Monday, September 14, 2015
Citation du 15 septembre 2015
Wednesday, January 20, 2010
Citation du 21 janvier 2010
Ce qui importe ce n'est pas de lire mais de relire.
Jorge Luis Borges – Le livre de sable
Le 11 janvier dernier nous avions cité Proust disant que le livre ne commence à nous apporter quelque chose qu’une fois refermé.
Poursuivant notre réflexion sur la lecture, nous en venons à Borges pour qui le livre est essentiel non pas ouvert, non pas fermé, mais rouvert. On ne doit lire que parce que c’est la condition nécessaire pour pouvoir relire.
Passons sur le snobisme qui consiste à dire non pas « Je suis entrain de lire Montaigne », mais « Je suis entrain de relire Montaigne ». Notez bien qu’on hésiterait à faire la même chose avec Don Brown ou Bernard Werber.
- Une question, juste comme ça : après avoir lu un livre (que vous aviez acheté), qu’est-ce que vous en faites ?
Banal, direz-vous : je le mets sur l’étagère de ma bibliothèque. Et quand je n’ai plus de place, je le mets dans un carton à la cave et ensuite je le donne à une œuvre caritative.
Admettons (1). Mais il est des livres qu’il faut relire, et même comme le dit Borges peut-être est-là un indice de valeur : les livres importants sont ceux qu’il faut relire.
- Une autre question maintenant : qu’est-ce que la relecture apporte que la lecture n’apporte pas ?
En fait certains livres sont organisés en vue de la relecture : ainsi fait Julio Cortázar (encore un argentin : est-ce un hasard ?) avec Marelle (2).
Mais surtout, un livre est un monde qu’il convient de visiter deux fois :
- une fois pour l’explorer et donc pour en avoir une vue synthétique ;
- une autre fois pour en découvrir chaque partie (vue analytique).
Notez qu’il y a aussi des livres écrits en vue de vous économiser cette double lecture. Ainsi du dernier ouvrage de Paul Ricœur, La mémoire, l’histoire et l’oubli, dont chaque chapitre débute par une Note d’orientation.
Plus besoin de GPS…
(1) Pour ma part, je ne supporte pas qu’un livre ne soit lu qu’une fois. Alors si c’est un livre qui m’enthousiasme, mais que je suis certain de ne pas relire, je le donne à un ami. Je n’ai en principe dans ma bibliothèque (celle des romans), que des livres pas assez bons pour être offerts.
(2) Edité dans la collection l’Imaginaire de Gallimard. Pour ceux qui ne connaîtraient pas, Marelle comporte trois parties :
- la première qu’on lit comme un roman ordinaire, qui peut même se suffire à elle-même si on n’a pas le temps de lire les deux autres.
- Puis une seconde partie (qui prolonge donc la 1ère) dont les chapitres se lisent dans l’ordre normal,
- sauf qu’on peut aussi à la fin de chacun lire le chapitre de la 3ème partie dont le numéro est indiqué en bas de page. De sorte qu’on peut lire en sautant d'une partie à l'autre comme pour le jeu de la marelle.
Thursday, September 17, 2009
Citation du 18 septembre 2009
Le langage est un ensemble de citations.
Jorge Luis Borges – Le livre de sable
Si on n’est pas très étonné de rencontrer cette phrase sous la plume de Borges, on hésitera peut-être un peu à la généraliser à tout usage du langage.
Ne faisons-nous que nous répéter les uns les autres, au risque de ne plus rien signifier du tout ? Sommes-nous livrés en permanence à ces conversations de coin de rue dans les quelles chacun tient des propos si convenus qu’on pourrait les écrire à l’avance, l’important étant simplement de se parler ? (1)
On comprendra bien sûr que Borges ne parle pas simplement de cela, mais qu’il renvoie aussi à cette fonction de la communication de ne se laisser comprendre que grâce à un contexte commun, établi par l’histoire de la langue et de la culture. D’où la difficulté de saisir un message dont le contexte appartient à un domaine culturel que nous n’approchons pas (2).
Toutefois, je n'irai pas jusqu'à croire que la phrase de Borges soit toujours vérifiée.
J’ai lu quelque part que tout roman – et par delà tout écrit un tant soi peu innovant – doit être considéré comme étant écrit dans une langue étrangère. Combien de temps vous faut-il pour « entrer » dans un roman ? 20 pages ? 50 ? Les lecteurs qui ont pour tâche de lire les manuscrits envoyés chez les éditeurs pour les sélectionner se vantent de pouvoir faire un choix au bout de deux pages.
« Longtemps je me suis couché de bonne heure… » (3) Quand Gide, lecteur chez Gallimard, a lu cette première phrase du manuscrit de la Recherche du temps perdu, il a rejeté le bouquin ; il faut dire que suivaient 50 pages racontant l’insomnie du petit Marcel…
Le langage est un ensemble de citations, soit. A condition d’admettre que ce que nous citons, ce n’est pas ce que colporte notre voisine, mais aussi les images et les significations crées par les poètes.
(1) Un peu comme les personnages de La Cantatrice chauve de Ionesco qui se renvoient des lieux communs qui, mis bout à bout, sont absurdes, mais qui ont le mérite – et c’est là semble-t-il leur seule utilité – d’entretenir la communication.
(2) Les élèves qui débutent en philosophie font l’expérience de ces textes auxquels ils ne comprennent rien, bien que composés de mots qui, en apparence, font partie du langage le plus commun. Des textes écrits dans un langage dans le quel les mots « essence » et « accident » ne font pas référence au vocabulaire du chauffeur routier.
(3) Si vous voulez en plus la première page : ici
Wednesday, July 29, 2009
Citation du 30 juillet 2009
Jorge Luis Borges – Fictions
Chaque réalité comporte une parcelle de réalité qui lui est contraire.
Et pour le blasphème, quel contraire trouverons-nous en son sein ?
Le blasphème se distingue par une part d’absolu qui contraste avec la petitesse de l’homme qui crie sa haine de Dieu – Cet absolu s’appelle Satan !
Pour comprendre la pensée de Borges, le mieux est de se confronter au choc du blasphème.
Pour un chrétien, le blasphème le plus blessant et sans doute le plus horrible est celui qui touche à la crucifixion, et en particulier celui qui représente la croix avec une femme crucifiée en lieu et place de Jésus. Au lieu de la contrition que l’on doit éprouver face au supplice du Sauveur, il n’y a que la charge érotique d’une femme à moitié dénudée.
Bettina Rheims en a fait une photo qui a connu son heure de scandale, et que je vous propose en couverture du magazine.
Toutefois, le blasphème opéré par cette image est incomplet, si l’on en croit Borges : ici, point de satanisme, tout est clean, on nous a même fait grâce du suintement du sang autour des plaies.
Borges a raison, car voilà que je tombe sur une autre représentation de la femme crucifiée, due à Félicien Rops, et représentant la Tentation de Saint Antoine.
Effectivement, voici un blasphème d’un autre genre : disons que celui-ci est dynamique. Et en effet, on voit sur ce tableau le Christ évincé par le corps de femme basculer dans le vide tandis que le démon grimaçant surgit derrière la croix du calvaire. Sous les yeux hallucinés du saint, la femme ouvre les bras non pas pour qu’ils soient cloués sur la croix, mais pour offrir sa nudité impudique à l’homme ; sur la droite, un chien au groin de porc vient compléter la mise en scène.
- Que peut-on ajouter à un tel tableau pour décrire le blasphème ?
Ceci : selon Borges, le satanisme apporte une lueur, autrement dit s’il n’existait pas il nous manquerait quelque chose.