un peu en lisant Virginia Woolf.
Car bien sûr nous ne nous attendions pas à ce bruit de wagons que font les « Faut... Faut... Faut... » qui défilent dans notre journée : l’obligation ne vient jamais seule, mais bien accompagnée par une armée d’autres obligations toutes aussi contraignantes. Une obligation n’en chasse pas une autre : elle en amène une autre. Quand vous êtes entré sur cette voie vous n’êtes pas prêt d’en sortir – et en plus, c’est une voie de garage !
1 - Qu’une obligation en amène une autre n’est pas pour nous surprendre : nous savons bien qu’il s’agit alors de contrôler le temps et l’espace – ou en terme moins pompeux notre cadre de vie et le timing de notre existence. C’est peut-être cela qui donne cet amour secret de l’obligation : la sécurité du contrôle de l’avenir. Il faut… est la formule qui donne prise – autant que faire se peut – sur ce qui va arriver.
Une anecdote pour illustrer cela : du temps où j’étais prof, une de mes collègues s’est suicidée. Peu importe ici pourquoi, mais ce qui nous a sidérés c’est que le jour de la rentrée, lors de la réunion générale du personnel, le proviseur en nous annonçant la triste nouvelle nous a appris que notre défunte collègue avait laissé une lettre par laquelle est demandait 1° qu’on veuille bien faire une minute de silence en sa mémoire le jour de la rentrée ; et 2° qu’aux vacances de la Toussaint on se réunisse à nouveau pour évoquer son souvenir.
Voilà donc l’extrême de l’obligation ; celle qui prétend contrôler tout ce qui va arriver, même post-mortem. Mais au fond, quand on dit que certains moribonds font jurer à leurs enfants, sur leur lit de mort, de faire telle ou telle chose, n’est pas exactement la même situation ?
2 - Pourquoi est-ce une voie de garage ? J’imagine que Virginia Woolf – et je parle sous le contrôle des spécialistes de son œuvre qui liraient ce Post – pense aux innombrables possibilités qui pourraient éclore à chaque instant et qui se flétrissent sans avoir pu accéder à la vie parce qu’elles ne cadraient pas avec le programme.
Oublier ses engagements et ses obligations, c’est être à chaque instant riche de tous les possibles et c’est le privilège de la jeunesse – voire de l’enfance – même si c’est aussi un risque d’échec.
C’est d’ailleurs ce que disait Nietzsche (dans ce passage de Zarathoustra intitulé Les trois métamorphoses – à lire ici)
Thursday, November 05, 2009
Citation du 6 novembre 2009
[...] la beauté, c'est la bonté ; c'est la mer sur laquelle nous flottons. Nous sommes imperméables ; mais parfois le bateau prend l'eau.
Virginia Woolf – Entre les actes
…parfois le bateau prend l'eau : quand on sait qu’après avoir écrit ce livre, Virginia Woolf a rempli ses poches de cailloux et est allée de noyer dans la rivière, on frémit…
Et de toute façon, comment comprendre cette citation ?
Même si on devine le sens du début : la beauté, c'est la bonté qui sent son platonisme de loin (1), l’ambiguïté reste essentielle. Car ce n’est certes pas positif que d’être imperméable au bien et au bon ; mais ce n’est pas positif non plus de couler parce que le bateau prend l’eau.
Comme si il fallait à la fois que nous soyons portés par la beauté, mais qu’en même temps nous restions à distance, que nous évitions de venir nous griller dans la flamme de la bougie, comme le papillon.
Est-ce que nous gagnons quelque chose à glisser d’une image à une autre, du bateau au papillon ?
En tout cas, il s’agit bien d’une ambiguïté, de la même veine que celle que condamnait Boileau (cf. Post du 4 nov.). Car ou bien on ne peut vivre sans être soutenu par le beau-le bien ; ou bien ce sont des valeurs qui nous dépassent, qui sont trop fortes pour nous et que notre faible nature ne pourrait s’assimiler sans défaillir.
…Ça ne vous rappelle rien ? Mais oui, bien sûr : l’épisode biblique où Yahvé apparaît à Moïse dans le Buisson Ardent (2). On y raconte que les Hébreux ne peuvent survivre sans l’aide de Dieu ; mais aucun homme ne pourrait voir Dieu sans être consumé instantanément (3). Donc Dieu, pour apparaître à Moïse se cache dans le buisson qui brûle sans se consumer.
[Vous pouvez regarder sans crainte l’image qui représente la scène (4) : c’est un ange et non Dieu en personne qui apparaît au sommet du buisson.]
(1) Identification des valeurs : le Beau = le Bon = le Bien.
(2) Exode chapitre 3
(3) Idem avec Jupiter qui apparaît à Sémélée et qui du coup la carbonise (voir épisode de la cuisse de Jupiter dont nous parlions il n’y a pas si longtemps)
(4) Il s’agit d’une enluminure extraite de la bible en rimes de Jacob van Maerlant (voir détails sur ce fabuleux site de la Nef des fous.)
Friday, February 27, 2009
Citation du 28 février 2009
Qu'est-ce que le moi ?
Un homme qui se met à la fenêtre pour voir les passants, si je passe par là, puis-je dire qu'il s'est mis là pour me voir ? Non ; car il ne pense pas à moi en particulier. […]
Où est donc ce moi, s'il n'est ni dans le corps, ni dans l'âme ? et comment aimer le corps ou l'âme, sinon pour ces qualités, qui ne sont point ce qui fait le moi, puisqu'elles sont périssables ?
Pascal –. Pensées. B. 323
Où est le véritable moi ? En janvier sur le trottoir ? Penché sur le balcon en juin ? Suis-je ici, suis-je là ? Peut-être le vrai moi n'est-il ni celui-ci ni celui-là, ni ici ni là, mais quelque chose de si divers, de si fluctuant, que c'est aux seuls moments où nous lâchons la bride à nos désirs et les laissons naviguer à leur guise que nous sommes en vérité nous-mêmes.
Virginia WOOLF - Au hasard des rues. (La mort de la phalène - p. 134)(1)
Une même question : qu’est-ce que le moi ?
Un même constat : le moi – ce moi-même que je suis – est un agrégat fluctuant de qualités, de caractéristiques, qui peuvent apparaître, disparaître, venir au premier plan ou s’effacer, sans que je cesse d’être « moi-même ».
Deux réponses :
- Pascal : en vérité le moi n’est rien, c’est de la fumée aux yeux qui trompe et pour la quelle notre orgueil se bat vainement. La vérité de mon être, c’est mon âme, que je ne connais qu’en passant par l’adoration de Dieu, son véritable Auteur.
- Virginia Woolf : le moi c’est précisément ce changement perpétuel, cette rhapsodie (2) de traits et de caractères changeants, ce kaléidoscope de désirs et de tendances.
Une nouvelle question : comment être soi-même ?
- Pascal : on n’est soi-même que dans la prière et par la foi qui nous permet de coïncider avec notre âme immortelle.
- V. Woolf : c’est en lâchant la bride à nos désirs et en les laissant naviguer.
Non pas pour accomplir ce vers quoi nous nous sentons attirés.
Mais parce que cette absence de continuité des désirs est la vérité du non-sujet que nous sommes.
Il me semble que Deleuze et Guattari ont dit quelque chose qui ressemble à ça, mais bien plus tard.
(1) Suite du texte :
Mais quelle absurdité! Il est en fait près de six heures, un soir d'hiver ; nous allons vers le Strand pour acheter un crayon. Comment se trouver en même temps au mois de juin toute emperlée sur un balcon ? Quelle absurdité! Folie de la nature, pas la nôtre. Quand elle entreprit son grand chef-d'oeuvre - la création de l'homme - elle n'aurait dû songer qu'à une chose. Mais non ; tournant la tête, regardant par-dessus son épaule, elle permit qu'en chacun de nous s'insinuent des instincts, des appétits en complet désaccord avec notre être, si bien que nous sommes zébrés, bariolés, barbouillés ; les teintes ont coulé. Où est le véritable moi ? En janvier sur le trottoir ? Penché sur le balcon en juin ? Suis-je ici, suis-je là ? Peut-être le vrai moi n'est-il ni celui-ci ni celui-là, ni ici ni là, mais quelque chose de si divers, de si fluctuant, que c'est aux seuls moments où nous lâchons la bride à nos désirs et les laissons naviguer à leur guise que nous sommes en vérité nous-mêmes. Les circonstances contraignent à l'unité ; il convient que l'homme soit un tout. Rentrant chez lui le soir, le bon citoyen se doit d'être banquier, golfeur, époux, père et non pas un nomade errant dans le désert, un mystique perdu dans la contemplation du ciel, un débauché hantant les bouges de San
Virginia WOOLF - Au hasard des rues. (La mort de la phalène - p. 134)
(2) Rhapsodie : Ouvrage en vers ou en prose fait de morceaux divers, mal liés entre eux. Le mot pris dans ce sens est chez Kant.
Tuesday, December 26, 2006
Citation du 27 décembre 2006
Rien ne devrait recevoir un nom, de peur que ce nom même ne le transforme.
Virginia Woolf - Les Vagues
La phrase de Virginia Woolf change radicalement de sens selon qu’on s’intéresse au nom propre ou au nom commun. Je choisirai de parler ici du nom propre, ou plutôt du prénom.
Le soin avec le quel les parents choisissent le prénom de leur enfant fait parfois sourire ; après tout, se dit-on, l’enfant devenu une personne dominera son nom, c’est lui qui lui donnera un sens et non l’inverse. Stupidité des livres qui analysent la personnalité des Christian, des Christelle, des Thomas…
Toutefois… Imaginez que Ségolène Royal se prénomme en fait Mauricette. Vous lisez donc ceci dans votre journal : « Laurent Fabius et Dominique Strauss-Kahn se sont ralliés à Mauricette » (1). Ça ne passe pas. Je ne vais pas jusqu’à dire que la bourgeoisie choisit les prénoms de ses enfants en fonction de leur position dans la société. Mais plutôt que les noms – et les prénoms – sont des marqueurs sociaux, qu’ils sont indicatifs de la classe sociale, tout comme ils le sont de l’époque historique.
Quoique… Pourquoi, si se prénommer Ségolène c’est une chance dans la vie, pourquoi il n’y en a pas plein partout ? Pourquoi les copains de vos enfants ont des prénoms à coucher dehors ? Pourquoi votre copine Julie vient-elle d’accoucher d’une petite Amaïa ? En réalité, les familles ne donnent à leur enfants que des prénoms qui échappent au marquage social.
La famille Lambda, qui vient de mettre au monde un enfant lambda, veut qu’il échappe à cet anonymat. Va-t-elle lui donner le prénom du grand oncle ? Surtout pas. Celui du président de la République ? Ridicule. On ne va même pas lui donner le prénom du président-directeur général de Vivendi-Universal. Non : on va lui chercher un nom que personne n’a jamais porté sauf un obscur saint Breton ou Basque. Tout sa passe comme si il fallait que ce nom ne corresponde à rien ni à personne, qu’il soit tout neuf.
Un prénom c’est comme une fringue : quand il a déjà été porté par quelqu’un d’autre, il perd toute valeur.
(1) Que les Mauricette ne se vexent pas ; j’aime beaucoup les Mauricette