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Sunday, February 14, 2016

Citation du 15 février 2016

Quand les hommes ne peuvent changer les choses, ils changent les mots.
Jean Jaurès
« Mobilité réduite » ; « mal voyant » ; « gens du voyage »… Si on devait recenser toutes les litotes qu’on invente pour dire les choses désagréables sans utiliser « les mots qui fâchent » on n’en aurait pas fini.
Cela nous fait sourire, peut-être haussons-nous les épaules : gamineries que tout cela – ce n’est pas très sérieux.
Oui, mais depuis quelques années (sic) voilà que les dirigeants politiques, impuissants à trouver des solutions politiques à la crise économique (du moins chez nous), se mettent eux aussi à changer les mots, pratiquant cette langue qu’on baptise parfois « langue de bois ». Savons-nous seulement ce que cela signifie ?
Lisons Wiki : « La langue de bois est une figure de rhétorique consistant à éviter de présenter une réalité par l'utilisation de tournures de phrases et d'expressions usuelles.
C'est une forme de communication qui peut servir à dissimuler une incompétence ou une réticence à aborder un sujet en proclamant des banalités abstraites, pompeuses, ou qui font appel davantage aux sentiments qu'aux faits.
Il s'agit moins d'impressionner l'interlocuteur en passant pour plus savant qu'on ne l'est, que d'éluder le sujet afin d'éviter de répondre à une question ou un sujet embarrassant. »
--> Houlàlà ! Trop de sens tue le sens ! Je retiendrai pour ma part la fin de cet article : la langue de bois permet d’éviter de parler d’un sujet embarrassant tout en donnant l’impression de le faire.

Bon : maintenant que la définition est posée, tournons-nous vers les « victimes » de la langue de bois. Comment se fait-il qu’il y ait des gens assez nigauds pour croire qu’un homme politique pourrait changer le monde avec des mots ? D’ailleurs les autres politiciens (les opposants ceux-là) ne s’en laissent pas compter ; à l’issue d’un discours du Président (ou de qui on voudra), ils s’exclament : « Tout cela ce sont des mots ; ce que nous voulons ce sont des actes. » ; combien de fois ont-ils fredonné la chanson de Dalida : Paroles, Paroles, Paroles

Seulement, à la différence de la chanteuse qui ne croit plus aux paroles du beau séducteur, les citoyens eux continuent de croire que leur Candidat va effectivement réaliser ce qu’il a promis : - Oui, pourquoi  y croit-on toujours ?

Friday, February 12, 2016

Citation du 13 février 2016

Parce que le milliardaire n'a pas récolté sans peine, il s'imagine qu'il a semé.
Jean Jaurès – L'armée nouvelle
Ironie de Jaurès : comme l’économiste du 18ème siècle, le capitaliste du 20ème siècle, physiocrate attardé, fait semblant de croire qu’il faut se donner le mal de semer son argent si on veut voir surgir, démultiplié par le miracle de la nature, ces épis bien mûrs issus de ce seul grain de blé.
Et moi, que devrais-je dire lorsque je mets mon salaire, gagné grâce à mon labeur chez l’Ecureuil : d’où vient ce surplus constitué par les intérêts qu’il me rapporte ?
Marx l’a souvent dit : l’un des aspects du capitalisme est de donner à croire que l’argent peut travailler. Oui, si j’admets que mon argent peut faire des petits, c’est parce que je crois en cela : l’agent se reproduit lui-même et c’est en cela que consiste son travail. A quoi Marx répond : fétichisme de l’argent ! (1) Seul le travail humain peut produire de la valeur d’échange, et si donc mon salaire épargné produit des intérêts, ceux-ci ne sont en réalité que la part de plus-value extorquée aux travailleurs qu’on a pu salarier grâce à mon épargne. Battez votre coulpe, honnêtes travailleurs qui attendez un profit de votre épargne : vous contribuez en réalité à l’exploitation des masses laborieuses !
… Bien sûr, avec un taux d’intérêt à 0,75% le livret de l’Ecureuil ne me rend pas responsable d’une exploitation des masses laborieuses très importante ! Mais là n’est pas le problème : écoutez ce qui suit, car c’est ici que notre siècle domine le sujet. La finance nous a appris que la valeur d’échange (= l’argent) résulte du marché et non de la quantité de travail nécessaire à produire la marchandise. Et le marché, ça fluctue… On peut jouer avec ça, ça s’appelle spéculer. C’est ainsi que certains produits en sortant de l’usine sont directement chargés en containers sur des immenses cargos qui constituent comme des entrepôts flottants. La valeur de ce chargement dépend de l’acheteur : et donc  la même marchandise peut voir sa valeur fluctuer en même temps que la navigation, en fonction de l’état du marché. Bien sûr, nous restons dans le cadre de l’économie réelle. Mais notre Ecureuil beaucoup plus malin peut envoyer ses traders spéculer directement avec mes économies, par exemple acheter de la dette allemande et la revendre ensuite pour en acheter une autre beaucoup plus spéculative…
Bon, je ne vais pas vous faire un cours d’économie, j’en serais incapable et le peu que je sais, vous le savez sûrement aussi. En tout cas vous en savez suffisamment pour ne pas ignorer que gagner de l’argent n’a rien à voir avec le fait de se fatiguer. Ça vaut aussi pour la réciproque : se fatiguer ne signifie pas obligatoirement gagner de l’argent.
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(1) Sur le concept de fétichisme chez Marx, on peut lire sous la plume d’Isabelle Garo ceci : « Marx affirme que c'est “dans le capital porteur d’intérêt, /que/ le fétichisme atteint sa forme la plus parfaite” (Marx – Théorie sur la plus-value T. III) puisque la plus-value semble naître directement de la circulation sous sa forme monétaire. Le reste de cette passionnante étude ici.

Thursday, February 11, 2016

Citation du 12 février 2016

La République c'est le droit de tout homme, quelle que soit sa croyance religieuse, à avoir sa part de la souveraineté.
Jean Jaurès
« Quelle que soit sa croyance religieuse » : il faut se souvenir de cette phrase, en particulier aujourd’hui, puisqu’à qu’à présent, aidés en cela par les musulmans radicaux, on a parfois le sentiment que l’appartenance à la communauté musulmane prive ceux qui en font partie de certains droits : par exemple celui d’être considérés comme étant leur égaux par certains citoyens.
On aurait pu ajouter : « Quelle que soit sa race », mais voyez comme vont les choses : à présent la race et la religion c’est du pareil au même. Et qu’importe que les musulmans soient éventuellement kurdes, perses, berbères ou turcs ? Qu’importe qu’il y ait des arabes athées ? Mais surtout : qu’importe que ce soient-là des bêtises ? Car les bêtises ont elles aussi leur poids et parfois elles font très mal.

Bim ! Ça c’est du lourd ! et pourtant ce n’est pas cela que je voulais souligner. Je voulais reprendre un autre passage de la citation – celui-ci : « Tout homme, (…) a droit à sa part de souveraineté ». Car, depuis Jean Bodin on sait que la souveraineté ne se divise pas, parce que la diviser ce serait la réduire en la cantonnant dans un domaine étroit où elle cesserait du même coup d’être « souveraine ». Comment donc se pourrait-il que chacun des français – vous, moi, les autres – en ait un morceau (d’autant plus petit qu’on serait plus nombreux) ? Admettons ce qu’on nous répète : tu es citoyen français parce que tu jouis du droit de vote – en particulier pour élire ton député, au pouvoir législatif, et ton Président au pouvoir exécutif. Bon, mais moi,  j’écoute Jean Bodin et je voudrais que ce morceau soit en même temps le tout ! Etre en même temps la chambre des députés et la Présidence à moi tout seul ! Que ce bout de souveraineté soit la Souveraineté absolue ! Comment faire ?
Rappelons-nous que le suffrage est destiné à désigner les représentants non de monsieur Dumollet ou Tartenpion, mais du peuple dans son ensemble. Notre part de souveraineté, c’est ça : désigner ceux qui sont les meilleurs pour gouverner la France et non ceux qui ont promis de réduire les impôts de telle classe social (dont justement, nous faisons partie).

Et donc : si nous avons élu un candidat parce qu’il a promis de faire de nous des privilégiés, ne nous plaignons pas qu’il ne tienne pas sa promesse, si c’est un faveur de la France entière qu’il gouverne.

Wednesday, June 10, 2015

Citation du 11 juin 2015

Le temps nous avait dérobé à nous mêmes (…) La longue fourmilière des minutes emportant chacune un grain chemine silencieusement, et un beau soir le grenier est vide.
Jean Jaurès – Discours à la jeunesse (31 juillet 1903 au lycée d’Albi)
Les lecteurs de ce Blog le savent : j’aime revenir périodiquement sur le fait que constitue une citation, pour en peser les avantages en terme de « sens-ajouté » (1).
Au sens courant, une citation peut être un petit morceau de pensée, dont la formulation fait si intimement corps avec le sens qu’il serait inapproprié de le dire autrement.
Mais une citation peut aussi être un texte très court, mais qui est pourtant complet tel quel et qu’on peut séparer de son contexte sans qu’il perde sa faculté de faire sens.

Tel est le cas ici. L’évocation du temps qui passe, peu à peu, silencieusement et sans même qu’on y prenne garde est suffisamment connue pour qu’on n’ait pas besoin de la réexpliquer. L’écoulement de ces petits grains de temps, qu’on les appelle des instants, des moments, des présents, ou comme on voudra, est une expérience intime partagée par tous.
- Alors, voilà ce qui est neuf : Jaurès, au moment d’évoquer cette expérience, au lieu de parler de l’écoulement de ce filet d’eau qu’on ne peut retenir dans ses mains, au lieu de parler du sablier qui se vide inexorablement, fait d’un coup intervenir la fourmilière, avec ses insectes minuscules, mais qui parviennent malgré leur petitesse à produire des ouvrages formidables : petit + petit = grand. On connaissait ce phénomène avec le sablier, mais il était lié à un mécanisme purement physique : la pesanteur. Voilà qu’ici nous avons affaire à des petits voleurs qui vident notre grenier sans qu’on s’en aperçoive ; pour les petits paysans auxquels s’adressait ce discours (2) l’image devait être forte. L’idée est également forte, car ce sont les minutes qui composent le temps qui emportent les petits grains de vie qui remplissent notre grenier.
Ou plutôt qui le remplissaient.
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(1) Je tente ce néologisme, bâti sur le modèle de la « valeur-ajoutée ».

(2) Je fais comme si les élèves du lycée d’Albi de 1903 étaient d’origine paysanne.

Friday, June 05, 2015

Citation du 6 juin 2015

Messieurs, on n’enseigne pas ce que l’on veut ; je dirai même qu’on n’enseigne pas ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir : on n’enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est.
Jean Jaurès – Pour la laïque (Discours des 21 et 24 janvier 1910 devant la chambre des députés) – A lire ici.
Je crains que cette admirable formule de Jaurès soit incompréhensible à nos jeunes esprits – et aux un-peu-moins-jeunes. Nos enseignants, s’ils sont encore des formateurs, ne sont censés former que des travailleurs, des employés, en bref ce sont des gens qui vous donnent des compétences pour faire quelque chose – si possible quelque chose d’utile ou de rentable. On risque donc de comprendre la phrase ainsi : le plombier vous apprendra à devenir plombier, le maçon – maçon et le boulanger vous montrera comment faire du pain. Quand à savoir qui fera de vous un homme digne d’être citoyen ou père de famille, bernique ! Et en plus nous, français, nous n’irons pas même le demander au curé... car ne l’oublions pas : dans ce discours Jaurès défend l’enseignement laïque contre les assauts catholiques.
On le devine : de nos jours, l’école a choisi de nous transmettre non pas l’art d’être un homme, mais un savoir faire utile à la société. Ecoutons Jaurès : apprendre aux jeunes esprits la liberté dont jouit le maitre, cela ne se peut qu’à la condition « de les mener par les mêmes réflexions et leur soumettre la même information étendue ». C’est cela « enseigner ce qu’on est » : c’est transmettre son savoir, comme l’artisan enseigne son apprenti en montrant comment il s’y prend. Montrer l’exemple serait, si possible, l’essentiel en pédagogie.
C’est là que le paradoxe d’un enseignement non intentionnel se dénoue. De même que les maitres de musique d’autrefois se contentaient de laisser leurs disciples les observer, les  maitres d’école doivent doubler leur enseignement des connaissances d’un autre savoir, celui des principes de vie qu’on n’enseigne pas selon une pédagogie spécifique mais en incarnant une autorité morale.
Je sais bien que cette ambition d’enseigner par l’exemple peut paraître prétentieuse : on dira que l’appel du héros bergsonien n’est pas loin ! (1)  Mais après tout, pourquoi pas ? En tout cas cette conception de l’enseignement nous conduit tout droit à la question : qui enseigne aujourd’hui nos jeunes gens quand à la morale et à la vertu ? Cette question n’éveille en général que haussement d’épaules et quolibets. Rions – et puis interrogeons-nous quand même : et si cet enseignement par rayonnement de la personnalité comme le suppose Jaurès existait toujours ? Et si ceux qui nous enseignent à être ce qu’ils sont n’étaient plus ces autorités morales vénérées dans la société, mais ces junkies de la jet-set, ces idoles de paillettes revêtues de néons lumineux ?
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(1) Allusion à la morale ouverte opposée par Bergson dans Les deux sources de la morale et de la religion à la morale close, faite d’obligations imposées par la société. Au contraire, avec la morale ouverte apparait l'appel du Héros, de l'homme supérieur, du saint ou du mystique « qui a soulevé d'un élan puisé par lui au contact de la source de l'élan vital même et qui tâche d'entraîner les autres hommes à sa suite. Tels furent Socrate, Jésus-Christ surtout et les saints du christianisme. (...) Ce n'est plus une pression, comme la société, qu'ils font peser sur les individus, pour les figer dans la routine et constituer une morale statique, - c'est un appel qu'ils font entendre, une émotion qu'ils communiquent et qui pousse derrière eux les multitudes enflammées, avides de les imiter.» (Art Wiki, lire ici)