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Tuesday, October 10, 2017

Citation du 11 octobre 2017

Là où il y a du poil, il y a de la joie.
Proverbe français
Commentaire II
De la moustache et de la barbe.
A l’opposé les raffinements de la mode aux quels il peut servir de support (cf. Post du 10 octobre), le poil est aussi l’indicateur de l’animalité chez l’homme – comme chez la femme.
Alors certes, nous le savons, les poils sont d’abord utilitaires, destinés à drainer les flots de la transpiration et à les ventiler vers l’extérieur (1). Mais voilà que notre proverbe, porteur comme chacun sait de la sagesse populaire, attire notre attention sur les réjouissances promises par la pilosité. Bien sûr pas n’importe quelle pilosité : on n’y rattachera pas la barbe qui orne à présent le visage de nos ministres (cf. Post cité).
Quoique… renonçons à la barbe, peut-être, pas mais à la moustache. Voyez plutôt cette remarque de Montaigne :
« Mais à moi particulièrement, les moustaches que j'ay pleines, m'en servent : si j'en approche mes gans, ou mon mouchoir, l'odeur y tiendra tout un jour : elles accusent le lieu d'où je viens. Les étroits baisers de la jeunesse, savoureux, gloutons et gluants, s'y collaient autrefois, et s'y tenaient plusieurs heures après. »  Essais - Livre I Chapitre 55 - Des Senteurs
On l’aura compris : la moustache permet un dialogue de poils à poils plein de réjouissance. Là où est la moustache, là est la joie.

Reste à savoir si l’être civilisé que nous sommes ne devrait pas avoir honte de l’animalité qui subsiste en lui et qui est révélée par la pilosité. Ne faut-il pas revenir aux raffinements de la mode, comme nous le suggérions hier, pour la rendre tolérable ? Les habitudes que notre éducation ont disposées en nous rendent insupportables certains détails pileux : qui donc aimerait une femme avec des longs poils noirs sur les jambes ?
Ces habitudes ont beaucoup à voir avec les distinctions entre les sexes et à ce jeu ce sont les femmes qui se distinguent de l’homme. La femme à barbe est tellement repoussante qu’on a fait de cette particularité un moyen pour les femmes d’éviter le mariage (2).
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(1) Sur la fonction de la pilosité, lire ici. Les amateurs de fantasmes pileux liront aussi cela.
(2) Voir (ici) le cas de sainte Wilgeforte

Thursday, June 01, 2017

Citation du 2 juin 2017

Ainsi est-il des esprits. Si on ne les occupe à certain sujet, qui les bride et contraigne, ils se jettent déréglés, par-ci par là, dans le vague champ des imaginations
Montaigne – Les Essais livre 1, chapitre 8 De l’oisiveté.

Allez, je vais être sympa avec vous : aujourd’hui je vous propose la lecture d’un chapitre entier des Essais de Montaigne pour un effort très limité, puisque qu’il est l’un des plus court de tout l’ouvrage : vérifiez par vous-même sur ce site – et lisez-le en entier !
- Donc : ce chapitre aborde la question de la liberté et de ses dérives. Laissez votre esprit, la bride sur le cou, vagabonder à son aise ; et voyez ce qu’il va produire – c’est cela que nous propose Montaigne.
L’oisiveté dissipant sans cesse l’esprit (1), aucune construction ne peut se développer, et le nouveau chassant le nouveau, aucune œuvre digne de ce nom ne peut naitre. Tout juste peut-on s’attendre à voir surgir ces rêveries informes qu’il compare aux résidus de fausses couches issus du corps de femmes (2)
Bref : il semble que Montaigne déteste ces produits de l’esprit d’où l’effort de la raison aurait disparu – esprit qui, profitant de l’oisiveté où on l’aurait laissé,  donnerait libre cours à l’incohérence et à l’improductivité. Seulement, voilà :
« Dernièrement je me retirais chez moi (c’est Montaigne qui parle) , résolu autant que je pourrais, ne me mêler d’autre chose que de passer en repos, et à part, ce peu qui me reste de vie : il me semblait ne pouvoir faire plus grande faveur à mon esprit, que de le laisser en pleine oisiveté, s’entretenir soi même, et s’arrêter et rasseoir en soi : ce que j’espérais qu’il peut désormais faire plus aisément, devenu avec le temps plus pesant, et plus mûr. » (Texte légèrement modifié)
Mais alors, si ce ne sont que des chimères, pourquoi les stimuler ? Et plus encore, les enregistrer puisqu’on sait qu’il n’y a rien de bien à en attendre ? Tout simplement parce que, dit Montaigne, « j’ay commencé de les enregistrer, espérant avec le temps lui en faire honte à lui même ». Exercice de mortification ? On n’y croit bien sûr pas un seul instant : c’est que Montaigne va nous entretenir durant des années de ces productions spontanées de l’esprit en les soutenant par les citations des plus grands penseurs pour en tirer ce que Rabelais aurait appelé « la substantifique moelle » : curieuse façon de « faire honte » à l’esprit qui les invente !
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(1) Traduction de la citation de Lucain proposée ici par Montaigne. En latin, ça fait : variam semper dant otia mentem, Lucain – Pharsale (IV, 704)

(2)  « Nous voyons que les femmes produisent bien toutes seules, des amas et pièces de chair informes, mais que pour faire une génération bonne et naturelle, il les faut embesogner d’une autre semence » Ces femmes étaient supposées non fécondées – mais ça, ça faisait partie des fantasmes de l’époque.

Monday, August 01, 2016

Citation du 2 aout 2016

La parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui écoute.
Montaigne – Essais

Parler. – « Faculté d'exprimer et de communiquer la pensée au moyen du système des sons du langage articulé émis par les organes phonateurs. » Si la parole désigne le plus souvent les sons de la langue, il ne faudrait pas oublier qu’elle est d’abord expression et communication de la pensée. Sinon un phonographe « parlerait », ce que personne ne croit à part le chien de Pathé Marconi :



La Voix de son Maitre (vu sur le site de rétrospective consacrée à l’enregistrement)

Maintenant, il faut aussi rappeler les fonctions du langage de Jacobson (si plaisamment évoquées dans le livre de Binet La 7ème fonction du langage) : la communication suppose toujours au moins deux éléments : un émetteur et un destinataire. Quelqu’un qui parle à quelqu’un qui écoute. C’est si vrai que les principales fonctions du langage sont destinées à rendre possible cette co-présence au cours de la communication.
Montaigne en dit un peu plus : si la pensée est ce qui se communique, son contenu n’appartient pas seulement à celui qui l’exprime, mais aussi pour moitié à celui qui l’entend (entendre au sens de comprendre).
Oui, quand je parle je dois admettre que ce que je dis dépend aussi de ceux qui m’écoutent. D’où l’importance du dialogue, et aussi de la fonction phatique de Jacobson. Et d’ailleurs, c’est là le risque pris par ce Blog : parachuter un bout de pensée dans un contexte jamais maitrisé, jamais balisé ni connu. Vous qui me lisez, êtes-vous entrain de prendre votre petit déjeuner ? De surfer juste avant d’aller vous coucher ? Avez-vous au contraire recherché dans Google des citations à engranger ? Car selon les circonstances vous ne comprendrez pas ces textes de la même façon.
Ainsi donc on pourrait me prêter toutes sortes de pensées, même celles que je n’aurais pas eues ? Mais après tout, qu’importe ? Qui serais-je donc pour m’en émouvoir, alors qu’on dit que le Coran est tellement riche de significations qu’on ne peut le comprendre en dehors d’un commentaire autorisé qui en détache une  miette pour la faire adorer des fidèles.

Oui, notre Citation-du-jour prend un singulier relief si on l’applique à la Révélation…

Sunday, July 31, 2016

Citation du 1er aout 2016

Penser, c'est être à la recherche d'un promontoire.
Montaigne – Essais


Caspar David Friedrich – Der Wanderer (1818)
Commentaire 2. –
Oui, je sais : on dit qu’il s’agit d’un voyageur contemplant une mer de nuages. Sans doute.
Mais du coup on oublie l’essentiel : les nuages bouchant la vue empêchent de voir qu’on est sur un promontoire en altitude. Supposez que d’un coup les nuages se dissipent : le Voyageur contemple alors les pentes vertigineuses de la montagne et là bas, tout en bas, dans le fond de la vallée, le village avec ses maisons petites, si petites…
Evidemment, cette perspective invite à méditer sur la relativité et la petitesse des choses humaines. D’avion, plus de frontières, et depuis l’espace, recherchant des traces humaines, le Cosmonaute le constate : seule la Grand Muraille est encore visible ; quand au voyageur de Friedrich sur son éperon rocheux, il n’est lui-même une petite chose au milieu des rocs et des à pics.
Voilà ce que Montaigne nous signale : penser c’est prendre cette altitude qui met chaque chose à sa juste place : faut-il donc s’étriper pour une frontière qui n’est qu’une ligne tracée à la craie sur le sol ?

Ceci admis, on peut encore se demander : où pourrions-nous trouver un tel promontoire ? Comment acquérir le point de vue surplombant d’où il est possible d’avoir cette vue synthétique ? Faut-il le rechercher dans la Révélation divine ? Dans les ouvrage de philosophie ? Ou plutôt dans les études des historiens ?

Oui, c’est vers cela que je penche : les historiens, perchés sur l’empilement des siècles, peuvent avoir sur le passé une vue plongeante et globalisante. Eux peuvent le dire : « Je sais ce qui s’est passé mieux que ceux-là mêmes qui ont fait l’événement ». Le seul problème c’est que la pensée n’éclaire pas la route qui va devant, mais seulement celle qui arrive de derrière.

Saturday, July 30, 2016

Citation du 31 juillet 2016

Penser, c'est être à la recherche d'un promontoire.
Montaigne – Essais

En quoi consiste la pensée ? Ne serait-elle pas cette opération de l’esprit qui consiste à prendre ensemble diverses perspectives, à les relier entre elles, supposant même de l'ordre entre /celles/ qui ne se précèdent point naturellement les unes les autres, comme dit Descartes (Discours. Seconde partie) ? Autrement dit, penser c’est tracer des figures ou des plans, un peu comme ces villes qu’on représentait autrefois en vue cavalière :

Vue cavalière de Bordeaux en 1890. Lithographie de F. Hugo d’Alesi
On voit alors pourquoi penser est un verbe dont la signification est placée au plus haut de la fonction cérébrale. Pour penser, il ne suffit pas d’éprouver ou de sentir. Je sais bien que Descartes prenait l’acte de penser comme synonyme d’état de conscience ; mais c’était comme on l’a vu il y a un instant pour le compléter aussitôt par cet exercice de liaison logique sans le quel la pensée n’est qu’une série de couleurs qui nous traversent.
Seulement trouver de l’ordre, suppose une vue globale ; et une vue globale est souvent une vue surplombante. D’où la nécessité de trouver un promontoire. Montaigne le trouvait souvent dans les pensées déjà faites, celle des anciens grecs ou romains. L’avantage n’était pas simplement d’avoir un chemin balisé pour se hisser sur une hauteur déjà connue, mais plutôt que cette position avait été validée par des siècles de réflexion.

La suite à demain, si vous le voulez bien.

Sunday, May 29, 2016

Citation du 30 mai 2016

De toutes les vanités, la plus vaine c’est l’homme.
Montaigne
Montaigne a raison : quelque soit notre misanthropie, et même si c'est vanité, c’est quand même l’homme que nous aimons pardessus tout. Ou plutôt, l’Homme avec Grande et Belle majuscule, c’est à dire le genre humain. Après ça, libre à vous de détester tous les hommes en particulier parce qu’indignes selon vous d’en faire partie.
Maintenant nous pouvons nous demander s’il faut croire sérieusement que les hommes aiment l’humanité entendue comme l’ensemble des hommes passés présents et à venir. Considérons en effet le sort que nous réservons à nos enfants et aux enfants de nos enfants, alors qu’on pille allègrement les ressources qui leur seront nécessaires, et cela sans aucune honte : voilà qui est bien édifiant ! Détaillons :
- Déjà, la dette : nous sommes obligés de nous endetter rien que pour en payer les intérêts. On nous fait honte en nous disant que nous laisserons à nos descendants le soin de rembourser tout ça. Et tout ce que nous trouvons à faire c’est de hausser les épaules en disant : « Bof ! Ils n’auront qu’à ne pas rembourser ! » Demandons aux Grecs ce que ça veut dire…
- Ensuite, les ressources de la planète : plus de pétrole ! Ils auront intérêt à avoir des idées.
- Et encore : l’air que nous respirons, la nature qui nous environne, les rivières où nous nous baignons, où nous puisons l’eau que nous buvons ; si nous aimions véritablement l’espèce humaine, nous serions soucieux de léguer à nos enfants qui sont chargés de la perpétuer tout cela que nous avons reçus des générations qui nous ont précédés - et qui reste déterminant pour la survie des générations futures.

Mais voilà : on s’en moque éperdument. Ils n’auront qu’à inventer d’autres moyens pour vivre. Bien sûr on suppose qu’une fois qu’on aura cramé les champs et les bois, le désert qui restera sera un espace où ils pourront évoluer librement… Et puis ils auront surement trouvé un moyen d’épurer l’air et l’eau et puis des bactéries rongeuses de radioactivité.
Et s’ils ne le font pas ? Qu’importe ! Il suffit que nos chers enfants que nous aimons tant aient eu de quoi vivre. Après tout ils n’ont pas l’obligation de faire eux-mêmes des enfants.
C’est Hans Jonas (1) qui a introduit en morale l’obligation de respecter la vie future – et non pas seulement la vie de ceux qui coexistent avec nous, comme dans la morale classique. Mais il semble bien qu’il n’ait pas été vraiment entendu.
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(1) Hans Jonas – Le principe responsabilité