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Thursday, June 02, 2016

Citation du 3 juin 2016

La modération est comme la sobriété: on voudrait bien manger davantage, mais on craint de se faire mal.
La Rochefoucauld – Réflexions ou Sentences et Maximes morales (1664)
Série larochefoucaldienne (2). Aujourd’hui : la sobriété.

Nos vertus ne sont que des apparences : nous nous mentons à nous mêmes quand nous y croyons. Ainsi de la sobriété, qui ne résulterait en fait que d’un intérêt égoïste déguisé : on s’arrête de manger parce qu’on craint de se faire mal.
- On a ici un exemple de ce que Sartre appelait la mauvaise foi : il nous est possible de connaître, la vérité, puisqu’elle est en nous. Toutefois nous évitons soigneusement de rechercher la parfaite lucidité et nous préférons nous en tenir à ce qu’on nous a dit : sobriété est vertu – quoique, si on y réfléchit bien, les conseils qui soutiennent l’évitement de l’alcool portent principalement sur la préservation de notre santé :


(« Jamais plus d’un litre de vin par jour » : cette affiche date sans doute des années 50, époque où le vin était encore la boisson nationale. Aujourd’hui on dirait « Jamais plus d’un verre de vin par jour » – et encore. Mais qu’importe)
En disant « Santé-Sobriété » on quitte le domaine de la vertu, qui est du domaine de l’impératif catégorique, comme dirait Kant, pour entrer dans celui de l’impératif hypothétique (1) : après tout, si je me fiche d’être en bonne santé, alors je peux picoler.
- Ne perdons toutefois pas de vue que La Rochefoucauld parlant de la modération en général, refuse de faire du juste milieu le lieu de la vertu, et le considère simplement comme étant l’endroit où viennent s’équilibrer des vices contraires. Ainsi de la bonne gestion des biens qui est le juste milieu entre l’avarice et la prodigalité, de la prudence entre la hardiesse et la couardise, etc.
Au fond ce qu’il faut repérer, ce n’est pas tant que la règle du juste milieu soit propice à la sagesse, mais plutôt que ce qu’on prend pour de la vertu n’en soit pas -  et même que la vertu n’existe pas. Voilà bien les propos d’un moraliste de 17ème siècle !
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(1) L’impératif catégorique a pour formule : « Il faut parce qu’il faut » ; autrement dit son existence se passe de toute autre justification. Selon l’impératif hypothétique, l’obéissance est subordonnée à l’acceptation d’un objectif extérieur au principe en question : « Si tu veux… alors tu dois »

Wednesday, June 01, 2016

Citation du 2 juin 2016

On a toujours assez de courage en soi pour supporter le malheur d'autrui.
La Rochefoucauld – Réflexions ou Sentences et Maximes morales (1664)
Série larochefoucaldienne (1). Aujourd’hui : l’empathie

On supporte plus facilement le malheur des autres que le sien propre : prétendre le contraire comme on le fait habituellement est mensonge comme le rappelle cette maxime ironique : le malheur d’autrui ne nous affecte jamais, du moins jamais à l’égal de notre malheur personnel. Autant dire que la souffrance des autres n’existe pas vraiment pour nous selon La Rochefoucauld, sans quoi on serait forcément tout le temps très malheureux – du malheur des autres.
On se trouve ici à l’opposé des théories qui affirment l’existence de l’empathie (sur ce terme voir ici) : selon ces conceptions, l’empathie, capacité à ressentir les émotions des autres (ou à être en état de les comprendre) est une aptitude qui existe bien et qu’on peut même susciter grâce à des exercices ad-hoc (il y a des coaches pour cela !). De toute façon il y a une caractéristique supposée identique entre ces conceptions et la Maxime de La Rochefoucauld : dans l’empathie on garde toujours la conscience de l’écart entre soi et les autres. Ton malheur, je l’éprouve comme toi, sauf qu’il reste le tien : le coup de marteau sur ton doigt me fait mal … mais pas de la même façon qu’à toi !
D’ailleurs, a-t-on seulement le moyen de savoir si ce qu’on ressent est précisément identique à ce que ressent l’autre ? La réponse vient des neuroscience qui ont fait des expériences  et concluent que les mêmes centres cérébraux sont activés dans les deux cas (2). On se trouve à peu près dans la même configuration qu’avec les neurones miroirs qui agissent indépendamment de notre conscience pour reproduire en nous ce qu’on voit chez les autres. On peut chercher dans le cas de l’évanouissement à la vue du sang l’amorce de ce qu’on appelle l’empathie.
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(1) Qu’on m’excuse pour ce terme pédant : je n’en ai pas trouvé d’autres. Il s’agit on l’aura reconnu, de l’adjectif qualifiant ce qui concerne La Rochefoucauld.
(2) « L'empathie a récemment fait l’objet de nombreuses investigations neurophysiologiques chez l’adulte et l’enfant, principalement en utilisant les techniques d’imagerie cérébrale fonctionnelle. Par exemple, ces recherches indiquent que lorsque nous percevons autrui dans des situations douloureuses dont la cause est accidentelle (par exemple se couper en cuisinant), les circuits neuronaux de la carte somato-sensorielle qui sont impliqués dans la douleur physique sont actifs chez l’observateur. » (Article cité)

Tuesday, May 31, 2016

Citation du 1er juin 2016

Il semble que la nature, qui a si sagement disposé les organes de notre corps pour nous rendre heureux, nous ait donné aussi l'orgueil pour nous épargner la douleur de connaître nos imperfections
La Rochefoucauld – Maxime XXXVI

- Série larochefoucaldienne. Aujourd’hui : L’orgueil.
Croyez-vous que ces impitoyables moralistes du XVIIème siècle vont chercher à humilier l’orgueil dans le quel nous nous pavanons ? Pas du tout – et même : bien au contraire ! Ecoutez La Rochefoucauld : il nous faut l’imperfection de l’orgueil pour supporter le cortège de nos innombrables défauts !
Dissipons d’abord le paradoxe apparent : au contraire de ce que dit La Rochefoucauld, notre orgueil ne devrait-il pas nous faire souffrir de nos imperfections ? – Certes, ce serait le cas s’il ne comportait pas dans son fonctionnement même cette force d’illusion qui, nous faisant croire à notre grandeur, nous empêche de connaître nos imperfections. Exemple ? Le sot orgueil du paon qui se pavane en faisant la roue et qui n’imagine pas que du coup il montre son croupion ridicule et ses pattes de dindes.

Nous sommes pétris d’illusions et c’est le principe même de notre existence ; car déjà il nous faut oublier que nous sommes mortels. Autrefois, cet orgueil prétendait nous égaler aux Dieux. Aujourd’hui, plus besoin de Dieux : soyons nous-mêmes et par nous-mêmes immortels.
Faisons comme si nous ne devions, jamais mourir ! Envoyons les vieillards moribonds crever à l’hôpital, pour ne pas voir ce qui va nous arriver. Et (suprême raffinement) faisons mine de croire que s’ils sont morts, ce n’est pas naturel, qu’ils l’ont bien cherché par leur imprudence, par leur ignorance des précautions à prendre.
Et puis si on insiste un peu  nous allons évoquer le tranhumanisme de Google, selon le quel la mort n’a plus que quelques décennies encore à durer, ensuite on l’aura vaincue grâce aux progrès qui s’esquissent déjà dans des laboratoires secrets. Là où l’espèce se contentait de sauver nos gènes en les transmettant de générations en générations, les tranhumanistes prétendent les perpétuer dans notre propre existence.
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(1) Qu’on m’excuse pour ce terme pédant : je n’en ai pas trouvé d’autres. Il s’agit on l’aura reconnu, de l’adjectif qualifiant ce qui concerne La Rochefoucauld.

Monday, February 17, 2014

Citation du 18 février 2014



Ni le soleil, ni la mort ne peuvent se regarder en face.
Sentence attribuée à Héraclite (Voir aussi la Maxime 26 de La Rochefoucauld)


Escher  -Eye (1946)
On nous explique très doctement que la technique de Escher consistait à se représenter lui-même tel qu’observé dans un miroir convexe (comme l’est un miroir pour se raser). Bon – Admettons. Mais nous, on voudrait bien savoir ce que signifie la tête de mort qui apparait au fond de la pupille.
On peut bien sûr prendre cette image au premier degré : c’est l’œil d’Hamlet que  nous voyons, au moment de sa célèbre tirade : To be, or not to be… 
C’est alors que l’interdit Héraclitéen joue à plein : effrayant face à face de l’homme et de la mort – car c’est toujours de sa propre mort qu’il s’agit… Mort, dit Hamlet, mort, dis-moi : pourquoi as-tu accepté de vivre si longtemps ?
On peut aussi la prendre dans un sens un peu différent : l’œil n’est plus le miroir, mais la fenêtre qui donne à voir l’âme qui se trouve derrière. La tête de mort n’est plus alors une allégorie de l’avenir, mais une mise en évidence de la réalité : ce n’est plus la mort qui se profile, mais la mortalité de l’homme.
D’ailleurs, cette tête en os, n’est-elle pas la nôtre ?  Car elle existe déjà ; certes, on ne la voit pas, mais elle est là, en attente d’être dégagée de ce fatras de chair par le trépas…

Wednesday, October 02, 2013

Citation du 3 octobre 2013

Regarder droit dans le soleil / Tourne, tourne la tête / Tout se dissout dans la lumière / Laisser les ombres qui marchent à tes cotés
Bertrand Cantat – Chanson
Le soleil ni la mort ne peuvent se regarder fixement.
La Rochefoucauld – Maxime 26
Regarder droit dans le soleil… Quand on écoute cette chanson de Bertrand Cantat, on se dit que ce qui importe, ce n’est pas ce qu’il dit, mais ce qu’il ne dit pas – mais qu’il donne à penser.
Dans cette chanson, Bertrand Cantat évoque à mots couverts ses malheurs (1) : il y parle de ses amour – revenus en poussière ; de la scène – où il retourne toujours ; de la punition qu’il a payée intégralement… (Voir les paroles de la chanson ici). Mais toujours il regarde droit dans le soleil, pour se purifier, pour se vivifier : Tout se dissout dans la lumière.
Du coup on sursaute : La Rochefoucauld soulignait l’impossibilité de regarder fixement le soleil : de même qu’on ne sait pas ce qu’est véritablement la mort (2) ; de même nous ignorons tout de la vie en tant qu’elle est cette source jaillissante qui parfois vient à s’épuiser en nous (3).
Alors, comment Cantat peut-il affirmer qu’il a eu, lui, cette expérience ? Jouant avec l’analogie tracée par Le Rochefoucauld, il faut qu’il ait contemplé la mort, qu’il ait été en tête à tête avec elle et qu’il en soit revenu. On rappellera que chez Dostoïevski, c’est précisément le bagne qui est qualifié de « maison des morts ». Sans pousser la comparaison, on supposera que Bertrand Cantat a rencontré cette mort-là quand il était en prison, et que c’est en lui survivant qu’il a pu contempler le soleil – soleil qui, justement, luit seulement pour les hommes libres, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas à « l’ombre »
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(1) Il évoque ses malheurs, mais pas ceux des gens qui l’ont environné – et surtout pas le suicide de sa malheureuse épouse. C’est ce suicide-là que personne ne lui pardonne, et que pourtant je passerai ici sous silence : peut-on faire autrement quand on veut parler du Bertrand Cantat chanteur ? Comment peut-on encore chanter quand on recèle de telles ténèbres dans son âme ?
(2) Nous savons peut-être ce que c’est que mourir mais certes pas ce que c’est qu’être mort.
(3) C’est l’argument des spiritualistes : mon existence m’est venue d’ailleurs, car sinon, si je me la donnerais à moi-même, et c’est alors que je pourrais en contrôler le  jaillissement, voire même la prolonger indéfiniment. Ce qui m’est – sauf miracle –  impossible.

Saturday, February 04, 2012

Citation du 5 février 2012

Rien n'est si contagieux que l'exemple.

La Rochefoucauld

Panurge sans autre chose dire jette en pleine mer son mouton criant & bellant. Tous les aultres moutons crians & bellans en pareille intonation commencèrent soy jecter & saulter en mer après à la file. La foulle (= l’empressement) estoit à qui premier saulteroit après leur compaignon.

Rabelais – Quart livre, chapitre VIII (à lire ici – si flemme à lire : on peut aussi l'écouter)

Tout mouton suit le mouton qui le précède, c’est ce qu’on appelle l’instinct grégaire.

Peut-être cet instinct nous parait-il nocif, et en particulier parce qu’il mène à l’exemple décrit par Rabelais dans l’épisode si fameux des Moutons de Panurge : on y voit en effet le troupeau embarqué sur un bateau se jeter à la mer pour suivre – non pas l’exemple donné par l’un des leurs – mais plus simplement le plongeon d’un mouton jeté par-dessus bord par Panurge.

Il est vais que Rabelais ajoute, quelques lignes plus bas « comme le dit Aristote au livre 9 de l’Histoire des animaux, c’est l’animal le plus sot et le plus stupide du monde ». Et pourtant : si l’on se dit que si les moutons sont moutonniers, que devrait-on dire des hommes, de la foule et … des supporters de foot ?

On voit que chez les hommes, la grégarité et l’esprit moutonnier sont bien la principale preuve de sottise, parce qu’elles sont source des violences et des horreurs que les foules sont capables de perpétrer.

Autre chose : n’oublions pas qu’il n’y a de troupeau – du moins chez les hommes – que par rejet des individus qui n’en font pas partie.

C’est ainsi que le parti suisse de l’UDC (1) a fait du mouton noir le symbole des étrangers à jeter hors des frontières. Ce qui suppose que si Panurge avait trouvé un mouton noir dans le troupeau et qu’il l’ait jeté par-dessus bord, aucun des autres moutons ne l’aurait suivi.

Certains diront qu’il faut remercier les moutons noirs, parce que, sans eux, les moutons blancs ne formeraient pas un troupeau.

Mais ces gens-là, ce sont des humanistes mélancoliques.

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(1) L'Union démocratique du centre (UDC) est un parti politique suisse de droite, moralement conservateur et économiquement libéral. (Source)