Je tenterai deux interprétations :
(1) Soeren Kierkegaard – Le journal du séducteur
De Platon à San Antonio, toutes les citations que vous aimez, avec en prime le commentaire du philosophe.
« Quand j’ai bien travaillé toute la journée, j’aime à être bien foutue le soir », disait Mme Pipelet à M. Girard, son amant, et elle se mettait à quatre pattes pour faire cela… [Ce] propos me semble bon et succulent de comique.
Stendhal – Journal du 9 octobre 1805 (éd. Folio, p. 380-381)
Nous sommes dimanche, jour de détente : une polissonnerie en passant ça vous va ?
Non ? Vous voulez du sérieux ?
- Du sérieux et du lourd ? Parce que si c’est ça, je peux développer cette citation en référence aux goulags soviétiques où les hommes étaient séparés des femmes mais pouvaient avoir des rapports sexuels dans certaines conditions : seuls les meilleurs travailleurs pouvaient s’unir avec les meilleures travailleuses. Les hommes étaient poussé au travail dans l’espoir de satisfaire leur libido ; les femmes dans l’espoir de « tomber » enceintes et d’être ainsi dispensées de travail le temps de leur grossesse. Alors sans doute elles pouvaient dire : « Quand j’ai bien travaillé toute la journée, j’aime à être bien foutue le soir » : mais avouez que ce n’était pas très drôle.
- Du pas sérieux et du léger ? Oui, mais pas trop léger quand même. Rappelons qu’en 1805, Stendhal a 22 ans et qu’il consacre l’essentiel de sa vie au théâtre (1). Il s’imagine auteur de pièces de théâtre – et donc aussi auteur de comédies. Or, pour un tel auteur la situation comique est essentielle : situation qui prend naissance sur la scène, qui s’y développe, mais qui se poursuit par les non-dits et les non-montrés, donc dans l’imagination des spectateurs.
Pour être d’un comique succulent, la citation rapportée ici ne doit pas être mise en scène : on ne veut pas voir Mme Pipelet à quatre pattes avec ses jupes rabattues sur la tête.
Car c’est cela le comique : il doit être dans l’imagination, et on ne doit donc pas tout montrer.
En tout cas, avouez que ce théâtre là ce n’est pas exactement le théâtre romantique tel qu’on l’aurait imaginé.
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(1) Au théâtre… et aux actrices.
[Le romantisme], c’est l’art de donner aux peuples les œuvres qui, dans l’état actuel de leurs habitudes et de leurs croyances, sont susceptibles de leur donner le plus de plaisir possible.
Stendhal
Art moderne II1
Et revoilà la problématique du plaisir…
Quel problème ?
Hé bien, disons que l’art moderne, à la différence d’un académisme désuet, devrait être celui qui permet aux œuvres d’atteindre leur public en lui donnant du plaisir. Autrement dit, il est moderne parce qu’il peut toucher directement notre affectivité, sans qu’on ait besoin d’une culture historique pour le décoder.
On peut être sceptique devant un tel programme, mais admettons un instant qu’il soit réalisé - comme le suppose Stendhal à propos du romantisme. On se trouve alors devant une autre difficulté : car si l’art moderne doit faire vibrer les émotions, n’est-il pas, tout moderne qu’il soit, que l’adaptation des œuvres à l’affectivité du public ? Moyennant quoi, n’y aurait pas d’histoire de l’art, mais seulement une histoire de l’affectivité humaine – ou plutôt une histoire de moyens de l’exciter.
Si on admet que le kitsch est précisément l’art qui donne du plaisir, alors voilà encore un autre problème, car voilà effacée la frontière entre l’art et le kitsch, ou plutôt si on veut à tout prix maintenir cette frontière, reconnaître au moins qu’elle est socioculturelle et non esthétique.
Ce qui revient à dire qu’entre une œuvre kitsch et une œuvre reconnue comme « esthétique », il n’y aurait qu’une différence de codes culturels : le kitsch, c’est le plaisir des autres – de ceux qui me sont socialement « inférieurs ».
… J’avoue que cette conception ne me plaît pas trop. Bien sûr, ce n’est pas une raison pour la rejeter. Mais peut-être en est-ce une pour chercher une autre hypothèse.
Laissant de côté les perspectives grandioses de l’esthétique platonicienne, je me demanderai si l’art n’est pas aussi une façon d’éprouver des sensations là où d’habitude on n’a que des idées. L’art serait alors ce qui donne à vivre ce que d’habitude on ne fait que penser, en inscrivant dans le concret du vécu ce qui ne serait autrement que de l’abstraction.
Voyez par exemple le Dies ire du Requiem de Verdi. On peut penser « abstraitement » la colère de Dieu. Mais il nous faut la musique pour sentir qu’Il nous a jeté le gouffre de l’Enfer, et qu’on y tombe en tourbillonnant.
Maintenant, on la sait : la colère de Dieu, c’est ça. Même si ça ne nous fait pas vraiment plaisir (1).
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(1) Si vous visionnez la vidéo mise en lien, regardez bien Abbado dans la toute dernière seconde du passage : il est comme épouvanté par l’œuvre qu’il vient de diriger, comme s’il était entrain de remonter de l’enfer.