Showing posts with label ¤ Sade. Show all posts
Showing posts with label ¤ Sade. Show all posts

Sunday, June 26, 2016

Citation du 27 juin 2016

 Il faut qu’il y ait des malheureux dans le monde.
Sade – Les 120 journées de Sodome (texte à lire en annexe)
Commentaire 3 –
Si on veut prendre cette citation de Sade au sérieux, alors il faut dire que le bonheur des uns implique le malheur des autres.
- Dans le domaine de la psychologie : car à moins de supposer qu’il y a des masochistes qui jouissent d’êtres les souffre-douleurs des sadiques, les plaisirs de ces derniers supposent bien des tourments subis contre leur grés par leurs victimes ; et le pervers narcissique qui cherche à se faire valoir en humiliant et écrasant ses proches n’a pas besoin d’autre chose.
- Mais on peut aussi penser aux sociétés inégalitaires comme celles d’aujourd’hui, qui trouvent une forme d’élan dynamique dans le déséquilibre entre riches et pauvres.
Dans la société, on peut admettre en effet, comme le dit Rawls que tout le monde n’ait pas le même accès aux richesses si c’est là une condition du bonheur de tous : que mon voisin soit plus riche que moi est acceptable à condition que j’en éprouve moi-même une satisfaction : par exemple s’il est médecin et qu’il ne se consacre à son art qu’à la condition de gagner plus d’argent que ses malades. Autrement dit, oui, il faut qu’il y ait des gens plus malheureux que d’autres parce que ça va mieux comme ça pour tous.
Bien sûr ce paradoxe signale que nous ne sommes pas ici dans une morale de la conviction (qui ne répond qu’à des principes) mais dans une morale de la responsabilité (qui tient compte des effets de l’action) (1) ; il faut donc dire aussi que le problème est celui de la proportion. A combien de malheureux faut-il consentir ? De combien de richesses les gens heureux doivent-ils jouir ? Voilà une question qui nous taraude l’esprit aujourd’hui où le libéralisme triomphant bâtit la prospérité sur l’inégalité contribuant à faire des pays riches… peuplés de pauvres !
Si un tel principe nous écœure et si nous voulons trouver la limite du tolérable en définissant le pallier au-delà du quel l’injustice sociale est intolérable, il faut un principe inviolable qui assure une universalité à une valeur : celle du respect de la vie. Sans cela je pourrais tuer mon voisin si c’était là la condition du bonheur de tous les autres habitants de l’immeuble –  ce que certains dictateurs font sans aucun état d’âme.
Autrement dit, l’éthique de la conviction fait quand même retour.
------------------------------------------

(1) Cf. le texte de Max Weber ici.

Annexe
« Je maintiens qu’il faut qu’il y ait des malheureux dans le monde, que la nature le veut, qu’elle l’exige, et que c’est aller contre ses lois en prétendant remettre l’équilibre, si elle a voulu du désordre. […] L’univers ne subsisterait pas si la ressemblance était exacte dans tous les êtres ; c’est de cette dissemblance que naît l’ordre qui conserve et qui conduit tout. » Sade – Les 120 journées de Sodome

Friday, June 24, 2016

Citation du 25 juin 2016

Il faut qu’il y ait des malheureux dans le monde ?
Sade – Les 120 journées de Sodome
Commentaire 2 –
Je reprends le commentaire de ce petit  texte (cf. Annexe) déjà abordé hier (24juin), et qui suggère que la nature veut le malheur de certains et le bonheur des autres, que c’est là son décret et qu’à vouloir le corriger on ne ferait que semer le désordre.
On peut révoquer cette idée d’une volonté de la nature, et affirmer que la nature n’est pas une « personne » douée de volonté – voire même de sensibilité –  mais un ensemble de lois, de normes, ensemble  dont peut douter d’ailleurs qu’il forme un tout cohérent : n’y aurait-il pas plutôt des natures ?
Et si les lois en questions n’existaient que séparément, sans liens forts entre elles ? Si leur harmonie n’était que coexistence ? Si après avoir modifié l’une nous n’avions qu’à adapter les autres ? Bref, si nous n’avions pas besoin de nous faire démiurges, mais simplement planificateurs intelligents ?
Reprenons l’exemple évoqué hier : celui de la densité de population humaine en Afrique qu’on augmenterait de façon catastrophique si l’on voulait apporter aux africains les progrès modernes. Peut-on donner un chiffre maximum tolérable pour cette population compte tenu du milieu ?  Non, bien sûr, parce que cette densité humaine maximum dépend du niveau de développement des techniques vivrières : lorsque les Hollandais débarquèrent pour la première fois en Australie, on estime à 500000 le nombre des aborigènes qui y vivaient. Autant dire que cet immense territoire ne pouvait faire vivre qu’un demi-million d’être humains. Aujourd’hui il en fait vivre 23 millions et ce n’est sans doute pas un maximum. (1)
Bref : la Nature n’existe pas ; seules existent des lois naturelles.

Mais si l’on revient au texte de Sade, on devine que son propos était beaucoup plus simple et immédiat : pour Sade, il faut bien qu’il y ait des malheureux pour qu’existent des gens heureux. Autrement dit, c’est un propos de psychologie – ou de morale sociale.
Mais ça, nous attendrons un peu pour en parler.
A après-demain – si vous le voulez bien !
-------------------------------------------
(1) Je ne dirai rien de la population de la Palestine avant et après son occupation par le peuple israélien pour ne pas susciter de polémiques qui nous éloigneraient de notre sujet.


Annexe.

« Je maintiens qu’il faut qu’il y ait des malheureux dans le monde, que la nature le veut, qu’elle l’exige, et que c’est aller contre ses lois en prétendant remettre l’équilibre, si elle a voulu du désordre. […] L’univers ne subsisterait pas si la ressemblance était exacte dans tous les êtres ; c’est de cette dissemblance que naît l’ordre qui conserve et qui conduit tout. »

Thursday, June 23, 2016

Citation du 24 juin 2016

Je maintiens qu’il faut qu’il y ait des malheureux dans le monde, que la nature le veut, qu’elle l’exige, et que c’est aller contre ses lois en prétendant remettre l’équilibre, si elle a voulu du désordre. […] L’univers ne subsisterait pas si la ressemblance était exacte dans tous les êtres ; c’est de cette dissemblance que naît l’ordre qui conserve et qui conduit tout.
Sade – Les 120 journées de Sodome
Commentaire 1 –
A la question « Faut-il qu’il y ait des malheureux dans le monde ? » (1) beaucoup répondront par la négative, mais ils ajouteront que le monde continue de tourner pourtant, bien qu’il y en ait beaucoup. Si la nature le veut, et même si c’est mal, laissons faire – de toute façon nous n’y pouvons rien – rien d’autre que bouleverser et rendre pire ce qui est déjà mauvais. Un exemple ? Donnez des médicaments aux africains subsahariens ; sauvez les lépreux et les tuberculeux ; éradiquez les épidémies et les moustiques ; évitez aux bébés de mourir en bas âge et aux femmes en couches de se vider de leur sang. Maintenant que se passe-t-il ? Les populations s’accroissent, les bouches à nourrir se multiplient – mais les ressources s’accroissent-elles ? Avez-vous les moyens de fertiliser les déserts ? D’enrichir le peuple pour qu’il achète au loin de quoi survivre ?
Bon : laissons faire et donnons des sous à Médecins sans frontières
- Mais nous n’avons pas encore tout lu dirait-on : car ce que dit Sade, c’est il faut qu’il y ait des malheureux parce que la Nature le veut ! Qu’importe que ce soient les africains ou les chinois – ou nous mêmes ? La nature a horreur de l’uniformité : que tout le monde soit également heureux, et c’est le désordre.
Vous ne croyez pas Sade ? Regardez un peu : si tous les chinois et tous les indiens veulent avoir leur auto, imaginez un peu ce que ça va faire à la Planète ? Alors, pensez : si les africains subsahariens s’y mettent !
La suite à demain, si vous le voulez bien…
------------------------------------------

(1) A ma connaissance cette question n’a pas été soumise à la sagacité des nos candidats bacheliers. C’est un tort.

Wednesday, June 22, 2016

Citation du 23 juin 2016

Voici pour vous, génies du mal, rassasiez-vous de ce beau spectacle !
Platon, République IV, 439 e-440 d

Il faut d’abord lire le texte en Annexe pour mieux comprendre notre Citation-du-jour. Il s’agit donc d’un spectacle effroyable, celui de cadavres suppliciés exposés près des remparts à la vue de tous. Léontios, qui passe par là, a une envie contre la quelle il lutte sans succès : celle d’aller jouir du spectacle de ces corps martyrisés.
o-o-o
N’en sommes-nous pas toujours là ? Cette jouissance au spectacle de la souffrance infligée à autrui, fortement refoulée chez nous en temps normal, ne ressurgit-elle pas dans des représentations qui l’évoquent ? Pour ma part, je peux dire j’ai ressenti l’affreuse contradiction évoquée par Léontios à l’occasion de la lecture des livres du marquis de Sade.
En effet, on a dit que Sade n’était pas le criminel qu’on a dénoncé : il a fait beaucoup moins de morts que Robespierre ! Les tortures qu’il décrit ne sont que de l’encre sur du papier, et s’il a un peu fouetté des postérieurs de prostituées, du moins ne les a-t-il pas violentées d’avantage. Mais il y a une réalité qu’on ne peut dissimuler : on ne sort pas indemne de la lecture de Sade (1). Il y a des passages qui horrifient, des moments où comme Léontios on voudrait jeter le livre et où pourtant nos yeux y restent passionnément attachés. Des passages dont le contenu se faufile en nous et vient stimuler le bourreau qui se cache au fond de notre inconscient, celui que nous avons désiré être il y a fort longtemps, longtemps avant que notre mémoire soit mature – vers 2-3 ans – et qui, parce qu’il a été refoulé, peut continuer à exister, assoupi peut-être, mais pas pour toujours.
Imaginez-vous en tortionnaire, entrain de vous pencher sur votre victime à surveiller son visage déformé par la souffrance et veillant à ce qu’il ne se relâche jamais : oui, je sais, tout cela nous fait horreur ; mais à ne pas vouloir l’affronter, nous ne faisons que protéger ce monstre. Et du coup, comme je le disais il y a peu, nous voilà obligés de lutter encore et encore contre lui.
---------------------------------------------
(1) Simone de Beauvoir l’a dit avec force dans son livre « Faut-il brûler Sade ? » publié en 1951. C'était il y a longtemps, mais si nous l'avions lu avec attention nous n'aurions pas été sidérés par l’affaire DSK


Annexe – « Pour l’avoir jadis entendue, j’ajoute foi à l’histoire que voici : que donc Léontios, fils d’Aglaïôn, remontait du Pirée, le long du mur du Nord, à l’extérieur ; il s’aperçut que des cadavres gisaient près de chez l’exécuteur public : à la fois il désirait regarder, et, à la fois, au contraire, il était indigné, et se détournait. Pendant un certain temps il aurait lutté et se serait couvert le visage ; mais décidément dominé par le désir, il aurait ouvert grand les yeux et, courant vers les cadavres : «Voici pour vous, dit-il, génies du mal, rassasiez-vous de ce beau spectacle ! »