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Tuesday, July 19, 2016

Citation du 20 juillet 2016

Tout le monde veut gouverner, personne ne veut être citoyen. Où est donc la cité ?
Saint-Just (Guillotiné en 1794 à l’âge de 27 ans)

« Personne ne veut être citoyen » : terrible constat fait par Saint-Just lors de la Révolution française – c’était il y a bien longtemps. Mais ne pourrait-on pas dire la même chose aujourd’hui, avec toutefois une correction essentielle, car nous dirions à présent : « Personne ne veut gouverner, et donc personne ne veut être citoyen ».
C’est qu’il y a pour Saint Just une nécessité : le citoyen veut être que celui qui promulgue les lois ; mais en même temps, il ne veut pas être celui qui leur obéit. Le mystère de la démocratie réside en effet dans le fait que le même individu est tantôt Souverain, tantôt sujet. Or voilà : bien vite, s’il accepte toujours d’être Souverain, en revanche il ne veut plus du tout être sujet.
De nos jours, la situation a bien changé : le pouvoir législatif est carrément oublié, la Chambre des députés, subissant l’emprise de l’Exécutif, est devenue une chambre d’enregistrement. Et puis on fait des lois comme autrefois on faisait des décrets : une loi  pour obliger les chiens à pisser dans le caniveau ; et une loi pour interdire de fumer dans les lieux clos…
Mais tout ça c’est peu de choses : si nous ne sommes plus des citoyens, c’est surtout parce que nous ne voulons plus être mêlés aux choix politiques. Nous voulons avoir plus d’argent, moins de temps de travail, plus de santé, de logement, d’écoles, de sécurité etc. mais ne nous demandez pas en plus de dire comment on va s’y prendre pour y arriver, quels choix, qui sera privilégié et qui ne le sera pas….
… Stop ! Là ça ne va plus : nous voulons être suffisamment citoyens pour choisir qui sera privilégié (= nous) et qui ne le sera pas (= les autres). Etre citoyen c’est bénéficier des prébendes de la République, un peu comme l’habitant d’une ville bénéficie de la gratuité dans les transports urbains alors que les autres voyageurs doivent payer leur place.

Cela Saint Just ne l’avait pas imaginé. C’est vrai qu’il est mort bien jeune.

Tuesday, January 12, 2010

Citation du 13 janvier 2010

Tous les arts ont produit des merveilles : l'art de gouverner n'a produit que des monstres.

Saint-Just – Discours sur la constitution à donner à la France

L’art de gouverner n'a produit que des monstres : et Saint-Just sait de quoi il parle étant lui-même l’un de ces monstres. D’ailleurs c’est le révolutionnaire qu’on s’est le plus efforcé d’oublier, plus encore que Robespierre (1).

C’est Platon qui s’est penché avec insistance sur l’art de gouverner : la technè politikè fait l’objet d’un de ses dialogues majeurs – Le politique (2).

Pour Platon, la monstruosité politique résulte – outre la soumission aux passions bestiales – de l’ignorance de ce qu’est le bien public et des moyens de l’atteindre. La science politique existe, même si son application relève plutôt de l’art (technè).

Cet art est comparé à celui du tissage, qui mélange des fils de natures différentes : l’un pour la chaîne, l’autre pour la trame. Ainsi le tissu social sera d’autant plus solide et uni que ses composants – les hommes et leurs différents caractères et capacités – auront été choisis et mêlés avec habileté.(3)

Mais l’art de gouverner ne peut jamais réussir si il a des mauvais hommes à gouverner : s’il s’agit d’unir et de mêler des hommes, on ne pourra jamais unir le mauvais avec le mauvais ni le bon avec le mauvais. Que ceux qui sont incapables de vivre en harmonie avec les autres soient réduits en esclavage : « Ceux qui croupissent dans l’ignorance et l’abjection, elle [= la science royale] les met sous le joug de l’esclavage. »

Bien entendu on peut s’attendre à ce que les propos de Saint-Just visent précisément ces hommes ignorants et abjectes ; après tout le gouvernement révolutionnaire a plus que tout autre mis l’accent sur la vertu des citoyens. La question était : peut-on éviter qu’ils soient la majoritaire ? Oui selon Platon : l’éducation seule peut venir à bout de cette gangrène de la société.

Nous avons dit : éducation. Et non guillotine.


(1) Si l’on prend comme indice de la notoriété historique – j’allais dire : du rôle dans l’identité nationale – la fréquence de l’attribution d’une rue à nos héros révolutionnaires, alors il faut dire que les rues Saint-Just sont encore plus rares que les boulevards Robespierre. Je dois dire que la ville de Reims possède les deux, mais que le boulevard Robespierre est l’endroit où se situe la prison…

(2) Dont on peut lire une vieille traduction ici.

(3) Expliquons que les grecs considéraient la royauté comme un double pouvoir : d’une part, réunir les hommes et en former un peuple, comme le berger rassemble son troupeau. D’autre part gouverner ce peuple, le mener comme le troupeau l’est par son berger. Le Roi première manière se dit en grec « anax » ; selon le second point de vue, il est dit « basileus »

Wednesday, October 15, 2008

Citation du 16 octobre 2008


S'il y a plus de gens qui visent à la gloire, l'Etat est heureux et prospère ; s'il y a plus de gens qui visent à la fortune, l'Etat dépérit.

Saint-Just – Fragments sur les institutions républicaines

Voyez comme nous sommes : devant cette pensée de Saint-Just, nous avons tendance à nous dire « De toute façon que l’Etat dépérisse n’est pas un mal. Surtout si c’est pour que chacun puisse accroître sa fortune. Parce que, quant à la Gloire, … »

Oui, autre temps, autres mœurs.

La crise actuelle a remis sur le devant de la scène les « libertariens » dont la caractéristique est d’être comme les libertaires favorables à la disparition de l’Etat, mais pas du tout par idéal anarchiste. Eux ce qu’ils veulent c’est la déréglementation totale, et donc la suppression de l’Etat qu’ils définissent uniquement par la fonction d’encadrement de l’activité économique. Les banques sont en faillite ? Laissons donc le marché éliminer les canards boiteux et tout ira mieux bientôt.

Mais ces récents évènements ont semé le doute dans les esprits : est-il si évident que le dépérissement de l’Etat aille de pair avec la prospérité matérielle de chacun ? La prise de contrôle des grandes banques américaine par l’Etat, annoncé par Georges W. Bush avec la mine de celui qui vient d’enterrer toute sa famille, montre qu’à l’évidence l’Etat a probablement encore de beaux jours devant lui.

Quoique… En sommes-nous si sûrs ? Savons nous aujourd’hui ce qu’il va sortir de tout ça ?

Oui, finalement j’aime cette crise, parce qu’un crise, une vraie, c’est un moment où tout devient possible. Tout est possible, parce que rien n’est certain.

Allons nous vers plus de réglementation, vers un retour de l’Etat sur l’avant-scène – et tant pis pour les libertariens ? Devons-nous croire que le capitalisme est fini (comme l’affirme un sociologue qui mobilise une page entière du Monde pour le proclamer) ? Ou alors ne s’agit-il que d’un accès de fièvre d’un système sans lendemain.

Si vous êtes pressé de le savoir, demandez à madame Irma son diagnostic.

Wednesday, October 25, 2006

Citation du 25 octobre 2006

Pas de liberté pour les ennemis de la liberté.

Saint Just

(suite du24 octobre)

On arrive maintenant au paradoxe bien connu : peut-on limiter la liberté sans la détruire ? Je veux dire : la limiter de l’extérieur par des lois : par exemple condamner à la prison ceux qui auront porté atteinte à la liberté des autres en les empêchant de faire ce qu ils veulent ou de jouir de ce qu’ils ont réalisé .

Deuxième question (1) : la liberté existe-t-elle dès lors que nous vivons dans une société gouvernée par des lois ?

Vous avez trois réponses à votre disposition :

- Si vous êtes anarchiste, vous répondrez résolument « non » à cette question (1). Mais vous devrez du même coup admettre l’affirmation que les hommes sont amis dès lors qu’aucune loi ne vient s’en mêler.

- Sinon… Vous devrez souscrire à une autre affirmation,qui dit ceci : la liberté c’est quelque chose qui n’existe qu’à condition d’être limitée. Comme si je disais : le whisky n’existe que quand j’ai ajouté de l’eau dedans (beurk !).

- Ça vous va ou bien vais-je être obligé de vous compter parmi ceux qui affirment que de toute façon la liberté n’existe pas, ce qui vous conduit tout droit à une troisième affirmation : il n’y a pas de différence entre l’extérieur et l’intérieur d’une prison ?

Vous voulez des réponses maintenant ? Voici la mienne. A Reims, on a construit la prison sur le boulevard Robespierre. A Montevideo, la prison porte le nom de « Libertad ».

On est libre à condition que certains ne le soient pas.

Encore une grosse banalité ? Bien. Vous avez mieux ? Merci d’envoyer votre réponse, je la mettrai volontiers à la place de celle-ci

(1) Voir message du 24 octobre

Citation du 24 octobre 2006

Pas de liberté pour les ennemis de la liberté.

Saint Just

Première question : qu’est-ce qu’un « ennemi de la liberté » ?

Vous avez deux réponses à votre disposition :

- Première réponse : D’abord, c’est nécessairement un ennemi de la liberté des autres, autrement dit, il affirme que sa liberté existe, et qu’elle est un absolu qu’on ne saurait limiter. Tous le problème est de savoir ce qu’il en est justement de la liberté des autres :

* première hypothèse : sommes-nous dans un contexte qui implique nécessairement un conflit avec eux (cf. le « salaud » sartrien[1]) ; chacun veut alors imposer sa liberté aux autres ;

* deuxième hypothèse : ou bien comme le pensait Rousseau peut-on imaginer que, comme dans la foret primitive, l’individu isolé des autres par la dispersion d’une espèce clairsemée ne pouvait réellement opprimer qui que ce soit ?

* Synthèse : Mais dans tous les cas, l’ennemi de la liberté ne la détruit que dans un contexte social défini. C’est ce que j’appellerai un « faux ennemi », puisqu’il croit que la liberté existe, même si ce ne doit être que la sienne.

- Seconde réponse : il s’agit du partisan du déterminisme. Il affirme que la liberté n’existe pas parce que nous sommes toujours poussés par nos tendances à agir comme nous agissons. Cet homme ne cherche pas à proprement parler à détruire la liberté. Il se contente de dire qu’elle n’existe pas, qu’elle n’est qu’une illusion : c’est lui le « vrai ennemi ». Mais que pouvons-nous contre lui ?

C’est au nom de la science qu’il parle…

- Alors, et la deuxième question ? Elle est où la deuxième question ?

- Vous me fatiguez avec vos questions. La suite à demain.

A suivre donc

[1] «[ceux] qui essaieront de montrer que leur existence était nécessaire, alors qu'elle est la contingence même de l'apparition de l'homme sur la terre, je les appellerai des salauds. » Sartre - L’existentialisme est un humanisme.