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Sunday, August 14, 2016

Citation du 15 aout 2016

Le Client:
- Dieu a fait le monde en six jours, et vous, vous n'êtes pas foutu de me faire un pantalon en six mois.
Le Tailleur:
- Mais, monsieur, regardez le monde, et regardez votre pantalon.
Samuel Beckett – Le Monde et le Pantalon (1989)
o-o-o
Concernant la création il y a plusieurs questions possibles. Entre autres :
            - Pourquoi Dieu a-t-il créé l’univers ? (Autrement dit, pourquoi y a-t-il un monde plutôt que rien ?)
            - Qu’est-ce qui nous prouve que c’est Dieu qui a créé le monde, et pourquoi donc la Nature ne se serait-elle pas « autocréée » ?
            - Pourquoi Dieu tolère-t-il le Mal et l’imperfection des créatures ?

--> On a écrit des bibliothèques entières de théologie et de philosophie pour tenter de répondre à ces questions. Mais on s’en doute en voyant ces ouvrages empilés  sur des hauteurs proches de l’Himalaya, aucune d’entre elles n’a été résolue, et surtout pas la dernière. D’où la boutade de Beckett : Dieu n’aurait-il pas mieux fait s’il avait pris son temps au lieu de bâcler le travail en 6 jours ? Après tout il n’était pas tenu par des délais de livraison, comme le Tailleur de notre Citation.

Laissons de côté les blasphèmes et tenons-nous en au cœur de la critique : le Client ne croit manifestement pas à le divine Providence, sans quoi il saurait que le mal n’est qu’un effet particulier d’un Bien plus général. Entendons-nous bien sur les conséquences de cette affirmation : tout ce qui arrive a été voulu ou permis par Dieu – rien n’est aléatoire, rien n’est absurde. C’est au 18ème siècle qu’on a le plus débattu de cette question – lors du tremblement de terre de Lisbonne qui fit des dizaines de milliers de morts innocents, y compris parmi les fidèles écrasés dans les Eglises en ce jour de fête religieuse (1er novembre 1755) (1). Bien sûr l’histoire de notre temps regorge elle aussi de cataclysmes incompréhensibles – y compris ceux qui furent provoqués par les hommes comme le fut l’Holocauste (2). Simplement, alors qu’au 18ème siècle on pouvait espérer que le progrès des sciences permettrait de surmonter ces catastrophes, nous savons aujourd’hui qu’au contraire nous avons tout à en redouter. Nous avons compris aussi que, dans l’histoire tout est possible – même l’absurde.
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(1) A la  catastrophe du tremblement de terre s’ajouta un tsunami et un gigantesque incendie. Les textes de Voltaire et Rousseau sur le tremblement de terre de Lisbonne et la Providence sont à lire ici. Je n’y insiste pas, le commentaire ayant été fait maintes fois. Voir ici
(2) Voir Le concept de Dieu après Auschwitz de Hans Jonas. La question serait : comment Dieu se révèle-t-il dans l’Holocauste ?

Wednesday, August 10, 2016

Citation du 11 aout 2016

Le sujet s'éloigne du verbe et... le complément direct vient se poser quelque part dans le vide.
Samuel Beckett – Malone meurt (1948)
Un verbe sans sujet peut-il avoir néanmoins un complément direct ? Autrement dit : une action qui n’a pas été voulue pour cela, peut-elle néanmoins produire des effets considérables ?
On pourrait songer à la tournure impersonnelle, comme lorsqu’on dit « il pleut ». Verbe sans sujet, qui produit un effet (ça mouille), mais dont on peine à distingue le sujet (absent) de l’effet (non-dit).
Il est vrai que Beckett ne dit pas qu’il n’y a pas du tout de sujet, mais simplement qu’il s’éloigne du verbe. Un peu comme lorsqu’on dit qu’on a provoqué indirectement un effet qu’on n’avait ni voulu, ni imaginé. C’est bien une action qui a produit cela, mais elle n’a pas d’auteur proprement dit.
Or, une action sans cause est absurde, non pas parce qu’elle est contingente, mais surtout parce que nulle volonté ne vient lui donner un sens. Le petit enfant qui a cassé le vase en cristal dit : « Ce n’est pas moi ! » alors que tout le monde l’a vu escalader le fauteuil et tomber sur la table du salon – oui, d’une certaine façon c’est lui ; mais non ce n’est pas lui parce qu’il n’a pas voulu ce qui s’est passé.
Les progrès de la science consistent à allonger la chaine de causalité à l’origine d’un fait : de même que pour comprendre l’existence de la planète on remonte à présent aux tous premiers moments de la formation du système solaire, ou qu’on découvre l’origine de la vie dans les molécules trouvées sur la comète, on dilue à présent le sens qu’on pourrait donner aux actions humaines. C’est ainsi qu’à mesure qu’on nous dévoile les causes de nos actes, nous perdons de vue les responsabilités humaines qu’ils supposent. Voici des adolescents de 16 ans devenus djihadistes ? Quelques chromosomes tordus, un peu d’ADN faisandé - plus un papa au chômage et une maman dépressive (avec ses 12 enfants on la comprend) - et voilà qu’il faut chercher ailleurs que dans les individus la raison de leurs gestes. Ce gamin qui a égorgé des policiers a été embobiné par des faux religieux, mais c’est aussi parce qu’il n’a pas trouvé de repères dans sa famille, dans ses éducateurs et ses jeunes compagnons.
Bref : à mesure qu’on approfondit la recherche, le sujet s’éloigne toujours plus du verbe.


Tuesday, August 09, 2016

Citation du 10 aout 2016

Quand elles ne savent plus quoi faire, elles se déshabillent, et c'est sans doute ce qu'elles ont de mieux à faire.
Samuel Beckett – Premier amour

Défi du jour : faire un commentaire qui rende acceptable cette détestable citation.

Cette affirmation est d’un sexisme et d’un mépris pour les femmes qui me mettent hors de moi. Toutefois, le reflexe du philosophe est de se dire : voilà une formule machiste et qui permet donc de l’analyser pour savoir comment ça marche. La mettre à la poubelle tout de suite, c’est gâcher. Tâchons de savoir ce que ça révèle et puis en suite, hop !...

Donc l’idée est que les femmes, incapables de triompher des hommes, usent de leur pouvoir de séduction sur eux : une jolie paire de fesses leur font subir une attaque qu’il sont incapables de parer. D’où les innombrables exemples donnés par l’histoire de femmes qui furent brûlés vives comme sorcières, simplement parce qu’elles donnaient des agacements dans le bas ventre des messieurs. De nos jours, que font donc les Femen en dénudant leurs poitrines sinon jouer sur l’instinct (sic ?) qui contraint les hommes à les mater et du coup à lire aussi les slogans qu’elles ont perfidement peints sur leurs tétons.

Reprenons la citation de Beckett : Que pourraient-elles faire de mieux ? Rien – et c’est là que se situe la pointe de machisme de l’argument.
Mais enfin, qu’est-ce qui justifie qu’on empêche une jolie femme d’user de son charme ? Notre époque nous a appris à reconnaître que le charme, l’intelligence et la personnalité forte et attachante peuvent très bien exister dans une seule et même personne. La nature a peut-être été injuste en ne donnant pas les mêmes armes à chacun, mais on le sait bien, ça arrive un peu partout : quand nous, les hommes nous bénéficions des mêmes atouts, nous trouvons cela tout à fait normal.


L’argent (Banque Rothschild) + la culture et l’intelligence (choisi par Ricœur pour être son collaborateur) + la séduction (regard embué des dames qui l’approchent)… : il a tout ce Macron.
Et alors ? Ce n’est pas parce que les autres ne l’ont pas qu’il faut qu’il en soit privé.

Souhaitons simplement que, comme la violence à la guerre, il use de sa séduction comme  de l’ultima ratio dans le combat politique.

Monday, August 08, 2016

Citation du 9 aout 2016

Toutes les choses qu’on ferait volontiers, qu’il n’y a aucune raison apparemment pour ne pas faire et qu’on ne fait pas ! Ne serait-on pas libre ?
Samuel Beckett –  Molloy
… il nous est toujours possible de nous retenir de poursuivre un bien clairement connu ou d'admettre une vérité évidente, pourvu que nous pensions que c'est un bien d'affirmer par là notre libre arbitre.
Descartes – Lettre au père Mesland 9 février 1645
On lira (ici en entier) le texte de Descartes : il est tellement clair que Beckett semble le paraphraser. Par exemple, faire le mal n’est pas forcément l’effet d’un penchant pervers, mais peut résulter d’une expérience philosophique par la quelle nous cherchons à prouver que notre liberté existe.
Cette expérience montrerait qu’aucun motif n’est suffisant pour déterminer nécessairement notre action ;  mais du coup, ne tombe-t-elle pas sous le coup de la critique de l’acte gratuit qui nécessite également une absence totale de motivation ? Comme le dit Descartes, lorsque je souhaite faire cette expérience, c’est parce que je considère comme un bien de prouver  l’existence de ma liberté : cette vérification ne serait-elle pas un bien plus grand que celui au quel je renonce volontairement ? Dans  ce cas, je ne ferais qu’obéir à ma raison et non expérimenter ma liberté d’indifférence.
Vérifions :
- Oui, mon amour, je t’aime et je te considère comme la lumière de ma vie : sans toi je suis plongé dans les ténèbres. Pourtant, vois-tu, je vais te quitter : je dois me prouver que je suis encore libre de le faire, que ma passion pour toi ne m’a pas encore complètement subjugué.
Oh certes, je serai malheureux jusqu’à la fin de mes jours, mais en même temps j’aurai quand même la conviction d’être libre, et du fond de mon désespoir, j’aurai la certitude d’avoir fait quelque chose uniquement par liberté.
Vous n’êtes pas tenté par l’expérience ? C’est vrai que ça coince quand même un peu…

Chacun fait ce qu’il veut de sa  liberté, c’est évident. Pourtant notre amant  n’a sans doute pas lu Descartes jusqu’au bout (texte référencé ci-dessus) ; car Descartes estime qu’il y a différentes formes de libertés et qu’une hiérarchie existe entre elles : la liberté éclairée (faire le bien dès lors qu’on le connaît) est supérieure à la liberté d’indifférence. Il y a toutefois une relation entre ces deux libertés : faire le bien n’est une liberté que dans la mesure où ce n’est pas un déterminisme mécanique ; dès lors, à chaque fois que je prends une telle décision (faire le bien), je dois savoir que je pourrais faire exactement le contraire (= le mal).
Reprenons le monologue de l’amoureux :
- Oui, mon amour, je t’aime et je te considère comme la lumière de ma vie etc… /j’abrège/.
Pourtant je tremble parce que j’ai peur de te perdre. Oh ! J’ai confiance en toi  je ne crois pas que tu veuilles me quitter. C’est de moi que j’ai peur : car, vois-tu je suis un être libre et je me sais capable de t’abandonner rien que pour me prouver que je suis libre de choisir y compris ce qui serait mauvais pour moi.
Mais ne crains rien : cette angoisse me suffit pour savoir que je suis encore un être libre.

Voilà : c’est quand même plus sympa comme ça ?

Sunday, August 07, 2016

Citation du 8 aout 2016

L’art a toujours été ceci – interrogation pure, question rhétorique moins la rhétorique.
Samuel Beckett
Soit un tableau, c’est à dire une œuvre qui serait de l’art et non un simple élément de décoration. Admettons qu’il s’agisse d’une œuvre figurative qui nous présente une vision du monde, et non d’une œuvre non-figurative, qui constituerait plutôt un « starter » d’émotions.
Maintenant, suivons Beckett : L’art est interrogation pure, question rhétorique moins la rhétorique :
- D’abord, on reste un peu perplexe : comment une interrogation pure serait-elle une question rhétorique, puisqu’alors cette question serait en même temps  affirmation de la réponse ? (1)
- D’ailleurs que serait une question rhétorique moins la rhétorique ? Certes, on dira que ce qui reste, c’est le bon sens – à moins qu’on préfère dire (comme le fait Yves Bonnefoy à propos de la poésie) que la rhétorique relève d’une certaine logique du langage qui exclut à l’avance toute possibilité de création artistique. 
- On retiendra alors que l’œuvre d’art nous pose une question à la quelle nous ne savons pas répondre mais qu’on ne peut évacuer parce que nous savons que la réponse existe bel et bien – mais qu’elle est inaccessible comme dans une énigme, comme il se doit d'ailleurs si la question est pure. Tout cela excluant bien sûr à l’avance la réduction de l’œuvre au discours rationnel.

Vous me suivez ? C’est un peu embrouillé ? Reprenons :
Qu’est-ce donc qu’une œuvre d’art ? Selon Beckett, c’est d’abord une interrogation qui nous met à distance de la réalité. A la question : « Qu’est-ce que l’artiste a voulu nous montrer ? » la réponse sera que cette question n’est pas la bonne ; que l’œuvre nous étonne, voire même nous choque, c’est normal ; mais qu’elle apporte ou non une réponse est secondaire : car l’œuvre sera toujours en excédent par rapport à explication qu’on découvrira. Si l’œuvre nous surprend, c’est qu’elle nous invite au renouvellement de notre regard, qu’elle nous fait prendre conscience qu’il y avait tant à voir et tant à comprendre – tant à ressentir – et tant à s’interroger.

Concluons : les œuvres les mieux perçues comme œuvre d’art sont celles qui nous tiennent à distance non par un discours, puisqu’elles ne possèdent pas le langage rhétorique, mais par une énigme constituée par la profusion des significations possibles. L’exemple le plus connu en est la Joconde de Léonard de Vinci. 
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(1) « Question rhétorique » – Affirmation énoncée sous la forme d'une question. Puisqu'il s'agit en réalité d'une affirmation qui ne fait que prendre la forme d'une question, la question rhétorique n'attend évidemment aucune réponse de la part de l'interlocuteur. » (Art. Wiki)