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Tuesday, December 20, 2016

Citation du 21 décembre 2016

L'homme est fou. Il a tout pour être heureux, les langoustes, les truffes, la gastronomie, les grands vins, la terre qui est si belle et les femmes si jolies, mais il s'obstine à vouloir des sous.
Roland Topor « L'argent qu'est-ce ? » - Contes de fins de nuits, Journal de Topor
Commentaire I
Noël ! Bientôt Noël !
Vous qui avez sans doute fréquenté les magasins avec des caddies débordants de plein de bonnes et belles choses, vous vous arrêtez, essoufflé, et vous vous demandez : Est-ce que tout ça va me garantir de passer de bonnes fêtes de fin d’année ?
Et là Topor vient vous expliquer ce qu’il en est. Le reste de l’année, vous cherchez à gagner des sous, vous remplissez votre bas de laine, vous courez après les primes et vous cumulez les heures supplémentaires quitte à frôler le burn-out. Pourquoi ? Simplement parce que, pour être heureux, il vous faut « les langoustes, les truffes, la gastronomie, les grands vins, la terre qui est si belle et les femmes si jolies ». Et pour avoir tout ça ? Il vous faut des sous. La folie n’est donc pas de chercher à en gagner le plus possible, mais bien de le faire sans avoir pour objectif d’acquérir toutes ces bonnes choses.
Certains chicaneurs vont m’embêter en me demandant pour quoi les femmes qui-sont-si-jolies sont traitées comme la dinde aux truffes. Je n’en discuterai pas car ça nous ferait manquer l’objectif, qui est de comprendre qu’au moment de la fête on ne philosophe pas mais on consomme
- Y compris les belles femmes ?
- Oui.
Si l’on se scandalise, alors il faut renoncer à faire la fête, du moins en la prenant telle que la longue histoire des sociétés nous la présente, c’est à dire comme un rite de passage qui implique entre autre qu’on fasse ripaille – pour comprendre cela, on se reportera à ce Post où je reprenais l’analyse de la fête par Roger Caillois. Pour lui la fête n’est pas seulement consommation, elle est excès de consommation, et c’est à ce titre qu’elle assume une fonction sociale essentielle : clore un  cycle ancien en vidant les réserves de leurs ressources afin de permettre d’amorcer un cycle nouveau ; pour faire la fête, il faut tout consommer, sinon il faudra détruire ce qui resterait des récoltes précédentes ; on dira aujourd’hui qu’il faut non seulement vider le compte en banque, mais en plus tirer sur le revolving (1) pour faire bonne mesure. : cela ce n’est pas notre scandaleuse société de consommation qui l’a inventé, ce sont les sociétés traditionnelles qui ont à gérer des cycles naturels.

Maintenant qu’on assume le fait que la fête soit une consommation et rien de plus, reste à se demander si vraiment, une fois qu’on a tout ça, est-ce qu’on a tout pour être heureux ?
Pour le savoir revenez demain … si vous le voulez bien ?
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(1) Revolving : « Le crédit "revolving" est un type de crédit à la consommation. Il se caractérise par le fait que l'établissement financier prêteur de ce crédit, met d'une manière permanente à la disposition de l'emprunteur une somme d'argent avec laquelle ce dernier peut financer les achats de son choix. A chaque remboursement sa faculté d'emprunt est régénérée à due concurrence du montant fixé par le contrat de prêt. » Lu ici

Friday, May 29, 2015

Citation du 30 mai 2015

Le tabou (1) se présente comme un impératif catégorique (2) négatif. Il consiste toujours en une défense, jamais en une prescription. Il n'est justifié par aucune considération de caractère moral.
Roger Caillois L'Homme et le sacré (1939)
S’il est un fait avéré, c’est bien le caractère historique ou social des tabous : l’article de Wikipédia (ici) en énumère une série dont on imagine qu’ils sont soit déjà obsolètes, soit en passe de le devenir. Et que du même coup, certains propos ou certains comportements qui aujourd’hui sont parfaitement tolérés seront demain des actes ou des sujets tabous. Ce qui est d’ailleurs corroboré par Caillois qui juge fort justement que la morale, dont l’implication est trans-historique, n’a rien à voir avec le tabou.
Autre caractère du tabou : il s’agit d’une défense. Le tabou ne nous dit jamais « Tu dois faire ceci-cela », mais « Tu ne dois pas faire ceci-cela » ; raison pour la quelle Caillois identifie le Tabou à l’impératif catégorique (cf. note 2).
Seulement voilà : chez Kant, l’impératif catégorique est fondé sur la souveraineté de la raison. L’impératif est rationnel et la raison est souveraine – se soumettre à la législation de la raison est le principe même de la morale. Ainsi se trouve fondée la valeur morale.
--> Alors, quel est donc le fondement du tabou ? Si je ne dois pas épouser ma cousine au 1er degré,  si je ne dois pas paraître dans une réunion publique en même temps que ma sœur, si celle-ci ne doit pas entrer dans la maison commune lorsqu’elle a ses règles, il doit y avoir des raisons que les ethnologues vont rechercher dans les mythes et dans la structure  de la société. Mais avec nos tabous, ceux que nous admettons sans discussion, tel que l’évocation de telle maladie ou le comportement sexuel de tel individu : rien de tout cela – on admet qu’il ne faut pas en parler, ni bien sûr faire ce qu’il défend, sans jamais dire pourquoi. C’est comme ça et voilà tout : tel est l’impératif catégorique. Reste qu’on peut quand même dire que, si on peut parler de tabou dans tous ces cas, c’est parce qu’on a affaire aux conditions de possibilité de la vie collective.
C’est ce que le rappelle ce dessin de Caran d’Ache à propos de l’affaire Dreyfus, sujet tabou de l’époque.

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(1) Le tabou est une prohibition à caractère sacré dont la transgression est susceptible d'entraîner un châtiment surnaturel. (Art. Wiki)
 (2) L'impératif catégorique correspond à ce qui doit être fait inconditionnellement. Il n'y a pas ici de fin instrumentale, l'impératif catégorique s'impose de lui-même sans autre justification.

(A distinguer de l’impératif hypothétique correspondant à ce qu'il faut faire en vue d'une fin particulière) – (Art. Wiki)

Thursday, May 28, 2015

Citation du 29 mai 2015

De plus en plus, la pureté proprement dite, est identifiée à la netteté physique ou morale, et essentiellement à la chasteté.

Roger Caillois L'Homme et le sacré (1939)
Le christianisme a empoisonné Eros ; il n’en est pas mort, mais il est devenu vicieux.
Nietzsche –  Par-delà le bien et le mal (IV, §168)
 Il y a 20 ans cette citation de Caillois m’aurait fait ricaner. Dire que la chasteté est de plus en plus identifiée à la pureté, c’était une idée que seuls les vieillards pouvaient avoir. D’ailleurs le ridicule de cette citation était confirmé par le fait que la propreté hygiénique était définie comme relevant du même registre.
Hélas ! Il suffisait de vivre assez longtemps pour voir les obsédés de la pureté faire retour, avec leurs livres saints, leurs grands voiles, et leurs ceintures de chasteté.
(Ci-contre le modèle masculin, histoire de rétablir une parité malmenée par ce genre d’accessoire).
o-o-o
Vivons nous dans un siècle chaste ? Certes non ! Mais nous vivons au milieu de gens pour qui le contrôle de la sexualité de certains êtres humains est capital. Bien entendu on devine que ces êtres humains sont des femmes (raison pour la quelle l’image ci-contre paraitra à certains comme une abominable perversion).
A chacun son lot : La pureté est féminine, et l’honneur est viril. La femme est pure si l’homme qui la possède en a l’exclusivité. L’homme conserve son honneur a condition non pas d’être chaste, mais d’avoir le pouvoir de contraindre sa femme à l’être.

Et ne disons pas que c’est là le lot de telle religion à la quelle nous pensons tous : le christianisme, comme le rappelle Nietzsche a été – est encore ici ou là – dans cette même perspective.

Tuesday, May 26, 2015

Citation du 27 mai 2015

Le tilt n'indique qu'une limite à ne pas dépasser. C'est une menace délicieuse, un risque supplémentaire, une sorte de second jeu greffé sur le premier.
Roger Caillois – Les Appareils à sous
« Comme certains joueurs soulevaient les plateaux afin de conserver leur bille plus longtemps, le fondateur de la société Williams a inventé en 1935, un mécanisme de contrôle d'inclinaison sur les flippers "le tilt" »
A lire sur le site « Appalaches »


A voir et à écouter également sur le siteclubdesappalaches

Qu’est-ce que faire Tilt ? La jeune génération, celle qui est née avec un smartphone dans le berceau ne le sait peut-être même pas. Mais en même temps, je suppose que si les jeux vidéo d’aujourd’hui n’ont plus de flippers (1), certains d’entre eux ont néanmoins conservé la « fonction-tilt ».
Si le tilt est irremplaçable, c’est qu’il est source de bien des émotions, parce qu’il est une sanction sans appel : tout s’arrête et c’est  la mort de la partie (alors que les jeux actuels accordent volontiers plusieurs vies au joueur).
Caillois nous dit que ce risque est une menace délicieuse, un risque supplémentaire, une sorte de second jeu greffé sur le premier.
Est-ce vrai ? On sait que tout joueur, dans n’importe quel jeu, prend des risques pour gagner, et le risque principal est bien de perdre en voulant gagner. De ce point de vue, le flipper n’offre pas de risque spécial, hormis justement celui de faire tilt en secouant un peut trop la machine. Alors, en quoi est-ce un risque supplémentaire ? Un second jeu ?
Comme le fait observer la citation du site clubdesappalaches, le Tilt est une sanction liée à un Commandement « Tu ne soulèveras pas le plateau afin de conserver plus longtemps la bille » - ce que le joueur fait néanmoins pour empêcher la bille de disparaître. Il est ainsi dans la situation du trafiquant qui joue à cache-cache avec la police : savoir jusqu’où aller trop loin. Autrement dit, le premier jeu consiste à marquer le plus de points possibles pour faire claquer la partie gratuite ; le second est de secouer la machine tant qu’elle pourra le supporter sans faire tilt.
Le joueur est dans la position immorale au possible de celui qui dit : je ne respecterai vos limites que si vous  me sanctionnez – et pas avant.
Ah… Si seulement cela pouvait servir de catharsis pour la délinquance ! S’il suffisait de recréer les flippers pour que nos lascars de banlieues n’aillent plus secouer les policiers jusqu’à ce qu’ils fassent Tilt !
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(1) Tout (mais vraiment tout !) sur les flippers ici.

Monday, July 09, 2007

Citation du 9 juillet 2007

Les vacances ne constituent pas comme la fête la crue de l’existence collective, mais son étiage.
Roger Caillois - L’homme et le sacré (p.162)

- Vous êtes peut-être entrain de charger le Monospace, d’y faire grimper le chien, la belle-mère et les gamins. Vous avez bien pris le GPS ? …
STOP !!! Démontez tout ça : vous ne partez plus ne vacances.
C’est décidé, cette année, vous allez faire la fête et rien d’autre.
- Et si on faisait la fête en vacances ?
- Attendez, je vous explique.
Les vacances sont des rituels organisés socialement, dilués dans le calendrier de telle sorte que la vie de la société n’en soit pas - trop - affectée. C’est de surcroît une période où l’individualisme est poussé au maximum, même si tout le monde fait la même chose au même moment.
Selon Caillois, la fête est au contraire une période de désorganisation sociale, une mise en œuvre de tout ce qui est habituellement interdit, un dérèglement généralisé et pourtant collectif. Le dernier avatar connu de la fête est le carnaval (genre Dunkerque - voir le film de Thomas Vincent) : dérèglement paroxystique, transgression des interdits (au minimum : travestissements), et pour certaines versions, création d’un roi issu du peuple (Sa Majesté Carnaval), souvenir des Saturnales (1). Il semble que ces pratiques, limitées dans le temps, aient eu pour but de régénérer l’ordre social en relâchant les instincts fortement refoulés par les contraintes collectives, permettant ainsi à un cycle de disparaître pour qu’un autre puisse advenir. Bref, la fête joue l’ordre social à l’envers pour que la société puisse renaître.
Caillois souligne que ces fêtes présentes dans les sociétés traditionnelles sont devenues incompatibles avec la complexité des sociétés industrielles. A la place de la fête, nous avons les vacances. Voilà pourquoi vous n’aurez jamais la fête (la vraie) et les vacances.
- Et est-ce qu’on gagnerait pas au change ?
- A vous de le dire… Mon avis est que les vacances, hormis leur fonction économique (vous êtes prié de ne pas trop compter vos sous quand vous allez au restaurant), n’ont de sens que par rapport au travail. Alors que la fête avait un sens sacré, les vacances ont une fonction laborieuse. Il s’agit de réparer la machine humaine pour la remettre en état de produire.
Métro-Boulo-Dodo-Boulo-Vacances- et ça repart…

(1) Pendant les Saturnales chez les Romains, les domestiques prenaient la place des maîtres, et ceux-ci servaient leurs domestiques.
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Pendant quelques jours - pour raison de vacances justement - La citation du jour assurera un service minimum ; il n’y aura donc pas jusqu’au 14 juillet inclus de commentaires aux commentaires.