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Wednesday, October 11, 2017

Citation du 12 octobre 2017

Commencer en poète et finir en gynécologue ! De toutes les conditions, la moins enviable est celle d'un amant.
Emil Cioran





Il y a des phrases qui choquent parce qu’elles détruisent des rêves auxquels nous tenions pardessus tout. Cette citation de Cioran en fait partie.
L’amant est d’abord un poète qui chante la profondeur du regard, la courbe du cou, la silhouette élancée de la Bien-Aimée. Et puis, les sentiments s’émoussant, ne restent que les élans charnels, qui petit à petit désertent  le creux du cou où se déposaient les baisers, pour se relocaliser dans l’entre-cuisse – là où le gynécologue introduit son spéculum.
Oui : suivant Cioran on ne se contentera pas de regretter les élans lyrique de la poésie ; on sera saisi d’effroi en observant cet amoureux devenu obstétricien, qui pourchasse l’excitation défaillante en déployant sous ses yeux les organes dans les quels il s’apprête à enflammer ses muqueuses. Il sonde alors du regard et des doigts l’organisme de son ex-aimée : pour lui, plus de rêve, plus de secret ; voici la réalité objective, débarrassée de ses fantasmes.

… Fantasme : le mot est lâché ; la Bien-Aimée n’existait sûrement pas telle que son amoureux la voyait, elle était enveloppée du nuage de fantasmes sans le quel l’amour ne serait pas. A présent éclairé par la lumière crue du scialytique, le spéculum chasse tous les secrets, efface les nuances et détruit toutes les frontières.
Car c’est ce mystère ombreux que le gynécologue détruit : armé de ses d’instruments il rend visible ce que la nature avait jugé opportun de cacher…


Au fond l’amoureux devenu gynécologue ne ressent plus d’amour – mais il reste le pornographe qui exige de tout voir.

Thursday, October 24, 2013

Citation du 25 octobre 2013



Chercher un sens à quoi que ce soit est moins le fait d’un naïf que d’un masochiste.
Cioran
Les sous-entendus sont parfois plus importants que les propos explicites. Ainsi de cette citation où Cioran interroge notre intention cachée lorsque nous estimons que tout ce qui arrive a un sens. Car à quelle condition peut-on donner du sens aux événements ? C’est bien sûr en termes de finalité que ça se passe : tout ce qui arrive a du sens parce que ça répond à l’intention d’une volonté (généralement supérieure).
Pourquoi donc en faire une manifestation de masochisme ? Parce qu’on pense, quand quelque chose de malheureux nous arrive, qu’on a dû le mériter par notre méchanceté. Par exemple se dire dans ces cas-là : c’est pour me punir de ce que j’ai fait. Le mal qui m’est fait est bien fait. Il signifie que je suis mauvais -> humiliation masochiste !
Oui, mais : ça ne marche que si c’est quelque chose de négatif, comme, par exemple, quand j’ai attrapé une blennorragie  pour avoir fréquenté des dames de petite vertu. Mais si j’ai gagné au Loto, comment dire autre chose que : « J’ai de la chance ! Dieu veut me récompenser dès ce monde-ci ! »
Pour être pessimiste en trouvant du sens dans un tel événement, il faut donc dire : « J’ai gagné au Loto – oui. Mais il va falloir payer ça : c’est comme un trop perçu qu’il me faudra rembourser un jour ou l’autre. Car la vie c’est comme ça : de toute façon, ça finira mal. »
On peut éviter d’y voir l’intervention d’un être maléfique qui chercherait à me nuire, mais on n’évitera pas de croire à un symptôme : chaque événement est comme l’émergence de quelque chose d’important, encore immergé et diffus, mais qui va se dégager peu à peu et apparaitre au grand jour. L’événement est le signifiant qui renvoie à un signifié.
Peut-on échapper au pessimisme de Cioran ? Oui, parce qu’il reste quand même à savoir quel est le signifié en question. Si je chope un cancer, celui-ci ne signifie pas forcément que j’aurais commis une faute. On n’est ni dans le domaine de la morale, ni dans celui de la justice, mais dans celui de la médecine. Le retraité qui est foudroyé par une crise cardiaque le jour même de son départ n’est pas victime d’une injustice : la crise qui le terrasse signifie simplement que son cœur était mal fait.

Saturday, May 25, 2013

Citation du 25 mai 2013


La décadence est la grande minute où une civilisation devient exquise.
Jean Cocteau
Une nation s'éteint quand elle ne réagit plus aux fanfares ; la décadence est la mort de la trompette.
Cioran – Syllogismes de l’amertume (Cité le 12-9-2011)
Notre beau pays est entré en récession. De là à la décadence il n’y a qu’un pas que nous craignons de franchir.
Soucieuse de rehausser le morale de ses compatriotes, La Citation du jour va s’efforcer de montrer qu’il n’est peut-être pas si inévitable d’entrer en décadence.
Décadence I
Ah… Les délices de Capoue ! Et les fêtes galantes de la Régence, juste après la disparition de Louis XIV ! Et puis les débauches de Caligula…
Bon : ne rêvons pas – notre pauvre pays est apparemment trop exténué pour donner de telles fêtes…. Mais il est inutile de s’en réjouir : il n’est pas évident que la décadence soit le fruit des seules débauches et de la corruption des mœurs. Ainsi, comme le note Cioran à propos du sursaut de la Nation galvanisée par la force qui émane d’un défilé au pas cadencé et au rythme de la musique militaire.
Mieux : joie et érection quand toute cette belle jeunesse chamarrée de galons et armée jusqu’aux dents se rue sus à l’ennemi. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Hegel écrivait : La guerre préserve la santé morale des peuples. (1).
Certains hausseront les épaules : cela, c’est bon pour ces pays dont le tyran joue sur la sensibilité de peuples primitifs en dénonçant des ennemis extérieurs contre les quels tourner la colère d’un peuple miséreux et affamé. C’est bon pour des africains, pour les sud-américain, peut-être encore pour certains pays d’Asie centrale. Mais surement pas pour nous, cher vieux peuple, mûri au soleil de l’Histoire, éclairé par les Lumières de la raison…
Bon : alors regardons un peu les sondages d’opinion quand notre valeureux Président a déclenché sans crier gare les foudres de l’Opération Serval au Mali contre de terrifiants islamistes : prise de Gao… Prise de Tombouctou… Prise de Kidal… Visite du Président François Hollande au Mali au milieu d’une foule en extase.
Dites-moi donc – sincèrement SVP – si l’espace d’un instant vous n’avez pas redressé la tête, rentré le menton dans la poitrine et gonflé vos poumons d’un air un peu plus vif ?
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(1) Hegel - Sur l'étude scientifique du droit naturel – Voir ici.

Monday, May 21, 2012

Citation du 22 mai 2012


Ce qui irrite dans le désespoir, c'est son bien-fondé, son évidence, sa "documentation" : c'est du reportage. Examinez, au contraire, l'espoir, sa générosité dans le faux, sa manie d'affabuler, son refus de l'événement : une aberration. une fiction. Et c'est dans cette aberration que réside la vie, et de cette fiction qu'elle s'alimente. »
Cioran – Syllogismes de l'amertume

Bonjour mes amis ! Si vous me lisez ce matin c’est que vous ne vous êtes pas suicidé hier après avoir lu mon Post-du-lundi ! Tant mieux.
Parmi les gens qui excellent à vous scier le moral, la palme revient sans conteste à Cioran : que ceux qui en douteraient encore lisent notre Citation de ce jour.
Tous les pessimismes se fabriquent de la même façon : avec les évidences de l’observation.
Voyez Schopenhauer : si vous croyez, nous dit-il, que le pire n’est pas dans la condition humaine, allez dans les hôpitaux écouter les râles des malades ; ou sur les champs de bataille, afin d’observer les spasmes mourants et des blessés. Nous venons à l’existence en pleurant ; nous la quittons en souffrant. C’est là que Cioran prend son inspiration.
Alors, donnons la parole aux optimistes ! Eux vont nous dire : « regardez ce jour de printemps ; contemplez ce vol d’hirondelles criardes, ces fleurs dans le pré, les cris de joie du jeune enfant qui court après les papillons. Sa mère le contemple l’œil humide de bonheur ; son père se repose sur le manche de sa bèche pour le suivre du regard. »
Les religions/philosophies orientales dont Schopenhauer s’est largement inspiré nous disent : « N’oubliez pas que le bonheur comme le malheur sont les échos dans notre âme des illusions du réel. Nous sommes dans les plis du voile de Maya. Le seul moyen d’en sortir, c’est de rechercher l’extinction à la fois du désir et de l’amour de notre individualité. »
Donc, le désespoir est aussi trompeur que l’espoir : il ne devrait y avoir rien de désespérant pour qui sait qu’il n’y a personne à désespérer.

Monday, February 27, 2012

Citation du 28 février 2012

L'univers sonore: onomatopée de l'indicible, énigme déployée, infini perçu, et insaisissable. ... Lorsqu'on vient d'en éprouver la séduction, on ne forme plus que le projet de se faire embaumer dans un soupir.

Cioran – Syllogismes de l'amertume (1952)

Se faire embaumer dans un soupir : belle formule, n’est-ce pas ? Et qui emporte l’esprit dans des songes qui vont bien au-delà de la joie ou de la peine.

Pour moi, imposer un sens précis à une formule poétique, c’est à la fois la rétrécir et prendre l’insupportable posture en surplomb de celui qui sait, du maître du sens. Une sorte de psychanalyste de la muse.

Je ne mange pas de ce pain (sémantique) là – je vous laisse rêver encore un peu.

Par contre, le début de la citation peut exciter les neurones du philosophe : L'univers sonore: onomatopée de l'indicible.

Déjà, l’univers sonore n’est pas forcément celui du langage. La musique et tous les sons la nature – le chant des oiseaux comme le brame du cerf, ou même le ressac de la mer – rentrent dans cette catégorie.

Néanmoins, on nous dit que ces sons sont des onomatopées, donc des signes qui ont une signification naturelle – sauf qu’on ne peut rien dire, justement parce que ce sens est indicible.

Voilà déjà un acquis : il y a du sens ailleurs que dans l’univers du langage.

Oui, mais : de quoi y a-t-il sens ? Quelle est cette énigme ?

--> C’est l’énigme [de] l’infini, celle que l’on déploie devant nous, mais qu’en même temps on nous dérobe. Comme si on nous montrait une porte uniquement pour pouvoir nous en interdire l’accès. (1)

Mais faut-il donc que ce « sens-indicible » soit dans l’univers sonore ? L’univers visuel, l’univers olfactifs, celui du tact (du contact) – bref, tous ces univers ne sont-ils pas autant d’entrées dans cette énigme ? Ne faudrait-il pas imaginer que tous ces univers n’en font qu’un et que, s’ils sont énigmatiques, c’est bien parce qu’on les a séparés les uns des autres ?

Peut-être. En tout cas, il y a un qui a su déchiffre l’énigme de l’univers sonore : c’est Siegfried (de Wagner), qui obtient le pouvoir de déchiffrer le chant des oiseaux de la forêt (2).

Simplement, pour y arriver, il faut lécher le sang du dragon.

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(1) Un peu comme la loi chez Kafka. On peut lire ce texte ici.

(2) Siegfried, acte II, scène 2

Sunday, September 18, 2011

Citation du 19 septembre 2011

L'ironie est la mort de la métaphysique.

Emil Cioran – Carnets 1957-1972 (5 novembre 1960 p.759)

L'ironiste fait semblant de jouer le jeu de son ennemi, parle son langage, rit bruyamment de ses bons mots, surenchérit en toute occasion sur sa sagesse soufflée, ses ridicules et ses manies. Voilà décidément le grand art et la suprême liberté, la plus intelligente, la plus diabolique, la plus téméraire aussi. La conscience ironique dit non à son propre idéal, puis nie cette négation. Deux négations s'annulent, disent les grammaires : mais - ce que les grammaires ne nous disent pas - l'affirmation ainsi obtenue rend un tout autre son que celle qui s'installe du premier coup, sans passer par le purgatoire de l'antithèse. La ligne droite n'est pas si courte que cela et le temps perdu est quelquefois le mieux employé.

Vladimir Jankélévitch – L'ironie (p.76)

Beaucoup comme Cioran ont fait les dégoûtés devant l’ironie : les ironistes seraient des gens qui fuient leur responsabilité en cassant tout sans rien construire, des nihilistes, des asociaux – c’est déjà les reproches que s’attirait Socrate, le premier ironiste connu.

Ceux qui ont défendu l’ironie au nom de la liberté de penser – c’est-à-dire de la liberté de refuser de croire et de plier l’échine devant l’autorité du vrai n’ont semble-t-il répondu qu’à moitié : ils ont fait de l’ironiste un sceptique, et voilà tout (1).

Jankélévitch attire notre attention sur un point qu’on oublie souvent : l’ironie n’est qu’un moment dans le processus de la pensée. Elle est le moment du doute dont elle est un instrument, un moyen de mettre à distance l’évidence qui n’est jamais l’oméga du savoir.

Rectifions : l’évidence n’est jamais l’alpha du savoir, mais elle en est bien l’oméga.

Et entre l’alpha et l’oméga, qu’y a-t-il ? L’ironie parbleu !

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(1) D’ailleurs, c’est peut-être le sens de la remarque de Cioran ; pourquoi pas ? Ça ne change pas grand-chose en tout cas à ce qui suit.