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Saturday, April 08, 2017

Citation du 9 avril 2017

Etre de gauche c’est d’abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi ; être de droite c’est l’inverse.
Gilles Deleuze
Voilà une autre façon de distinguer la droite de la gauche en politique : il s’agit de cercles concentriques qui nous mènent de soi vers le monde ou bien du monde vers soi. On pourrait même dire que ces deux mouvements constituent chacun un cycle, et qu’arrivé à une extrémité on revient au point de départ, en boucle :
La gauche, c’est : Le monde --> son pays --> ses proches --> soi-même --> Le monde  --> etc… (On suppose alors que si on se place dans la boucle, c’est parce qu’on doit se sauver soi-même si on veut participer au bien de la communauté (1))
La droite, c’est exactement le contraire, inutile de décrire la boucle, on a compris que l’égoïsme et l’intérêt privé animent les hommes, tous les hommes y compris les politiques, sachant toute fois que le bien commun reste dans la boucle parce qu’il est la condition des privilèges dont les dirigeants espèrent bénéficier.

Autrement dit tous les candidats qui songent au bien commun et qui acceptent l’éventualité de se sacrifier pour lui sont des candidats de gauche. Mais tous ceux qui aiment pardessus tout le pouvoir personnel, au point de ne jamais vouloir s’en éloigner sont des hommes et des femmes de droite.
Toujours indécis ? Toujours à vous prendre la tête entre les mains et à dire : « Mais ils sont tous à dire qu’ils feront le bien commun et tous à faire ce qui leur est avantageux ! Sont-ils tous des menteurs ? Que les seuls qui seraient sincères seraient ceux qui n’auraient aucune chance d’être  élus et qui le savent ? Et si c’est le cas que puis-je faire sinon m’abstenir ? »
Admettons que ce soit vrai. Admettons que les distinctions droite-gauche ne tiennent plus et que les masques soient tombés : tous pourris ? Et du coup, vous voici prêts à abandonner le pouvoir à n’importe qui, en se disant que ce sera la même chose ?
--> Pas du tout ! votez plus le plus efficace, puisqu’il saura que s’il ne l’est pas la rue le chassera du pouvoir.
Si on fait cela,


… alors oui : ça ira !
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(1) Relire pour  mémoire cette citation de Descartes récemment donnée : « Et il faut toujours préférer les intérêts du tout, dont on est partie, à ceux de la personne en particulier ; toutefois avec mesure et discrétion, car on aurait tort de s'exposer à un grand mal pour procurer seulement un petit bien à ses parents ou à son pays ; et si un homme vaut plus, lui seul, que tout le reste de sa ville, il n'aurait pas raison de se vouloir perdre pour la sauver.  (Lettre à Elisabeth 15 septembre 1645)

Saturday, December 26, 2015

Citation du 27 décembre 2015

Etre de gauche, c’est d’abord penser le monde, puis son pays, puis ses proches, puis soi ; être de droite, c’est l’inverse.
Gilles Deleuze.
Mais si on rapportait tout à soi-même, on ne craindrait pas de nuire beaucoup aux autres hommes, lorsqu'on croirait en retirer quelque petite commodité, et on n'aurait aucune vraie amitié, ni aucune fidélité, ni généralement aucune vertu ; au lieu qu'en se considérant comme une partie du public, on prend plaisir à faire du bien à tout le monde, et même on ne craint pas d'exposer sa vie pour le service d'autrui, lorsque l'occasion s'en présente ; voire on voudrait perdre son âme, s'il se pouvait, pour sauver les autres.
Descartes – Lettre à Elisabeth 15 septembre 1645

Quand il écrit cette phrase, Deleuze a sans doute dans l’esprit cette lettre de Descartes à la princesse Elisabeth – y compris avec cette énumération d’environnements concentriques, calquée exactement sur le même passage (cf. Annexe). On retrouve d’ailleurs la même idée chez Montesquieu lorsqu’il définit la vertu politique comme le fait de préférer l’intérêt du grand nombre à son intérêt particulier. Néanmoins, on appréciera chez Gilles Deleuze la facilité avec la quelle il traduit ces pages de l’histoire de la pensée : substituant la gauche à la démocratie selon Montesquieu et la droite au despotisme (idem) – sachant qu’il trouve alors de nouveaux critères d’évaluation, indépendants des sempiternelles déclarations concernant les libertés individuelles.

- Il y a quand même une différence entre Descartes et notre philosophe contemporain : Descartes reconnaît certes qu’on ne saurait évaluer sa propre valeur sans tenir compte de l’ensemble dans le quel on est inséré ; mais il refuse par principe de renoncer à l’intérêt privé. Selon Descartes en effet, si je risque la mort pour ma patrie, c’est qu’elle est le seul moyen pour moi de subsister. Par contre je ne le ferai pas s’il s’agit d’un avantage infime, comparé à la perte qui m’est alors infligée. (Cf. texte en Annexe)
On objectera que l’extrême droite accepte le principe du sacrifice pour la Patrie, mais seulement parce qu’il s’agit de la défendre contre les barbares qui sont par définition des gens qui viennent de l’autre côté de la frontière : les principes de la Civilisation perdent leur valeur en la franchissant. Malheureusement, il y a un moment où le cheminement centrifuge s’inverse : c’est lorsque les barbares sont parmi nous ; il ne reste plus alors que les déchoir de leur nationalité.

Mais ça, c’est la gauche qui le veut.
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« Bien que chacun de nous soit une personne séparée des autres et dont, par conséquent, les intérêts sont en quelque façon distincts de ceux du reste du monde, on doit toutefois penser qu'on ne saurait subsister seul, et qu'on est, en effet, l'une des parties de l'univers, et plus particulièrement encore l'une des parties de cette terre, l'une des parties de cet Etat, de cette société, de cette famille, à laquelle on est joint par sa demeure, par son serment, par sa naissance. Et il faut toujours préférer les intérêts du tout, dont on est partie, à ceux de sa personne en particulier ; toutefois avec mesure et discrétion, car on aurait tort de s'exposer à un grand mal, pour procurer seulement un petit bien à ses parents ou à son pays ; et si un homme vaut plus, lui seul, que tout le reste de sa ville, il n'aurait pas raison de se vouloir perdre pour la sauver. Mais si on rapportait tout à soi-même, on ne craindrait pas de nuire beaucoup aux autres hommes, lorsqu'on croirait en retirer quelque petite commodité, et on n'aurait aucune vraie amitié, ni aucune fidélité, ni généralement aucune vertu ; au lieu qu'en se considérant comme une partie du public, on prend plaisir à faire du bien à tout le monde, et même on ne craint pas d'exposer sa vie pour le service d'autrui, lorsque l'occasion s'en présente. » Descartes, Lettre à Elisabeth 15/9/1645 Lire la lettre entière ici.

Tuesday, November 18, 2014

Citation du 19 novembre 2014

El creador crea pou acumulación de obstáculos. ("on devient créateur grâce aux obstacles").
Alfonso Reyes (cité par Borges)
Créer c'est résister. J'ai résisté à tout sauf à l'amour parfois et à l'humour jamais.
Miss.Tic, « Il ne faut pas se voiler la postface… », in Re Garde Moi
L’acte de résistance, il me semble, a deux faces : il est humain et c’est aussi l’acte de l’art. Seul l’acte de résistance résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes.
Gilles Deleuze / Qu’est-ce que l’acte de création ?
(Conférence donnée à la Femis -17/05/1987)

Ces deux dernières citations ont été déjà commentées le 29/3/2010. La raison pour la quelle je les réédites, c’est qu’elles me semblent éclairer un autre côté de la pensée de Borges.
En effet, pour Miss.Tic comme pour Deleuze, l’art est une réaction salvatrice à l’oppression. Finalement on pourrait bien renoncer à l’art si seulement on vivait tranquille sans être opprimé.
Pour Borges aussi, on est artiste – donc créateur – parce qu’on a rencontré un obstacle. Mais : si l’obstacle n’avait pas été là, eh bien il aurait fallu le susciter pour enfin devenir artiste.
Ne soyons pas surpris : le personnage du poète maudit n’est pas si loin dans nos mémoires. Fin 19ème début du 20ème, il hantait Montparnasse : les peintres crève-la-faim et tuberculeux, les poètes désespérés qui allaient se pendre aux réverbères, et ceux qui, ignorés de tous, jetaient leur manuscrits dans le caniveau – tous étaient des créateurs qui étaient nés du malheur. Et on rêvait d’être malheureux plutôt que vivre content de soi, comme monsieur Prudhomme.

Et aujourd’hui ? Plus de tuberculose, plus de misère noire, de la coke à foison… Pauvres de nous ! Comment être artiste dans ces conditions ?
- Mais si ! On le peut : il suffit de se rappeler que ce à quoi nous devons résister, c’est à nous mêmes. Un ventre bien plein, une maison bien chauffée, des amis plein le salon : tout ça n’est pas incompatible avec le combat mené contre le langage, contre les formes et les couleurs, contre notre imagination anémiée, etc.
Qu’on se rappelle Flaubert et ses souffrances devant – non pas la page blanche – mais la page raturée : 70 pages de manuscrits abandonnées avant d’arriver aux 4 pages de la promenade à Fontainebleau de l’Education sentimentale.

Les obstacles sont bien en nous aussi.

Sunday, March 28, 2010

Citation du 29 mars 2010

Créer c'est résister. J'ai résisté à tout sauf à l'amour parfois et à l'humour jamais.

Miss.Tic, « Il ne faut pas se voiler la postface… », in Re Garde Moi

L’acte de résistance, il me semble, a deux faces : il est humain et c’est aussi l’acte de l’art. Seul l’acte de résistance résiste à la mort, soit sous la forme d’une œuvre d’art, soit sous la forme d’une lutte des hommes.

Gilles Deleuze / Qu’est-ce que l’acte de création ? Conférence donnée à la Femis -17/05/1987

Qu’est-ce qui nous reste à faire, à nous, qui avons renoncé à faire la révolution (1) ?

Il nous reste l’art, ou plutôt la création artistique (2).

C’est ce que nous dit Deleuze, et c’est ce que nous répète Miss.Tic (qui décidément à d’excellentes lectures).

C’est vrai que la création ne peut pas résider seulement – voire même pas essentiellement – dans la création de beauté, ni même pas dans l’immortalité qu’elle pourrait conférer à son auteur.

La résistance dont on parle, c’est la résistance à la « société de contrôle » dont Foucault a fait la théorie et que Gilles Deleuze reprend à son compte.

Je ne suis pas sûr de pouvoir rendre compte ici de la richesse de la pensée de Deleuze là-dessus. Mais je crois qu’il faut surtout éviter de croire que le contrôle dont on parle concerne essentiellement le flicage des individus, leur surveillance style Big-Brother, avec caméras et GPS embarqué. Non. Le contrôle, c’est la norme à la quelle les gens sont sensés se plier – mieux même : c’est la norme à la quelle ils exigent eux-mêmes d’être assimilés. Deleuze donne comme exemple de contrôle l’école qui devient un lieu de formation et qui formate les enfants selon les exigences d’un métier – au lieu d’être un endroit où l’esprit se développe en vue d’une pensée libre… et créatrice.(3)

Nous voilà revenu à la création et donc à l’art. L’art c’est le moyen de sortir du troupeau, avec l’exigence de ne pas se perdre dans la médiocrité.


(1) C’est la question que nous posions le 15 mars dernier

(2) Si le mot « art » vous gêne, gardez seulement celui de création. Ça ira bien comme ça.

(3) Précisons que l’on prend l’école ici au sens d’institution qui prend en charge l’éducation – et l’instruction – des enfants et des adolescents, autrement dit on vise ici, au-delà de l’école primaire, les collèges et les lycées.

Saturday, March 03, 2007

Citation du 5 mars 2007

L’instant est une coupure mobile de la durée […] Il y a des images-mouvement qui sont des coupures mobiles de la durée.

Gilles Deleuze - Cinéma 1 - L’image mouvement

Question : comment une image fixe peut-elle exprimer le mouvement ?

1er cas : l’instantané (1)



Voyez l’image ci-contre (que nous empruntons à Miss.Tic, après avoir supprimé l’interpellation : « Est-il urgent d’attendre ? ») : elle représente non seulement un moment d’un mouvement, prélevé sur lui, mais elle est solidaire de ce mouvement, elle signifie à la fois ce qui précède et aussi - surtout - ce qui va suivre. On pourrait même dire, sans trop dénaturer l’image, que ce qu’elle montre, ce n’est pas une Miss entrain de retirer son soutif’, mais bien le mouvement de ce déshabillage en train de s’accomplir (2).

2ème cas : la pose

Maintenant, voyez cette statue de Rodin, dont on a déjà parlé ici (9 nov. 2006).


L’image (la statue) exprime ici le terme final ou le point culminant érigé en moment essentiel d’un processus ; mais ce processus reste présent comme ce qui a été avant. Les amants ne sont pas en mouvement, mais ils l’ont été : leur pose est l’aboutissement de l’enlacement, elle l’achève et le récapitule. Loin d’être un instant qui renvoie au processus en train de se faire (comme le déshabillage précédent), le baiser soude dans en état stable (autant que le permettra le souffle de ces amoureux…) deux êtres que rien ne peut plus séparer.

3ème cas : la pulsation


Et voici maintenant l’image pieuse.

La pulsation du sacré cœur (conservée dans cette image animée, mais qui est suggérée de toute façon par le rayonnement qui sort des mains de la Vierge Marie) exclut absolument un hors champ : ni un avant (comme l’enlacement des amants), ni un après (la Miss enfin déshabillée) : c’est l’immobilité de ce paradoxal éclatement qui symbolise la transcendance du Sacré-Cœur. Cette image est donc autoréférentielle.


(1) Ce passage de l’ouvrage de Deleuze est inspiré de Bergson

(2) D’ailleurs ce terme est trop imprécis : il y a manière et manière de se déshabiller : la Miss qu’on nous présente ici ne nous montre pas un « effeuillage » de stripteaseuse ; manifestement, pour elle ce qui compte, c’est ce qui va venir après. Mais je n’insiste pas, il ne s’agit pas de faire ici une exégèse miss-ticienne.

Sunday, November 12, 2006

Citation du 13 novembre 2006

Définition - Le hasard est la rencontre de deux séries causales indépendantes. Cournot

Définition - Le destin, [selon les stoïciens], c’est la solidarité des causes. Gilles Deleuze

Le hasard supprime l’idée de cause : comme tel, on ne peut rien en dire ; il peut néanmoins être décrit comme la rencontre de deux séries causales indépendantes. L’exemple classique est celui de la tuile qui tombe du toit sur la tête du passant : celui-ci n’était pas là par hasard - admettons qu’il passait tous les jours à cet endroit pour aller à son travail. La tuile ne tombe pas par hasard non plus : le vent soufflant en tempête ce jour-là suffit à expliquer sa chute. Le hasard, c’est la rencontre d’une série causale sociologique - la présence du passant - et d’une série causale météorologique - la tempête - rencontre qu’on ne peut justifier de quelque façon que ce soit.

Peut-être dira-t-on qu’on n’a fait que reculer le hasard d’un cran : le mot s’applique alors l’interférence des causes. Soit. Ceux qui ont voulu exclure le hasard ont justement exclu l’indépendance des causes : cf. la définition du destin selon les stoïciens, que synthétise Gilles Deleuze. On apprend ainsi qu’il y a une condition de possibilité au hasard : il implique une certaine vision de la nature, qui la fragmente en régions indépendantes. A l’inverse, voyez l’astrologie : pour elle, tout se tient et il y a un rapport entre ce qui se passe dans le ciel et ce qui se passe dans la vie individuelle.

Nous avons beaucoup de mal à admettre l’existence du hasard : est-ce parce que nous croyons à l’unité de la nature ? Mais peut-on sérieusement croire que tout le monde ait une philosophie de la nature ? Personnellement, j’en doute. En revanche, tout le monde veut que ce qui lui arrive ait un sens, et pour cela il ne faut pas que le hasard existe. Voyez l’homme qui a eue la vie sauve parce qu’il raté l’avion qu’il devait prendre et qui s’est « craché ». On dira : « Celui-là, c’était pas son heure… ». Comme si quelqu’un ou quelque chose avait décidé de l’heure de sa mort et que sa survie, n'étant pas le fait du hasard, signifiait quelque chose… Mais là encore, je ne dirais pas qu’il s’agit seulement de superstition, de croyance irrationnelle, de foi dans un ange gardien. Je crois qu'on refuse que ça n’ait pas de sens, parce qu'alors notre mort serait en événement accidentel, comme le tirage des boules du loto. Et ça voudrait dire que notre vie elle-même est contingente.

Wednesday, August 23, 2006

Citation du 24 août 2006

Il faut imaginer Robinson pervers ; la seule robinsonnade est la perversion même.

Gilles Deleuze - Logique du sens (Appendice IV - M. Tournier et le monde sans autrui)

Robinson pervers ? Qu’est-ce qu’il pouvait avoir comme perversion cet homme, seul sur son île ? Supposez que Robinson soit un voyeur ; quel voyeurisme sur une île déserte ?

Deleuze s’en prend ici à une conception erronée de la perversion. Selon celle-ci, la perversion serait « une certaine offense » faite à autrui, et donc elle ne saurait exister sans la présence de l’autre. En réalité dit Deleuze, c’est exactement l’inverse : c’est parce que la « structure-autrui » n’existe pas que le pervers considère le corps de l’autre comme un instrument dont il peut user pour sa jouissance. Ce qui veut dire que pour nous qui ne sommes pas pervers - du moins je le suppose - autrui est une évidence qui s’impose à nous : cet être vivant, là devant moi, c’est une autre conscience : j’en ai l’intuition avant même d’y avoir réfléchi ; et c’est cela - entre autre - que Deleuze appelle la « structure-autrui ». Mais pour le pervers, il en va autrement : autrui c’est une chose parmi les autres, pas plus qu’un animal dénué de conscience ; d’où « le monde sans autrui ».

D’où aussi la référence à Robinson, et à la description qu’en fait Tournier dans son roman (1). Car ce qui est décrit ici, c’est l’effet de l’absence des autres hommes : ce qui est aboutissement accidentel dans la fiction est structure de la personnalité dans la réalité du pervers. Le pervers, c’est un homme pour qui les autres hommes n’ont pas d’existence réelle, pas plus que n'en ont pour Robinson les arbres et les rochers de Sperenza. Et si la perversion se définit comme le mal fait à autrui, ce n’est que secondairement, à titre de conséquence et non à titre d’intention première. Le pervers viole une femme exactement comme le paysan égorge le cochon : ils n’ont tous les deux affaire qu’à des bestiaux. Si cette thèse est exacte, alors il ne sert à rien de castrer le violeur : ce n’est pas cela qui lui fera considérer les femmes comme des êtres humains.

Oui, mais alors que peut-on en faire ? L’envoyer sur une île déserte ?

(1) Pour mémoire il s’agit de Vendredi ou les limbes du Pacifique - Folio

Monday, June 19, 2006

Citation du 20 juin 2006

Le problème n'est plus de faire que les gens s'expriment, mais de leur ménager des vacuoles de solitude et de silence à partir desquelles ils auraient enfin quelque chose à dire.

Gilles Deleuze Pourparlers, pp. 176-177

On parle trop… Le 22 janvier j’expédiai un post vengeur contre tous ceux qui s’époumonent pour ne rien dire. Un clou qui était déjà bien enfoncé par Gilles Deleuze ainsi qu’en témoigne ce texte dont j’extraie la citation du jour. Pour lui, dire vrai n’est absolument pas une raison de parler ; encore faut-il que ça nous apprenne quelque chose de neuf, bref, que ça ait un intérêt.

Voilà. Supposez que vous discutiez avec un ami. Celui-ci s’anime et vous dit : « Tu te trompes. Je te jure que tu es dans l’erreur la plus totale, et je vais te dire pourquoi. » Bien. Vous n’êtes pas très content, mais vous allez lui répondre, discuter, polémiquer. Maintenant, supposez qu’il vous dise : « Oui, oui, bien sûr…Mais ce n’est pas cela qui est important, et puis ce que tu dis là, on le sait depuis des siècles. » Là vous êtes vexé, on vous reproche non pas d’avoir dit des bêtises, mais d’avoir parlé alors que vous n’aviez rien à dire. Vous allez peut-être le réfuter et montrer l’originalité bien cachée de vos propos. Mais ce faisant vous admettez que pour justifier d’ouvrir la bouche, il faut faire avancer la discussion.

Shannon (ingénieur de la Bell & Howell Cie) découvrait en 1947 que la meilleure tarification téléphonique devrait porter sur la quantité d’information transmise. Il ajoutait que l’information, dans un message, était cette part d’imprévisibilité qui fait qu’il m’apprend quelque chose ; ainsi, ce matin, j’allume la radio, j’apprends que l’équipe de France de football a fait un résultat nul contre la Corée. Admettons que ce soit imprévu : c’est une information. Maintenant, je laisse la radio allumée ; le même message revient cinq fois dans la même heure. Ce n’est plus une information, justement parce que le contenu est le même.

« Solitude et silence » dit Deleuze sont les conditions pour avoir quelque chose à dire : nous n’avons plus qu’à nous faire moine.

Bref ; moins on parle et plus on a de choses à dire.