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Tuesday, January 12, 2016

Citation du 13 janvier 2016

Il paraît qu’en urdu (au nord de l’Inde), le même mot veut dire « hier » et « demain ».
Lévi-Strauss – Carnets de voyage (1950)

Hier = demain… Devant cette confusion, la surprise est grande : comment confondre le passé (même récent) et l’avenir (même proche) ? Si je parle d’un événement il s’agit quand même de savoir s’il a déjà eu lieu (hier) – ou bien s’il doit intervenir (demain). Et surtout : que signifie exactement ce mot de la langue urdu qui porte cette double signification ?

L’intérêt de ces remarques est de souligner une caractéristique si fondamentale du langage qu’elle fait partie de l’expérience commune de tous les hommes : notre langue – notre vocabulaire – prédétermine le réel, chaque mot étant lié non pas à une chose, ni à une expérience, mais plutôt à une signification présente dans la langue qui institue un pré-découpage de la réalité, une organisation de l’action, une conceptualisation liée à telle théorie, telle religion, tel mythe etc. Le monde n’existe pour nous que comme représentation.
C’est ce que souligne Georges Mounin : « Une langue est un prisme à travers lequel ses usagers sont condamnés à voir le monde ; (...) notre vision du monde est donc déterminée, prédéterminée même, par la langue que nous parlons. Ces formules choquantes expriment cependant la pure vérité : le citadin qui ne connaît et ne nomme que des arbres ne voit pas le monde à travers les mêmes Gestalten (=mises en forme) que le paysan qui reconnaît et distingue le chêne, le charme, l'hêtre, l'aulne, le bouleau, le châtaignier, le frêne ». G. Mounin, Clefs pour la linguistique. (1)
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Soit. Mais on n’a pas pour autant répondu à la question : que signifie ce mot qui sert à désigner hier et demain. Peut-il seulement avoir une signification, écartelé qu’il doit être entre deux sens opposés ?
Je ne parle pas urdu, mais je suppose qu’il doit avoir un sens qui correspond à inactuel, et qu’il désigne tout ce qui est d’hier ou de demain – et qui donc n’est pas dans le présent.
Bon. Là encore on veut bien que ça marche comme cela, mais alors : comment distinguera-t-on « hier » et « demain  » en urdu ? Je crois (c’est encore une supposition) qu’on doit construire une phrase articulant « inactuel + après le crépuscule » ; ou bien « inactuel + avant l’aube ». On vérifie ainsi que les langues diffèrent moins par ce qu’elles permettent de dire que par ce qu’il faut dire (Mounin).

--> Encore un exemple : en chinois, on ne peut pas dire « Non ! », parce que le mot « non » n’existe pas. Mais un chinois peut refuser ce qu’on lui demande tout autant qu’un français. Il lui suffira de préciser qu’il  ne veut pas faire (dire, croire, etc.) telle action, telle idée : à la demande « Viens te promener avec moi », le français dirait « Non ! » ; le chinois dira : « Je ne veux pas sortir avec toi »
C’est juste un peu plus long, mais après tout c’est peut-être aussi plus poli.
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(1) On peut aussi (voir ici) la dénomination des couleurs de l’arc-en-ciel, variable selon les langues chez Gleason

Tuesday, June 30, 2015

Citation du 1er juillet 2015

Il n'y a pas de problèmes; il n'y a que des solutions. L'esprit de l'homme invente ensuite le problème.
Gide
Le savant n'est pas l'homme qui fournit les vraies réponses; c'est celui qui pose les vraies questions.
Lévi-Strauss
Qu’est-ce qui vient en premier : le problème ou la solution ? Ne répondez pas trop vite, vous pourriez le regretter.
Selon Gide, nous rencontrons d’abord des solutions et puis nous remontons au problème qui en est la source. Bien sûr, si on demande : « Mais comment savoir que telle situation est une solution si on ne sait pas qu’elle découle un problème ? » la réponse devra faire intervenir une démarche scientifique particulière (cf. ici). Mais il semble que Gide ne pense pas spécialement à une telle méthode : il paraît songer au fait que seuls des esprits torturés par une pathologie psychologique (à moins que ce ne soit par la philosophie !) peuvent s’ingénier à trouver des difficultés là où tout va bien.

Lévi-Strauss nous aide à remettre les choses à leur place : une réponse n’a d’intérêt que si nous savons quel domaine elle éclaire. La recherche scientifique est faite d’une telle investigation : ainsi Torricelli qui, avant de répondre à la question des fontainiers de Florence : « pourquoi la pompe ne permet-elle pas de faire monter l’eau du puits quand il plus profond que 10m ? », doit d’abord poser le vrai problème : « quelle est la force qui s’exerce sur la surface de l’eau pour empêcher le vide de la pompe de la faire remonter ? » Comme on le voit, la bonne question est celle qui non seulement peut être résolue, mais aussi qui nous permet de comprendre quelle est la portée de cette réponse.


Revenons à Gide maintenant. Il y a deux sortes de problèmes : ceux qui enrichissent mon intelligence et ceux qui l’obscurcissent. Bien sûr, si je m’inquiète en voyant des nuages et que du coup je me dis : « Tient ! On dirait qu’il va y avoir de l’orage… », je transforme les nuages en signes qui réfèrent à une pluie abondante – mais du coup je peux quand même anticiper et prendre mon parapluie. Mais si, quand je me ramasse la pluie sur la figure, je me demande : «  Qu’est-ce que j’ai fait pour mériter ça ? » alors là j’ai la seconde catégorie de question. 

Monday, February 02, 2015

Citation du 3 février 2015

Je soutiens qu'il ne peut y avoir aucune raison — hormis le désir égoïste de préserver les privilèges du groupe exploiteur — de refuser d'étendre le principe fondamental d'égalité de considération des intérêts aux membres des autres espèces.
Peter Singer – La Libération animale
Le débat sur le projet de loi intitulé « qualité d’être doué de sensibilité accordée à l’animal » : sensiblerie ridicule à l’égard des animaux, ou bien dénonciation d’un principe dont les applications les plus évidentes vont jusqu’au pillage de la nature ?
Ce débat n’a pas seulement clivé de façon révélatrice la représentation nationale (le Sénat s’opposant à cette loi que la chambre des députés avait votée), mais il a conduit à réfléchir sur l’ensemble beaucoup plus vaste des attitudes des hommes face à la nature.
Bien sûr à l’origine de cette attitude se trouve Descartes : on lira le dossier de ce site « antispéciste ». Pour ma part je m’en tiendrai à la lecture de Lévi-Strauss dont je reproduis en annexe le texte issu de l’Anthropologie structurale 2, et j’en extrais l’idée qui va nous guider à présent.
Selon Lévi-Strauss, l’humanisme a consisté d’abord à isoler l’homme de la nature en lui conférant une dignité qui le place au-dessus d’elle. Ce faisant, il a donné aux hommes le droit de l’exploiter sans retenue, et comme, Heidegger le dira, de la considérer comme une « ressource » et les être vivants qui la composent comme des « stocks ». De même que, selon Valéry, c’est parvenu au sommet de la Civilisation que les peuples se sont précipités dans les plus abominables tueries, Lévi-Strauss dénonce l’humanisme triomphant qui en coupant l’homme de ses racines animales, encourage les pillages les plus scandaleux.
Mais le pire n’est peut-être pas là. Toujours selon Lévi-Strauss, on doit aussi se rappeler que l’humanisme a bien souvent permis à certains hommes de se distinguer d’autres hommes, à tracer une ligne de partage qui traverse l’humanité biologique pour distinguer les « Hommes » des « Sous-hommes ».
Selon cette logique, Hitler était un humaniste.
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Annexe.
« C'est maintenant (...) qu'exposant les tares d'un humanisme décidément incapable de fonder chez l'homme l'exercice de la vertu, la pensée de Rousseau peut nous aider à rejeter l'illusion dont nous sommes, hélas ! en mesure d'observer en nous-mêmes et sur nous-mêmes les funestes effets. Car n'est-ce-pas le mythe de la dignité exclusive de la nature humaine qui a fait essuyer à la nature elle-même une première mutilation, dont devrait inévitablement s'ensuivre d'autres mutilations ? On a commencé par couper l'homme de la nature, et par le constituer en règne souverain ; on a cru ainsi effacer son caractère le plus irrécusable, à savoir qu'il est d'abord un être vivant. Et en restant aveugle à cette propriété commune, on a donné champ libre à tous les abus. Jamais mieux qu'au terme des quatre derniers siècles de son histoire l'homme occidental ne put-il comprendre qu'en s'arrogeant le droit de séparer radicalement l'humanité de l'animalité, en accordant à l'une tout ce qu'il refusait à l'autre, il ouvrait un cercle maudit, et que la même frontière, constamment reculée, servirait à écarter des hommes d'autres hommes, et à revendiquer au profit de minorités toujours plus restreintes le privilège d'un humanisme corrompu aussitôt né pour avoir emprunté à l'amour-propre son principe et sa notion. » Claude Lévi-Strauss, Anthropologie Structurale Deux (1973), p.53.

Saturday, October 18, 2014

Citation du 19 octobre 2014



En refusant l’humanité à ceux qui apparaissent comme les plus « sauvages » ou « barbares » de ses représentants, on ne fait que leur emprunter une de leurs attitudes typiques.  Le barbare c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie.
Claude Lévi-Strauss – Race et histoire (ch.3)

Le barbare c’est d’abord l’homme qui croit à la barbarie. Le mot « barbare » n’est plus aujourd’hui employé à propos des sauvages d’Amazonie (d’ailleurs, en reste-t-il ?) mais au sujet des islamistes égorgeurs de l’Etat Islamique (1). Toutefois, il conserve toujours le même sens : il désigne un comportement qui à la fois est celui de certains hommes et qui est en même temps indigne de l’humanité.
L’horreur des crimes commis par ces barbares est d’égorger des hommes comme de simples animaux. On dira que c’est hélas assez banal. Mais ils le font au nom de Dieu, et voilà ce qui est beaucoup plus terrifiant : ils font de ce crime un geste religieux, vertueux – et eux, les criminels, ils se désignent comme des hommes qui servent un Dieu terrible.
Du coup, ce n’est pas seulement l’humanité qui est bafouée, c’est aussi la communauté des croyants.

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Seulement, voilà : Lévi-Strauss nous retourne le compliment : même si l’« humanité » dont nous excluons les Islamistes n’a pas exactement le même sens que celle dont étaient exclus les « sauvages », il n’en reste pas moins qu’à vouloir chasser des hommes hors de l’humanité – entendue dans le sens restreint de communauté des humains – nous courrons le risque de nous comporter exactement comme eux.
La terrible leçon qui en résulte, celle que justement Lévi-Strauss nous assène au long de ces pages consacrées à lutter contre le racisme (2), c’est que ces horribles assassinats s’inscrivent malgré tout dans une logique, dans un rituel, ou plus simplement dans une manœuvre politique.
Bref : il n’est pas d’actes assez horribles pour ne pas recevoir de signification dans un contexte culturel donné.
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(1) Alias Daech, acronyme qui nous évite d’entendre le mot d’« Etat » - encore qu’il y reste : en arabe, l’acronyme de l’Etat islamique en Irak et au Levant donne «Daech»
(2) En 1952 l’UNESCO publiait une série de brochures consacrées au problème du racisme dans le monde. Parmi celles-ci se trouvait Race et histoire.

Saturday, January 26, 2013

Citation du 27 janvier 2013



Cannibale : Gastronome de l'ancienne mode qui reste attaché aux saveurs simples et qui milite pour l'alimentation naturelle pré-porcine.
Ambrose Bierce – Le Dictionnaire du Diable (1911)
Je vouloir aimer vous primitif / Je marier vous cannibale / Tu manger moi et je dévorer vous  / Vous être joli casse-dalle / Je faire croquer mon monsieur par vous / Miam miam
Primitif – Chanson de Richard Gotainer
Le cannibalisme est l’objet de nombreuses études, tant de la part des anthropologues que de la part des psychologues. Les uns considèrent la consommation de la chair humaine comme une forme archaïque d’alimentation, enrichie malgré tout de toutes sortes de mythes. Les autres prétendent y voir, étalé au grand jour, un désir profondément refoulé chez l’homme civilisé, au point qu’il n’affleure que dans des cas pathologiques qui suscitent l’horreur. Bien sûr, il y a aussi des cas où c’est plutôt une fantaisie érotique qui s’y exprime, comme le montre la chanson de Richard Gotainer.
Que se passe-t-il dans la tête d’un cannibale ? Rendez-vous sur ce blog pour le savoir, il vous en dira beaucoup plus que moi…
Reste à dire comment nous, occidentaux, avons imaginé – voire même imagé – l’acte cannibale.
Voyez ci-contre ; on peut faire deux observations à propos de cette gravure : d’abord les sauvages mangent l’homme cuit et non cru. Ensuite, pour le cuire, ils le font bouillir dans une marmite au lieu de le mettre à la broche (1).
Tout ceci évoque le « triangle culinaire » de Lévi-Strauss et je me bornerai à renvoyer aux brèves explications que j’en donnais ici.
Je remarquerai toutefois que, vu le caractère extrêmement primitif des « sauvages » représentés dans cette image, on s’étonne de les voir posséder une si belle et si grande marmite. Même s’il ne s’agit que d’un « pot de terre » et non d’un « pot de fer », c’est quand même une belle performance. Et puis en effet, pour quoi faire bouillir l’homme pour le manger ? Un barbecue ou un méchoui ne conviendraient-il pas mieux ? (2)
Trêve d’ironie. Si cette façon de dévorer notre semblable s’est imposée à notre imagination au fil des siècles, c’est bien parce qu’elle exprime un fantasme aussi vieux que l’humanité sans doute, fantasme lié comme on l’a dit au désir primitif de manger de la chair humaine, et simplement raccordé aux procédés culinaires du moment.
Moi, je serais plutôt pour la cuisson-vapeur. Et, vous mes chers lecteurs, comment vous y prendriez-vous ? Vous faudrait-il un micro-onde ? Ou alors une plaque à induction ?
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(1) Sur les différentes méthodes de préparation culinaire de la chair humaine, tous les petits enfants vous diront comment faire : ils connaissent l’histoire du Petit navire et de son Mousse qu’on s’apprête à mettre à la casserole et pour lequel on hésite entre le frire ou bien le fricasser.
(2) A le réflexion, il apparait que le méchoui ne conviendrait pas du tout : vu que la répartition des morceaux de la « bête » humaine doit être strictement réglementée, elle ne peut résulter d’un picorage fantaisiste