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Tuesday, December 06, 2011

Citation du 7 décembre 2011

Pour aimer les hommes, il faut en attendre peu : pour voir leurs défauts sans aigreur, il faut s’accoutumer à les leur pardonner, sentir que l’indulgence est une justice que la faible humanité est en droit d’exiger de la sagesse

Helvétius – De l'esprit (Discours I, ch. 4 p.35) – (1)

Aujourd’hui, je propose, dans le sillage d’Helvétius, un éloge de la modération, ou plutôt de la modestie.

On pourrait certes en se concentrant sur la fin de la citation : l’indulgence est une justice que la faible humanité est en droit d’exiger de la sagesse, y voir un encouragement à la tolérance (2) : n’attendons pas des autres ce que nous ne savons faire nous-mêmes.

Mais si je me reporte au début du propos d’Helvétius : Pour aimer les hommes, il faut en attendre peu, alors, ça va plus loin : il s’agit d’aimer les hommes, et en attendre peu est un acte de philanthropie, au sens fort du terme.

Ce que nous attendons des autres relève d’une part de notre conception de la normalité, et d’autre part d’une conception de notre droit.

- Pour ce qui est de la normalité de l’être humain, une faible exigence peut aussi bien conduire à la philanthropie qu’à la misanthropie. Alceste ne cherche pas à corriger l’espèce humaine : il préfère se retirer dans un désert.

- Par contre, ne pas se considérer en droit d’exiger beaucoup de nos contemporains est sans doute un signe de sagesse dont tout le monde n’est pas capable. Or, notre droit – du moins ce que nous pensons l’être – n’est pas forcément calibré sur les capacités des autres : ce qu’on exige d’eux peut fort bien passer au-dessus de leurs ressources. Dans une lettre Léopold Mozart (le papa), se plaint de ce que Wolfgang, chez qui il était de passage à Vienne, l’avait fort mal nourri. On imagine pourtant le dénuement du pauvre fils : à l’époque il dansait devant le buffet avec Constance pour oublier qu’il était vide.

Mais par-dessus tout, cette modération dans l’exigence de notre droit me parait être une disposition psychologique sans doute acquise dans l’enfance et qui nous rend modestes dans nos exigences.

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(1) Voir aussi la citation de Spinoza : J’ai pris grand soin de ne pas tourner en dérision les actions humaines, de ne pas les déplorer ni les maudire, mais de les comprendre. Traité de l'autorité politique ch. 1, § 4 (cité le 29-04-2006)

(2) Un peu comme chez Voltaire : « Tolérance - Pardonnons-nous réciproquement nos sottises» (cité le 17-02-2006)

Saturday, July 31, 2010

Citation du 1er août 2010

Hannibal était borgne. Il se moqua du peintre qui le peignit avec deux yeux, et récompensa celui qui le peignit de profil. On ne veut pas être loué trop fadement ; mais on est bien aise qu'on dissimule nos défauts.

Helvétius – Pensées et réflexions

Montrer le bon profil ! Sage conseil, mais aussi sage précaution.

C’est vrai que la morale dégagée par Helvétius est un peu convenue ; en tout cas elle vient avec des gros sabots.

Mais l’anecdote se révèle beaucoup plus fine. Qui donc ne pourrait en tirer profit ?

Car c’est sans rougir que nous pratiquons l’art d’embellir les amis en jetant le voile pudique du silence sur leurs défauts, et en soulignant leurs qualités. Qui donc pourrait nous le reprocher ? S’agit-il de flagornerie ? Nullement.

Reste quand même une chose à éclairer. Si on ne peut nous le reprocher, on peut quand même s’interroger sur les raisons qui nous poussent à pratiquer ce genre de louange par omission.

Car il y a toujours le soupçon de la manipulation. Ne cherche-t-on pas à influer sur le jugement de l’autre en le flattant – même par omission ? Ce n’est alors pas la pratique qui est douteuse, mais son but.

Toutefois, à part les misanthropes, qui donc pourrait y trouver matière à blâme ?

Ne fait-on pas usage de ce procédé utilisé par le portraitiste d’Hannibal, quand nous communiquons d’abord les réussites avant de passer aux défauts ?

En tout cas je suis sûr que dans le monde de l’entreprise on doit l’utiliser à profusion.

Quand le manager général entreprend d’évaluer le travail d’un collaborateur il lui dit en premier :

- Good job ! (1)

Ça peut éviter quelques suicides…

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(1) Si je donne la formule en langue anglaise, ce n’est pas par snobisme, mais parce que le procédé est utilisé plus systématiquement aux US qu’en France. Demandez aux employés de France-Télécom

Sunday, June 13, 2010

Citation du 14 juin 2010

Il est dans l'amour de certaines caresses que l'amour nous apprend.

Helvétius - Notes et Maximes

Les caresses de l’amour… Voilà un beau sujet, et dangereux en plus ! Car le risque de dérapage dans le vaseux, le graveleux, voire même le vulgairement pornographique nous guette…

Oui, mais rien de tel avec Helvétius : ce qu’il nous dit, c’est que rien ne s’apprend en amour, que tout s’invente, et qu’en conséquence il est inutile de dire ou de montrer si c’est pour enseigner.

Voilà donc renvoyé au placard la prétention à faire une éducation sexuelle qui serait autre chose que celle de la responsabilité et du principe moral du respect d’autrui.

Mais même cela est pris en défaut par la pensée d’Helvétius, du moins si on croit pouvoir faire un catalogue du permis et du défendu au nom du respect de l’autre. Car que signifie le respect de l’autre, si je ne sais pas en quoi telle ou telle pratique amoureuse – telle caresse, tel baiser, etc. – pourrait lui porter atteinte, l’humilier, le blesser ? Et comment le savoir si ces caresses sont une invention hic et nunc, résultant de l’instant et de l’effet produit par l’autre ?

Nous retrouvons aussi une idée qu’on admet souvent sans trop savoir pourquoi, simplement parce que ça ne heurte pas le bon sens : c’est que rien ne peut être criminel dans l’amour à condition que ce soit entre adultes consentants.

Déjà, ce principe est un peu limite : que signifie donc consentir ? Si ce consentement est obtenu en échange d’un emploi (promotion canapé), ou d’argent, peut-on encore le juger justifié ?

Mais voici la réponse d’Helvétius : tout cela n’a aucun intérêt, car en amour, les caresses ne sont pas échangées contre quelque chose, mais contre d’autres caresses (1). Mieux : elles s’inventent au fur et à mesure sous l’impulsion du désir vécu dans son rapport au corps de l’autre (2).

C’est comme ça que certain(e)s nous rendent plus inventif, que d’autres …


(1) On se rappelle peut-être de la règle d’échange des baisers (à 4 pour un) inventée par Louise Labbé (voir ici).

(2) J’oubliais : ce qui s’invente, ce ne sont pas seulement les caresses qu’on veut donner, mais aussi celles qu’on cherche à recevoir.

Saturday, June 12, 2010

Citation du 13 juin 2010

Les hommes sont si bêtes qu'une violence répétée finit par leur paraître un droit.

Helvétius - Maximes et pensées

Thèse à débattre : tout droit, quelqu’il soit, est coutumier, dans ce sens que la coutume des ancêtres, ou l’habitude prise de longtemps finit par légitimer quelque conduite que ce soit. Ce que nos ancêtres ont fait, alors il est juste de le faire encore et encore.

On comprend dès lors pourquoi des pratiques aussi barbares que l’excision des femmes ou l’esclavage des enfants soit revendiqué au nom de la coutume, au nom de la nécessité sociale, voire même au nom de la religion. « Une violence répétée finit par paraître un droit ».

Plutôt que d’entrer dans le débat par la grande porte, celle du choc des civilisations – ou celle des droit de l’homme, je propose de passer par le petit portillon : qu’est-ce que le temps apporte en matière de légitimation ?

Laissons pour un instant de côté la violence, prenons plutôt la croyance. Suffit-il qu’on ait depuis des temps immémoriaux cru que quelque chose était juste – ou vrai – pour que ce soit effectivement le cas ?

Voyez ce que nous disent les adeptes de l’astrologie. L’astrologie, disent-ils, est une science sur la quelle on peut compter parce qu’elle remonte aux assyriens ou aux chaldéens – je ne sais plus mais en tout cas c’est une discipline qui a été cultivée depuis plusieurs millénaires. Bien. Et qu’est-ce que ça prouve ? N’a-t-on pas, de temps immémoriaux assuré aussi que la terre était le centre du monde et que le soleil tournait autour d’elle ? Une longue erreur reste une erreur.

Revenons à la violence. La violence peut-elle être coutumière ? Sans doute. Mais cette coutume est-elle une légitimation ? Chacun trouvera son exemple car hélas ils ne manquent pas. Quant à moi je pense à la vendetta (coutume connue chez nous en Corse, mais il est certain qu’elle existe bien ailleurs quoique sous un autre nom). La vendetta signifie qu’on a le droit – que dis-je ? le devoir – de tuer un membre d’une famille dont un ancêtre a commis un crime semblable à l’encontre de notre famille. Et notez que ce code de l’honneur est un code non écrit et qu’il ne se justifie même pas de l’autorité de la religion comme c’est le cas pour le Talion.

Ce que cette violence gagne à être répété, c’est de paraître solidaire d’un ordre qui nous semble d’autant plus important qu’il est plus ancien. Celui qui y déroge, détruit l’ordre, et menace le socle sur le quel repose la société. L’omerta est le respecte de ce principe.